INTRODUCTION

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Les anciens historiens font mention d'un grand nombre de peuples qui

avaient habité une partie de l'ancien monde, et qui disparurent ce qui

donna lieu de croire qu'ils n'existaient plus, qu'ils s'étaient éteints,

comme Pline le jeune le suppose. La découverte du nouveau monde

reproduit ces nations: il resterait à fixer leur origine étudiée par les

_Grotiue_, les _Lafitau_, les _Robertson_, les _Malte-Brun_, les

_Chneider_, et autres savans.

_Grotiue_ prétend, non sans raisons, que des peuples qui habitèrent

l'_Amérique_ durent venir, en grande partie, de la _Tartarie_ et de la

_Scytie_. En effet, la ressemblance évidente de moeurs entre quelques

peuples du nouveau monde et des anciens _Scythes_ et _Tartares_, appuie

fortement ce savant, et Pline nous assure qu'une grande partie de la

nation scythe abandonna autrefois sa demeure en _Asie_, fuyant la

cruauté de ses ennemis. Et pour les _Tartares_, le livre des

Transactions de la Société Littéraire et Historique, que j'ai sous la

main, suppose une invasion de ces peuples qui aurait trouvé un libre

cours par le _Kamschatka_: elle aurait laissé des traces de forteresses

entre le lac _Ontario_ et le golfe du _Mexique_. Les huttes, les

mariages, les sépultures des Tartares, comme nous les dépeignent MM.

_Pallas_ et _Gmelin_, de la société impériale de _St. Pétersbourg_, se

retrouvent à la lettre en Amérique, comme aussi le culte du soleil et de

la lune.

D'autres savans pensent que le continent américain n'était pas inconnu

aux Carthaginois, aux anciens Scandinaves et aux Gallois. _Hanon_[1]

aurait visité une partie de l'Amérique cinq cents ou milles ans, comme

l'on voudra, avant notre ère, car les chronologues sont partagés sur

l'époque à laquelle il faut placer le périple de ce navigateur.

[Note 1: C'est l'opinion de l'historien de la Nouvelle-Ecosse.]

Quoique la connaissance de notre hémisphère ait été justement attribué

aux scandinaves, leurs premières découvertes ne sont pas bien

connues[2], et la plus ancienne qu'ils aient faite, sans que l'on en

puisse douter, est celle du Groënland, en 970 [3]. C'est postérieurement

à cette découverte qu'il faut placer le voyage de _Leif_. «Cet homme,

fils d'_Eric-Raude_, nous dit M. _Reinhold Forster_, équipe un vaisseau,

prent avec lui _Biorn_, fils d'un islandais herjolf. Il part avec trente

hommes pour aller à la découverte. Ils arrivent dans un pays pierreux,

stérile, qu'ils appellent _Helleland_: un autre où ils découvrent des

bois est appelé _Markland_. Deux jours plus tard, ils voient un nouveau

payse, et à sa partie septentrionale, une île où il y avait un fleuve

qu'ils remontent. Les buissons portaient des baies d'une saveur douce.

Enfin, ils arrivent à un lac d'où le fleuve sortait. Dans les plus

courts jours' ils n'y virent le soleil que huit heures sur l'horizon. Ce

pays devait donc être situé au 49e degré latitude septentrionale, au sud

du _Groënland_, et ainsi, la baie des _Exploits_ ou une autre côte de la

rivière _St. Laurent. Leif_ appella ce pays _Vinland_, parce qu'il y

trouva du raisin. Le printems suivant, il retourna au _Groënland.

Thowald_, frère de _Leif_, revint dans le _Vinland_, et il y mourut des

blessures qu'il reçut dans un combat contre les naturels. _Thorstin_,

troisième fils d'_Eric-Raude_, vint la même année, avec sa femme, ses

enfans et ses domestiques, en tout vingt-cinq personnes. Il mourut, et

sa veuve épousa un illustre Islandais qui mena soixante-cinq hommes te

cinq femmes, et fonda une colonie. Il commença à trafiquer avec les

_Skallingers_, habitans du lieu, ainsi appelés à cause le leur petite

taille. Ce sont sans doute les Esquimaux, même race que ceux du

_Groënland_. Les descendans de ces _Normands_, qui se fixèrent en

Amérique, s'y sont maintenus longtems, bien que depuis le voyage de

l'évêque Islandais--_Eric_, en 1121, on n'en ait plus ouï parler.» M.

_Filson_ appuie cette légende, et il ajoute que des troubles survenus en

_Danemark_ firent oublier le _Vinland_. Voyons les annales du Nord: j'y

trouve qu'en effet, environ ce temps, le prince _Magnus_ prit part aux

troubles qui agitaient la Suède, et qui s'étendirent au Danemark et à la

_Norwége_.

[Note 2: La Société des Antiquaires du Nord vient de publier à

Copenhague, sous ce titre «Antiquitates Americanæ» d'anciens manuscrits

qui peuvent fixer ces découvertes, si tant est que l'on doive s'en

rapporter à eux.]

[Note 3: On l'attribue à Eric-le-Rouge.]

Il est vrai que les Groënlandais ressemblent parfaitement aux Esquimaux,

et c'est ce qui a fait conclure que ceux-ci en sont une branche.

Cependant le docteur _Powell_, dans sa chronique du Pays de Galles,

assure que vers la fin du douzième siècle, _Madoc_, prince de ce petit

état, fatigué de la guerre que se fesaient ses frères, au sujet de la

succession de leur père, Ownen-Gwinned, abandonna la querelle et alla à

la recherche de nouvelles terres. Il aurait découvert du côté de

l'ouest, une contrée fertile, où il aurait laissé une colonie. Il fit

voile une seconde fois, dit la légende, et ne reparut plus. On a pensé

que ce _Madoc_ pourrait bien être plutôt le père des Esquimaux et la

singulière facilité avec laquelle cette famille entend le langage

gallois rent moins invraisemblable cette riante hypothèse, qui a inspiré

à Southey, l'émule de lord Byron, des vers si enchanteurs.

On a cherché une autre tige aux Hurons et aux Iroquois. Quelques

coutumes des Lyciens ont amené le P. _Lafitau_ à conjecturer que ces

deux familles pouvaient tirer leur origine de cet ancien peuple. Les

Lyciens s'étant amollis, les femmes établirent leur autorité par une loi

immuable[4]. Depuis ce temps, ces peuples s'étaient faits à cette forme

de gouvernement gynécocratique, et la trouvaient la plus douce et la

plus commode. Les reines avaient un conseil de vieillards qui les

assistaient de leurs avis. Les hommes proposaient les lois, mais les

femmes les fesaient exécuter. Si une femme de la noblesse épousait un

plébéïen, ses enfans étaient nobles[5], plébéïens, au contraire, si un

noble s'alliait à une plébéïenne.

[Note 4: Les Lyciennes eurent des imitatrices. «Les femmes de Lemnos,

dit Mela, ayant toutes tué leurs maris régnèrent en souveraines dans

cette île.» Hypsipile ayant voulu épargner le sien, elle fut vendue à

des pyrates. Eustharte, d'après Denys Périégète, nous apprends que les

femmes de l'île Man, en Bretagne, en chassèrent les hommes. Enfin, les

Amazones ont occupé les savans.]

[Note 5: Partus sequitur ventrem.]

Chez les Iroquois, les femmes jouissaient aussi en quelque sorte de la

supériorité. Les enfans suivaient la caste de leur mère. Le pays, les

champs, les moissons étaient confiés aux soins des femmes, qui réglaient

aussi les alliances[6].

[Note 6: Il n'est aucune peuplade de sauvages chez laquelle le sexe

jouisse d'un sort plus doux qu'au Canada. Peut-être même la

considération dont il y est en possession, aurait-elle quelque chose

d'extraordinaire dans notre Europe policée. A proprement parler, elles

(les femmes) y ordonnent. Après avoir délibéré entre elles, sur les

objets les plus importans du gouvernement de la nation, elles envoient

au conseil des hommes, où leur voix est presque toujours prépondérante.

(EMMANUEL KANT, _Traité du Sublime et du beau_)]

Pour dire quelque chose de plus général sur la première habitation de

notre continent, D. Ulloa[7] croit à peine, dit M. Lefebvre de

Villebrune, que le Nord-Est de l'Asie ait pu fournir des habitans à

l'Amérique. Les voyages du célèbre Cook, et la fuite d'une colonie

sauvage américaine qui, pour éviter sa destruction totale, se sauva sur

le continent asiatique, prouvent qu'il est mal fondé dans son opinion.

Le passage est aujourd'hui connu. Il l'était même des anciens, si l'on

peut s'en rapporter à Pline, à qui l'on rend avec raison plus de justice

que par le passé. Ses prétendues fables deviendront peu à peu des

vérités certaines. Ce qui me donne à penser que, s'il ne faut pas croire

sans preuves, il ne faut pas non plus rejetter légèrement. Cet habile

naturaliste nous dit donc qu'il avait paru dans les mers de la Germanie

des vaisseaux venus des Indes par le Nord. Pourquoi, ajoute-t-on, ces

vaisseaux n'auraient-ils pu faire ce voyage, puisque dans le dixième et

l'onzième siècle, les habitans du Nord allaient par mer en Amérique, et

en revenaient sans s'égarer? L'hypothèse de la population de l'Amérique

par l'_Asie_ est encore celle qui sourit le plus au corps des

théologiens[8]. Malgré sa probabilité, je n'ai voulu que rapporter les

opinions des savans, sans me prononcer ouvertement sur aucune; mieux

vaut peut-être imiter la modestie d'un ancien, qui a dit: «Quam bellum

est velle confiteri potius nescire quod nescias[9].»

[Note 7: Lieutenant-général des armées navales de l'Espagne, membre des

sociétés royales de Londres, de Madrid et de Stockholm. Il raisonne sur

le sujet en fanatique plutôt qu'en savant.]

[Note 8: «I faut remarquer que l'Amérique n'est séparée de l'Asie au

Nord que par le Détroit de Bérhing, qui est souvent entièrement pris par

la glace, et permet aux ours d'Amérique de passer en Asie. Ce fait

explique comment l'Amérique a pu être peuplée au moyen de colonies

errantes dans le nord de l'Asie»--(DESDOUITS, _Liv. de la Nature_).]

[Note 9: Cicéron, De Nat. Deorum.]

Plaçons à la suite quelques aperçus sur les pays qui sont le théâtre des

évènements de cette histoire. Ainsi Raynal décrit l'Amérique: «Les

premiers qui y allèrent fonder des colonies, y trouvèrent d'immenses

forêts. Les gros arbres que la nature y avait poussés jusques aux nues,

étaient embarrassés de plantes rampantes qui en interdisaient

l'approche. Des bêtes féroces rendaient ces forêts inaccessibles. On y

rencontrait à peine quelques sauvages hérissés de poil et de la

dépouille de ces animaux. Les Humains épars se fuyaient, ou ne se

cherchaient que pour se détruire. La terre y semblait inutile à l'homme,

et s'occuper moins à la nourrir qu'à se peupler d'animaux plus dociles

aux lois de la nature. Elle produisait à son gré sans aide et sans

maître, elle entassait toutes ses productions avec une profusion

indépendante, ne voulant être riche et féconde que pour elle-même, non

pour l'agrément et la commodité d'une seule espèce d'êtres. Les fleuves

tantôt coulaient librement au milieu des forêts, tantôt dormaient et

s'étendaient tranquillement au sein de vastes marais d'où, se répandant

par diverses issues, ils enchaînaient des îles dans une multitude de

bras. Le printems renaissait des débris de l'automne. Des troncs creusés

par le temps servaient de retraite à d'innombrables oiseaux. La mer

bondissant sur les côtes et dans les golfes, qu'elle se plaisait à

ronger, à créneler, y vomissait par bandes des monstres amphibies,

d'énormes cétacées.... qui venaient se jouer sur des rives désertes.

C'est là que la nature exerçait sa force créatrice en reproduisant sans

cesse ses grandes espèces qu'elle couve dans les abîmes de l'Océan. La

mer et la terre étaient libres. Tout-à-coup, l'homme parut, (ajoute

l'historien des Indes Occidentales), et l'Amérique se couvrit de Cités.»

Qui ne lit que ce tableau un peu pédant, ne sait pas assez. Sans

rappeler que les Espagnols trouvèrent ailleurs le florissant empire

péruvien et les fiers Incas, nos plages septentrionales, où l'on voyait

le royaume du Mexique, n'étaient pas non plus si désertes, ni leurs

habitans si féroces. Six familles principales occupaient les pays

qu'occupèrent depuis les Anglais et les Français. Les savans les ont

classées comme suit: La famille Canadoise, qui disparut bientôt après

l'arrivée des Européens. La famille Mobile-Natchez ou de Floride, qui

comprenait un grand nombre de peuplades. Les Chickasas, les Choctas, et

les Seminoles, font encore partie de cette confédération, avec les

Muscogules qui, selon M. Gallatin, offriraient la plus grande

confédération sur le territoire des États-Unis. Elle occupe les fertiles

vallées de l'Alabama et de la Géorgie. La famille Gaspésienne, fort

nombreuse au temps de la découverte. Il paraît que C'est à une tribu de

cette famille qui habitait sur la rive droite du Saint-Laurent, que l'on

doit attribuer tout ce qui a été dit des sauvages que l'on y vit, si

remarquables par leurs moeurs policées et le culte qu'ils rendaient au

soleil. Ils connaissaient quelques étoiles[10] et traçaient d'assez

bonnes cartes de leur pays. Grand nombre vénéraient la croix avant

l'arrivée des Français, et conservaient une tradition curieuse sur un

homme d'un caractère sacré, qui leur apporta ce signe, et les délivra

d'une terrible épidémie. Je pense avec Malte-Brun que ce devait être

l'évêque du Groënland. La famille nommée par Vater, Chippeouai-Delaware

ou Algonquino-Mohicans comprenant les Algonquins, peuple qui fut quelque

temps la terreur des Iroquois, les Chaouanis, les Mohicans, les Saukis

et les Outagamis. La famille dite Mohweke-Huronne, composée des Hurons

et des Iroquois. Ces deux peuples, qui eurent une même origine, se

formèrent en république. Ils se séparèrent vers la fin du seizième

siècle. Les Iroquois formèrent alors les Cinq Cantons, qui ressemblaient

à la république des Suisses[11], et ils se montrèrent encore plus

remuans. La famille Sioux-Osage, à laquelle se rattachaient un grand

nombre de peuples qui ne s'isolèrent que peu à peu. Les principaux

étaient les Sioux ou Dacotahs, les Assiniboins, qui s'allièrent avec les

Chippeouais, les Omahas[12] et les Mandans, peuplade remarquable par la

blancheur de ses individus[13]. On peut encore comprendre dans cette

famille les Ouassas, peuple doux et de bon sens. Comme les Romains au

temps de Romulus, ils commençaient leur année vers l'équinoxe du

printems. Ils ne connaissaient point de semaines, non plus que la

plupart des Américains, et ne comptaient les jours que par sommeils ou

nuits, comme les Anglo-Saxons.

[Note 10: Je ferai assez voir par des exemples que D. Ulloa a eu tort

d'assurer dans ses «Mémoires Philosophiques» que les Américains ne

comptaient point par lunes.]

[Note 11: On se souvient encore du trouble que les anciens Helvétiens

causèrent aux Romains et aux peuples qui avoisinaient leur petit

territoire.]

[Note 12: Ce peuple a des noms particuliers pour désigner l'étoile

polaire. Vénus, la Grande Ourse, les Pleyades, la Voie Lactée et la

Ceinture de l'Orion, etc.]

[Note 13: M. Gallatin pense que c'est la seule peuplade qui ait pu

donner lieu au récit des Américains Gallois.]

Le lecteur voit dans cette classification des Algonquins, les Mohicans

et les Chippeouais confondus dans une même race; je leur joindrai les

Outaouais. Ces peuples ne furent séparés que par les Sioux, qui

émigrèrent en masse[14] et chassèrent devant eux cette confédération.

Les hurons et les Iroquois vinrent sans doute comme les Sioux. Ceux-ci

demeurèrent cantonnés sur le vaste territoire qu'ils avaient conquis, et

ils n'eurent guère que les Chippeouais à contenir: des guerres

intestines contribuèrent aussi à les tenir Renfermés chez eux, et à les

faire oublier. Les Iroquois et Les Hurons poursuivirent leur marche

victorieuse, chassant devant eux les peuplades précitées, pour s'étendre

jusqu'aux extrémités où les Français commençaient à paraître.

Raynal rend justice à l'aspect du sol, qui attirait ces conquérans: il

rend hommage à sa richesse. On trouva ces vastes régions couvertes de

forêts et dans l'état de nature: cependant leur aspect était des plus

variés, et le arbres et les plantes, en nombre infini, annonçaient une

heureuse fertilité. Granganimo, Sachem de Roanoake, offre à ses hôtes

des melons, des concombres, et d'autres fruits. La vigne sauvage était

abondante, mais ce n'était qu'une des moindres richesses du pays. O

découvrit un fruit qui pouvait remplacer le pain, et ce trésor ne

demandait que d'être rendu plus abondant par les soins de l'homme. Sans

parler des sauts et des chûtes qui ont excité l'admiration des

voyageurs, les environs du Saint-Laurent étaient dès lors charmans.

_Ladauanna_ était le nom que les naturels donnaient à ce fleuve

majestueux qui coule des grands lacs, immenses réservoirs purs comme le

crystal, et où l'on admire le mirage des nues qui flottent dans l'air,

ainsi que des branches de grands pins qui sont à demi penchés sur Le

sein de la mer. Le Saint-Laurent sort de ces eaux pour aller se jeter

dans celles de l'Ottawa. La jonction de ces deux grandes rivières forme

le plu beau spectacle. D'un côté les eaux impatientes de notre beau

fleuve roulent au-dessus des rocs, et de l'autre la sombre majesté de

l'Ottawa traverse silencieuse d'immenses forêts jusques à la réunion

dans la grande vallée d'Hochelaga.

[Note 14: En admettant cette émigration très probable d'au delà des

Montagnes Rocheuses, on ne croira pas que les Espagnols anéantirent

douze millions d'hommes, comme on l'a supposé.]

Les Sioux et les Iroquois n'avaient pas plutôt jeté les yeux sur cette

terre, que les Européens l'envahirent à main armée. Ils trouvèrent dans

ses possesseurs des peuples sans défiance, doux et agricoles, comme les

habitans de Stadaconé, et le peuple charmant de Roanoake, tant admiré

par chevaliers de la reine Elizabeth. Je ne vois plus ces quelques

barbares de Raynal, hérissés du poil des animaux féroces, mais une race

hospitalière capable de faire honte à l'avar égoïsme de nos nations

civilisées.

Dans le cours de son voyage Verazani rangeant la côte à vue, fut obligé

d'armer sa chaloupe, pour faire de l'eau; mais les vagues étaient dans

une telle fureur qu'elle ne put jamais prendre terre. Cependant, les

sauvages dont la rive était garnie, invitaient par toutes sortes de

démonstrations les Français à s'approcher. Un jeune matelot, bon nageur,

hasarda de se jetter à l'eau. Il n'était plus éloigné que d'une portée

de mousquet, et il n'avait d'eau que jusques à la ceinture, lorsque,

perdant la tête, il se mit à jeter aux sauvages les présens qu'il

portait, et voulut regagner la chaloupe; mais à l'instant même, une

vague venant du large, le jeta sur la côte avec une telle violence,

qu'il resta étendu comme mort sur le sable. Sans forces, sans

connaissance, il périssait, lorsque les indigènes accoururent à lui, et

le mirent hors de la portée des vagues. Il demeura quelque temps évanoui

entre leurs bras, reprit ensuite connaissance, et, saisi de frayeur, il

poussa de grands cris, auxquels ils répondirent par des hurlemens

destinés à le rassurer, mais qui ne firent qu'augmenter son effroi. Ils

le firent asseoir au pied d'une colline, le dos tourné vers le soleil,

et allumèrent encore un grand feu. Il crut que l'on allait l'immoler au

soleil, et l'équipage, toujours repoussé par le vent, le crut aussi.

Mais au lieu de lui faire aucun mal, on séchait ses habits au feu, et on

ne l'approchait lui-même qu'autant qu'il fallait pour le refaire. Il se

rassura alors, répondit aux caresses des sauvages, et réussit à s'en

faire comprendre par signes. Après lui avoir rendu ses habits, et lui

avoir fait prendre de la nourriture, ils le tinrent longtems et

étroitement embrassé avant que de lui permettre de se confier à la mer.

Puis ils s'éloignèrent un peu, pour le laisser en liberté. Lorsqu'ils le

virent nager, ils montèrent sur la colline, et ne cessèrent de le suivre

des yeux qu'il n'eût atteint le vaisseau. L'intéressant Donnacona reçut

aussi cordialement Cartier, et lorsque les Anglais parurent sur la côte

de Virginie, _Paspiha_, lieutenant de _Pohatan_, leur offrit des

rafraîchissements et des terres[15]. _Anadabijou, Cananacus, Ensenore_

et _Niantonimo_ ne fournissaient pas de moins beaux traits à cette

histoire. «Cette généreuse bonté, dit l'auteur des _Beautés de

l'Histoire du Canada_, dit plus en faveur du coeur humain que vingt

traités philosophiques sur la vertu. La loi de la nature, empreinte par

la divinité dans le coeur de tous les hommes, leur fait distinguer ce

qui est noble; elle inspire le sauvage de même que l'homme policé.»

Serait-ce que les Américains ne fussent absolument mus que par cet

instinct naturel?--Non, sans doute, et c''est avec tort qu'un écrivain

trop partial[16] a affirmé qu'ils n'avaient presque point d'idées

religieuses. La plupart croyaient en un être éternel et tout puissant

qui a tout créé. Ils admettaient encore un nombre de divinités

inférieures, les petits esprits, comme les génies des anciens. Ils

rendaient un culte au soleil, et avaient une singulière vénération pour

le feu; ce qui ne fortifie pas peu l'opinion qui leur attribue une

origine asiatique. En un mot, leur religion ou leur croyance, qui

n'était pas exempte de fétichisme, n'était pas non plus étrangère au

sabéisme et au dualisme, car un mauvais esprit partage avec le grand

esprit le domaine de la nature. Les Sioux, les Saukis, les Chippeouais,

les Iroquois, les Ménomènes et les Ouinebagos on toux cette croyance, et

j'y découvre le secret des vices du sauvage, qui sacrifie tour à tour au

bon et au mauvais esprit. En résultat, on trouve les Américains tour à

tour vertueux et vicieux, généreux et cruels, fidèles et perfides.

[Note 15: History of the United States.]

[Note 16: Dom Ulloa s'est étudié à faire une peinture hideuse des

naturels des Deux parties de ce continent. Il ne voit chez eux que

lâcheté et perfidie, et nul héroïsme.]

Le dogme de l'immortalité de l'âme a été retrouvé chez toutes ces

peuplades[17]. Ecoutons le chant des funérailles: «Vous qui êtes

suspendus au-dessus des vivans, apprenez nous à mourir et à vivre. Le

maître de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a procuré une heureuse

chasse dans l'autre monde. La vie est comme cette couleur brillante du

serpent qui paraît et disparaît plus vite que la flèche ne vole; elle

est comme cet arc au'amène la tempête au-dessus du torrent, comme

l'ombre d'un nuage qui passe.» Les Chrystinaux croyaient voir les âmes

de leurs ancêtres dans les nuages qui couvraient leurs pays: cela

rappelle les anciens bardes de l'Ecosse[18].

[Note 17: Le nier n'appartenait qu'à une secte méprisable de prétendus

philosophes, de philosophastes.]

[Note 18: Vers l'an 140 de notre ère, Tramnor, ancêtre de Fingal,

s'étant rendu roi du nord de l'Ecosse en réunissant tous les clans de

Morwën, détruisit le culte des Druides et celui d'Odin: Il ne resta que

les bardes. Leur culte était presque celui des nuages. Les Calédoniens,

dans leurs îles brumeuses, croyaient entendre dans les rafales des vents

les voix de leurs amis morts Dans les combats; il leur semblait les voir

dans les tempêtes traverser les rideaux nébuleux qui s'élevaient de

leurs vallées semées de lacs.]

La récompense ou les maux de l'autre vie se trouvent encore plus

explicitement dans la croyance de quelques peuplades. Les bons, après

leur mort, vont dans un lieu de délices où l'on jouit d'un printems

éternel, où ils retrouvent leurs enfans et leurs femmes, où les rivières

sont poissonneuses, et les plaines couvertes de leurs chers bisons. Pour

les méchans, ils sont transportés sur une terre stérile[19], couverte

d'une neige éternelle, où le froid les glacera à la vue des flammes qui

brilleront à quelque distance. Une forêt impénétrable sépare ces

malheureux de leurs frères fortunés qui foulent les champs toujours

verts de la félicité, l'Eden sauvage, d'où la postérité du premier homme

a aussi mérité d'être exclue, car voici bien dans la tradition iroquoise

sa chute quelque peut dénaturée. «Au commencement, disent-ils, il y

avait six hommes. Il n'y avait pas de femmes, et ils craignaient que

leur race ne s'éteignît avec eux, lorsqu'enfin ils apprirent qu'il y en

avait une au ciel. On tint conseil, et il fut convenu que Hougoaho

monterait: ce qui parut d'abord impossible. Mais les oiseaux lui

prêtèrent le secours de leurs ailes, et le portèrent dans les airs. Il

apprit que la femme avait accoutumé de venir puiser de l'eau à une

fontaine auprès d'un arbre[20], au pied duquel il attendit qu'elle vint;

et la voici venir en effet. Hougoaho cause avec elle et lui fait un

présent de graisse d'ours. Une femme causeuse, et qui reçoit des

présens, n'est pas longtems victorieuse, observe judicieusement Lafitau:

celle-ci fut faible dans le ciel même. Dieu s'en aperçut, et dans sa

colère, il la précipita en bas. Mais une tortue la reçut sur son dos, où

la loutre et d'autres poissons apportèrent du limon du fond de la mer,

et formèrent une petite île qui s'étendit peu à peu et forma tout le

globe.»

[Note 19: Un vieux insulaire disait à Colomb: «Tu nous a étonné par ta

hardiesse; mais souviens-toi que les âmes ont deux routes après la mort:

l'une est obscure, ténébreuse, et c'est celle que prennent ceux qui ont

molesté les autres. L'autre est claire, brillante, et elle est destinée

à ceux qui ont procuré la paix et le repos.»]

[Note 20: Cette légende est un exemple frappant de l'enfance dans

laquelle la nature a laissé l'esprit du sauvage: elle ne peut

qu'inspirer pour lui un intérêt plus vif.]

Avec ces traditions marche de pair le code moral d'une race, une règle

des actions chez le sauvage. Cette règle est circonscrite dans des

bornes fort étroites. Le courage, la bonne foi, l'amour de la vérité,

l'obéissance à ses chefs, l'amour de sa famille, voilà les seules

qualités qui doivent le conduire au bonheur. Il manque de ce qu'il lui

faut pour appliquer ces quelques principes confus dans sa tête, et se

livre au vice avec plus d'ardeur que l'homme civilisé, de même à la

vertu.

Quoique l'on ait écrit, il est également difficile d'avancer ou de nier

que le sauvage «est intelligent, que son jugement est correct, et qu'il

se dirige à une fin par des moyens sûrs.» Mais son imagination est vive,

sa mémoire admirable, et sa parole facile. Il y a chez lui une éloquence

naturelle forte, mâle et figurée qui s'élève souvent aux plus grands

effets oratoires. Dans tous les temps il semble que l'homme du désert

ait eu la parole plus énergique que l'homme policé, et Strabon nous

apprend que cette éloquence des barbares l'emportait sur le savoir et la

grâce des orateurs d'Athènes. L'illustre président Jefferson, enhardi

par ce témoignage, mettait quelques harangues improvisées de nos grands

chefs à côté des plus beaux passages de Cicéron et de Démosthènes.

J'ôserai marcher sur les traces de ce célèbre patriote, mais en

m'empressant toutefois d'ajouter que je ne crois pas que lee naturels de

ce continent eussent pu, comme ces anciens, composer des discours de

longue haleine, n'ayant point comme eux le secours de l'écriture. Comme

les Grecs au temps de la guerre de Troie, les hommes énergiques du

nouveau monde ont eu leurs Phoenixs et leurs Nestors. J'aime bien mieux

un ancien de la nation des sioux dans son laconisme que ce petit roi de

Pylos[21]. A l'ouest de l'Amérique du Nord, vers ces déserts qui

s'étendent sans fin aux pieds des Montagnes Rocheuses, où le génie de

Fenimore Cooper a placé les magnifiques scènes de plusieurs romans

enchanteurs[22], un vieillard prononce entre deux grands chefs:

«Pourquoi la discorde a-t-elle éclaté dans le ouigwam des Dacotahs,

dit-il; pourquoi deux Sachems se sont-ils pris de querelle comme deux

faucons se disputant leur proie? Le jeune tigre dans son antre

tourne-t-il sa dent contre le frère qui gît à côté de lui sous le ventre

fauve de leur mère commune? Qu'ils parlent, et la sagesse des Dacotahs

jugera leur querelle?» Homère n'a pas fait son orateur si imposant....

Quel orateur parla jamais avec plus d'éloquence que ce chef que l'on

voulait éloigner de sa tribu? «Voici la terre où nous sommes nés, là

sont ensevelis nos ancêtres. Dirons nous à leurs ossemens, levez-vous et

nous suivez dans une terre étrangère!»[23] Souvent les chefs ou les

vieillards s'arrêtant au bord d'un précipice, au milieu d'un bois, sur

un rocher, racontent, debout, à ceux qui les entourent, les évènemens

qui se sont passés dans ces lieux, et ainsi l'histoire se perpétue d'une

génération à l'autre.

[Note 21: Nestor voulant calmer la colère d'Agamemnon et d'Achille, ne

semble qu'un vieillard préoccupé de se faire valoir.]

[Note 22: Dont le seul défaut, comme tels, est de ne contenir presque du

vrai.]

[Note 23: Un écrivain de Dublin, parlant sur l'amour de la patrie, a

cité les paroles de cet orateur sauvage.]

Je ne veux pas terminer ce discours sans faire un dernier reproche à

l'abbé Raynal. Il me semble qu'il a encore amplifié sur les animaux

féroces de notre continent. Les naturalistes placent à peine dans cette

classe le lion et le tigre d'Amérique. On trouve l'ours et le serpent à

sonnettes. Les animaux utiles y sont en grand nombre, sans parler du

bison et du chevreuil, ainsi que des autres espèces qui fournissent au

commerce des pelleteries, cette source féconde de richesse, les marais

et les lacs découvrent les plus beaux castors. Accoutumé à camper sur le

bord des eaux, cet animal intéressant cherche d'ordinaire un étang, et

s'il n'en trouve point, il sait en former un dans l'eau courante des

fleuves, à la faveur d'une chaussée. Une petite rivière descend-elle

dans un lac, il en barricade l'embouchure comme le ferait un régiment du

génie. Aucune difficulté n'arrête la nation ouvrière, qui laisse même

l'arbre abattu par le vent pour choisir elle-même ses matériaux[24].

Elle commence à construire des demeures solides[25]. Les cabanes ont

deux étages. Le premier, construit sous l'eau, contient les magasins, et

le second sert au coucher. Il a été pratiqué sous terre une multitude

d'issues par lesquelles un castor peut voyager à l'insu du sauvage le

plus vigilant. La république a ses lois. Chaque tribu garde son

territoire, et quelque maraudeur est-il surpris chez l'étranger, il est

privé de sa queue, ce qui est le plus grand déshonneur. Enfin ces

animaux paraissent si extraordinaires aux sauvages, qu'ils les prennent

pour des hommes que le Grand Esprit a ainsi transformés; et en les

tuant, ils croient les restituer à leur premier état. La chasse favorite

des naturels est cependant celle du bison et de l'ours. Ils se frottent

de sa graisse comme les gladiateurs De l'antiquité, et se couvrent de sa

peau. La plus magnifique variété d'oiseaux vient encore ajouter aux

charmes de la vie sauvage.

[Note 24: On pourrait presser les philosophes de définir ce que signifie

ce mot banal _l'instinct_; mais peut-être diront-ils: on le comprend à

cette quasi-nécessité que la divinité impose au castor de répété

toujours les mêmes manoeuvres, sans savoir même saisir l'opportunité de

s'abréger le travail.]

[Note 25: Les castors ont égalé le meilleur ciment des

Romains.--(BELTRAMI.)]

Biographie des Sagamos illustres de l'Amérique Septentrionale (1848) · 第 8 / 110 题