De la tradition chez les Américains du Nort--Tashtassack--Sauvages du
Canada--Chefs du pays: Donnacona--Ses rapports avec les Français--Agona,
Membertou.
Si l'on excepte les traditions religieuses, la tradition orale est à peu
près nulle chez les sauvages de cette partie, et comment pouvait-il en
être autrement? Les évènemens se succèdent comme les flots, ils
s'altèrent de bouche en bouche, et après quelques générations, la
mémoire en est éteinte. Les Européens, à leur arrivée, n'en trouvèrent
qu'une qui fût bien répandue, et encore était-elle récente. Elle
regardait un grand Sachem ou Sagamo[26] Narraghansett, Tashtassack,
conquérant comme Nimrod. Qu'il suffise de le mentionner ici, pour
observer l'ordre des temps, sauf à en parler encore, lorsque les autres
Chefs de sa nation tomberont dans le chaînon chronologique. Consacrons
ce chapitre aux Agohannas[27] des contrées qui reçurent le nom de
Canada.
[Note 26: Sachem et Sagamo me semblent un même mot diversement prononcé.
Il répond assez bien, je crois, au nom de Duc chez les barbares.]
[Note 27: Nom qui répond à Sachem.]
Quoique Gaboto, amiral de Henri VII, eût parcouru à vue le Labrador: que
les compatriotes du citoyen de Bristol eussent, dit-on, découvert le
Norembègue, et que Velasco eût, peut-être, remonté le St. Laurent,
Vérazani, capitaine de François Ier, parait avoir été le premier qui
prit possession de quelques terres dans cette partie de l'Amérique. J'ai
parlé de l'hospitalité des naturels qu'il rencontra. Après lui, Cartier
paraît. Ce hardi navigateur, reconnaissant l'île de Terre-Neuve, et
longeant le Labrador, découvre la baie de Gaspé, et traverse le golfe
St. Laurent dans un premier voyage. Ce fut alors qu'il enleva sur la
côte deux sauvages considérables venus de Canada[28]. Ils se nommaient
Taiguragny et Domagaya. Paris vie en eux les prémices d'une race
nouvelle, que l'on s'anima de plus en plus à aller reconnaître. Guidé
par ces deux chefs, Cartier put pénétrer plus avant dans un second
voyage. Il rencontre les pêcheurs du pays à l'embouchure du Saguenay,
et, poursuivant sa route, il découvrit la «ville de Stadaconé» sur un
vaste amphithéâtre. Un peuple doux et sans méfiance se présenta à lui,
et fixa les regards ébahis des Français. Donnacona, qui était le
principal chef du pays, fit une harangue de bienvenue, et ses sujets
allèrent en grande amitié avec les Européens. S'il m'était permis
d'oublier Colomb, je verrais dans Cartier ce Typhis[29] dont parle le
poëte; je lui décernerais l'honneur d'avoir lié L'Europe et l'Amérique
par un commerce que le temps devait étendre insensiblement.
[Note 28: On peut croire avec M. Andrew Stuart, dans ses recherches
mises devant la Société Littéraire, en 1835, que Canada, nom de
bourgade, prononcé uniformément par tous les sauvages de la Province,
fut pris par les Français pour le nom du pays.]
[Note 29:
.............Venient annis
Sæcula, seris, quibus Oceanus
Vincula rerum laxet, et ingens
Pateat tellus; Typhis que novos
Detegat orbes, nec sit terris
Ultima Thule.[30].--(SÉNÈQUE.)]
[Note 30: La Thule des anciens était une des Orcades ou une des
Shetland.]
Pour revenir à Donnacona, s'étant avancé vers le vaisseau de Cartier
avec douze embarcations chargées de ses sujets, par une délicatesse qui
nous étonne, il en laissa dix en arrière, et ne s'approcha qu'avec les
deux autres. Il Demanda les bras du capitaine à baiser en signe
d'amitié, et l'on se fêta aussi cordialement que des voyageurs qui se
revoient après une longue séparation.
Les sauvages avec lesquels on était ainsi en rapport, avaient guerre
avec ceux d'Hochelaga, grosse bourgade, située à peu près où l'on a bâti
depuis notre superbe capitale Cartier qui connaissait déjà ce peuple par
ce que lui en avait dit Taiguragny et Domagaya, s'ennuya bientôt du
séjour de Stadaconé, ou plutôt de Ste. Croix, où il avait assis son
petit camp, et voulut aller à la découverte. Donnacona fit tout pour le
retenir. Il alla aux vaisseaux avec plus de cinq cents personnes, fit à
Cartier mille protestations d'amitié, et lui donna en présent une jeune
fille et deux petits garçons, dont l'un était fils de Taiguragny. Le
capitaine lui donna à son tour deux épées et deux bassins d'airain, dont
il parut fort satisfait, sans oublier néanmoins le principal but de sa
visite, qui était de prévenir le voyage. Il déclara qu'il attendait
qu'en reconnaissance du sacrifice qu'il fesait des trois enfans nobles,
les Français n'iraient point à Hochelaga. Cartier, ne voulant pas se
désister, pensa à les lui rendre; mais Donnacona le pressa De les
garder, et il prit congé des Européens qui le saluèrent d'une volée de
canon et de mousquet.
Ce ne fut pas le dernier effort de l'Agohanna, et il imagina un
expédient qui aurait eu le meilleur succès parmi les siens, mais qui ne
devait pas en imposer à des Français. Il fit déguiser trois sauvages en
sorciers. Vêtus de peaux de chiens noires et blanches, avec des cornes
plus longues que le bras, et le visage peint en noir, ils allèrent se
cacher dans une barque. On les donna pour des députés du dieu Codoagny,
qui venaient prévenir les Français, qu'ils seraient engloutis par les
glaces, s'ils persistaient à aller à Hochelaga. Les mariniers se prirent
à rire, et ils eurent assez peu de respect pour dire ouvertement que le
dieu Cudoagny n'était qu'un sot et ne savait ce qu'il disait.
Cartier partit, et cette démarche le brouilla avec Donnacona. Les
habitans d'Hochelaga vinrent au-devant des Français, et leur firent
écrit-il «aussi bon accueil que jamais père fit à enfant»[31]. Les
femmes apportèrent des nattes en guise de tapis, et bientôt après parut
porté par quatre guerriers, l'Agohanna du pays. «Ce seigneur n'était pas
mieux accoutré que ses vassaux, si ce n'est qu'il portait un bandeau de
plumes comme manière de diadème.» Il n'en cédait pas pour les belles
manières ç son confrère de Stadaconé, quoiqu'il fût très infirme, et
l'on peut dire qu'il se distingua par une hospitalité vraiment
princière.
[Note 31: Quoi de plus doux que ce mot «Aguiaze» que les sauvages
répétaient sans cesse, et que l'on crut signifier: soyez les
bien-venus.]
Pour Cartier, après avoir monté sur la montagne, d'où «il eut vue et
connaissance de plus de trente lieues à la ronde», il rebroussa chemin,
quoiqu'il désirât beaucoup de connaître les peuples qui vivaient
au-delà. Parmi ceux du Canada, à cette époque, les Esquimaux étaient le
plus au nord; au sud du golfe St. Laurent se trouvait les Mic-macs ou
Souriquois; les Montagnais en remontant le fleuve, puis les Algonquins,
revenus de la terreur que leur avaient inspiré les Iroquois. En
atteignant les grands lacs, on apercevait ces derniers, ainsi que les
Hurons ou Yendats. C'étaient apparemment les premiers dont ceux de
Stadaconé parlèrent aux Français comme d'une nation qui était «Agojuda»,
ou d'hommes méchans, «habitant amont le fleuve et armée jusques aux
doigts.»
Lorsque Cartier fut de retour, Donnacona le vint visiter, et le pria de
venir à sa demeure. Le capitaine se rendit à son désir, et fit le tour
des habitations. On parut se festoyer aussi cordialement que jamais;
cependant, Taiguragny, à qui le commerce des Européens avait donné de la
politique, réussit à prévenir contre eux l'Agohanna. Les méfiances se
dévoilèrent. Cartier arma son camps d'une enceinte e pieux debout et de
portes à pont-lévis; précaution inutile, si les sauvages eussent connu
le ravage que causait le scorbut parmi les Français. Donnacona fit de
son côté de grands préparatifs, et les couvrit du prétexte de certaines
menées séditieuses de la part d'un homme influent nommé Agona. Au
printems de cette année, les habitations se remplirent d'hommes de
guerre. C'étaient des jeunes gens beaux et puissans[32]. Un émissaire
français en trouva le canton si peuplé, qu'à peine on se pouvait tourner
dans les maisons ou cabanes. On s'aperçut que c'était un espion, et il
fut reconduit à mi-chemin. Cartier conçut alors le dessein de s'emparer
de l'Agohanna qui, quoique prévenu par Taiguragny, ne se montra pas plus
prudent, et se rendit aux navires, où il était invité à diner. Il monta
sur la grand Hermine malgré les remontrances de son plus habile
conseiller. Cartier voyant que les femmes fuyaient, et que les hommes
demeuraient en grand nombre auprès du navire, ordonna de saisir
l'Agohanna, avec Taiguragny et Domagaya. On vit alors se précipiter dans
les canots et à travers les bois ce peuple que le désir d'être fêté
avait rendu stupide, au point d'aller sans armes, et d'oublier le danger
de son maître.
[Note 32: Les premiers sauvages, comme aujourd'hui ceux qui vivent loin
des villes, étaient taillés dans les plus magnifiques proportions. Ceux
que l'on a trouvés le long du Mississipi de dans le Canada ont une haute
taille et un beau corsage.--(D. ULLOA.)]
Cependant l'attentat des Français fut le sujet d'une grande tristesse,
et durant toute la nuit les sauvages appellaient à grands cris
Donnacona. Celui-ci, persuadé par Cartier, se montra sur le pont, et
leur dit, qu'il allait au-delà de la mer, d'où il reviendrait chargé de
présens après douze lunes; puis par générosité, ou un patriotisme
au-dessus de l'éloge, il nomma Agona, son ennemi, régent en son absence.
Quatre de ses femmes s'approchèrent alors du navire, et remirent aux
Français un grand nombre de colliers «d'esurgni» objet, pour les
Canadois, le plus précieux du monde. On mit à la voile le 16 mai, et
l'on rencontra à l'île aux Coudres, plusieurs canots venant du Saguenay.
Les sauvages ne furent pas peu étonnés du sort de leur chef; mais
celui-ci les consola, et ils lui remirent avec dee grandes marques de
joie trois paquets de peaux de castor, avec un grand couteau de cuivre
rouge[33]. On fut à St. Malo, après une traversée de deux mois.
Taiguragny voyait le France pour la seconde fois. Donnacona, qui n'était
jamais sorti de son pays, mourut peu de temps après son arrivée. «Ce
Chef, disent les relations du temps, n'était pas seulement un ancien,
qui n'avait cessé d'aller par pays depuis sa connaissance, tant par
fleuves et rivières que par terre: c'était encore un homme politique et
facétieux, qui voulait éloigner de sa demeurance, un homme suspect, ou
rire de sa crédulité.» en cela, il ne fut pas heureux. Il avait dépeint
le Saguenay comme peuplé d'hommes vêtus de laine et recélant une
quantité prodigieuse d'or et de pierres précieuses. Peut-être le
principal motif de Cartier, en le conduisant en France, fut-il de lui
faire raconter ces merveilles. En effet, Donnacona tint le même langage
dans l'audience qu'il eut de François Ier, qui donna dans ses rêver, et
se persuada que le Saguenay était un pays rempli de richesses.
[Note 33: Ce couteau de cuivre sert à prouver que l'on a eu tort de
croire, que l'usage du fer fût entièrement inconnu dans cette partie de
l'Amérique: voir aussi les Addenda.]
Taiguragny et Domagaya vécurent en France comme de grands seigneurs, si
Jacques Cartier n'en imposa pas aux Canadois, en 1540.
Agona n'eut pas plutôt vent de son retour, qu'il vint au devant de lui
en grande retenue, et parut, dit-on, heureux d'apprendre qu'il devenait
Agohanna du pays. Lorsque Cartier eut terminé son discours de bienvenue,
Agona, prenant l'espèce de diadême qu'il portait sur sa tête, et les
bracelets qu'il avait aux bras, les lui mit, et lui donna l'accolage en
signe d'alliance. J'ignore si ces démonstrations étaient sincères.
Quoiqu'il en soit, lorsque Cartier moulut visiter la bourgade d'Achelay,
il sut que le Chef en était sorti, pour concerter un plan de guerre
contre lui avec le nouvel Agohanna. Durant tout l'hiver, les Français
furent en effet harcelés et forcés même d'abandonner le camp de
Charlebourg-Royal. C'est la dernière fois qu'il est parlé d'Agona. Ce
chef devait être un homme habile, à en juger par les mesures prudentes
qu'il adopta vis-à-vis des Français. Le choix de Donnacona fait
d'ailleurs son éloge.
Il paraît qu'après lui, l'intéressant peuple de Stadaconé disparut
bientôt, soit par une épidémie, maladie qui devint commune chez les
sauvages et que le Comte Carlo-Carli, croit leur avoir été apportée par
les Européens[34]; soit qu'ils eussent été dispersés par les Iroquois.
[Note 34: D'autres croient que ce sont les Américains qui ont donné
cette maladie aux Européens.]
Les Canadois, disent en substance Cartier et Roberval, sont d'une haute
stature. Ils sont presque nus en été, et se couvrent de peaux durant
l'hiver. Ils portent les cheveux relevés en forme de tresse.
Quoiqu'errans par le pays pour la pêche, ils ont des demeures fixes, et
après la rivière Saguenay, on découvre la Province de Canada, où il y a
plusieurs peuples. Ils ont chacun un roi auquel ils sont
merveilleusement soumis, et font honneur en leur manière et façon.
J'ajouterai à la louange de ces peuples qu'ils n'étaient pas simplement
chasseurs; ils étaient agricoles, et je ne doute pas que leur culture,
si simple cependant, ne fût supérieure à ce qu'eût été, sans les ordres
monastiques[35], celle de l'Europe durant la longue agitation du moyen
âge. Et l'historien du Canada n'a pas craint de dire que les Canadois
étaient en état d'enseigner l'agriculture à ceux qui cherchaient alors à
s'établir sur leurs terres[36].
[Note 35: Sir Isaac Newton a rendu cette justice aux institutions
claustrales ou religieuses.]
[Note 36: Les Armouchiquois, disent en substance de Champlain et
Lescarbot, ont des terres défrichées et en défrichent tous les jours.
Pour ce faire, ils coupent les arbres à la hauteur de trois pieds, puis
brûlent les branchages sur les troncs, et par succession de temps ôtent
les racines. Au lieu de charrues, ils ont un instrument de bois fort dur
fait en façon de bêche. Ils arrachent toutes les mauvaises herbes, et
engraissent la terre de coquillages de poissons. Ils plantent parmi leur
blé, des fêves riolées de toutes couleurs. La moisson faite, ils serrent
le blé dans des fosses qu'ils font en quelque pente de colline ou
tertre, pour l'égoût des eaux.]
Il s'élevait dès lors un autre Sachem canadois, Membertou. Il
appartenait à cette intéressante famille gaspésienne, dont j'ai parlé
plus haut. Nous le verrons Chef des Souriquois.