«Tel est le dénoûment de cette étrange histoire.»
Shakespeare. (Comme il vous plaira.)
Le lendemain matin, M. Ratcliffe remit à Isabelle une lettre de
son père; elle contenait ce qui suit:
«Ma chère fille,
«L'iniquité d'un gouvernement persécuteur me force à passer en
pays étranger pour sauver mes jours. Il est vraisemblable que j'y
resterai quelque temps. Je ne vous engage pas à m'y suivre: il
convient mieux à mes intérêts et aux vôtres que vous restiez en
Écosse.
«Il me parait inutile d'entrer dans un détail circonstancié des
causes des événements étranges qui sont arrivés hier. Je crois
avoir à me plaindre de la conduite à mon égard de sir Edouard
Mauley, votre plus proche parent du côté de votre mère; mais,
comme il vous fait son héritière, et qu'il va vous mettre en
possession immédiate d'une partie de son immense fortune, je me
contente de cette réparation. Je sais qu'il ne m'a, jamais
pardonné la préférence que votre mère m'a donnée sur lui, au lieu
d'exécuter je ne sais quelle convention de famille qui avait
tyranniquement voulu décider de son sort. Cela suffit pour
déranger son esprit, et à la vérité il n'avait jamais été en
parfait équilibre. Comme mari de sa plus proche parente et de son
héritière, le soin de sa personne et de ses biens me fut dévolu.
Enfin des juges, croyant lui rendre justice, le réintégrèrent dans
l'administration de ses biens: si pourtant on veut examiner avec
impartialité la conduite qu'il a tenue depuis cette époque, on
conviendra que, pour son propre avantage, il eût mieux valu qu'il
restât soumis à une contrainte salutaire.
«Je dois pourtant reconnaître qu'il montra quelque égard pour les
liens du sang, et qu'il sembla convaincu lui-même qu'il n'était
pas en état de gérer ses biens. Il se séquestra entièrement du
monde, changea de nom, prit divers déguisements, exigea qu'on
répandît le bruit de sa mort, ce à quoi je consentis par
complaisance pour lui; et il laissa à ma disposition le revenu de
tous les domaines qui avaient appartenu à ma femme, et qui lui
appartenaient à lui, comme son seul héritier dans la ligne
masculine. Il crut sans doute faire un acte de grande générosité;
mais tout homme équitable jugera qu'il ne fit qu'accomplir un
devoir véritable, puisque, d'après le voeu de la nature, en dépit
des lois ridicules faites par les hommes, vous étiez l'héritière
de votre mère, et que j'étais l'administrateur légal de vos biens.
Je suis donc bien éloigné de croire que j'aie contracté une
obligation à cet égard envers sir Edouard Mauley. J'ai à me
plaindre, au contraire, qu'il ait chargé M. Ratcliffe de la
gestion de sa fortune; qu'il ait voulu que je ne pusse en toucher
les revenus que par ses mains, et qu'il m'ait par là soumis aux
caprices d'un subordonné. Il en est résulté que toutes les fois
que j'avais besoin d'une somme excédant ces revenus, M. Ratcliffe,
en me la donnant, exigeait de moi une sûreté sur mon domaine
d'Ellieslaw, de manière qu'on peut dire qu'il s'insinua malgré
moi, par ce moyen, dans l'administration de tous mes biens. Tous
les prétendus services de sir Edouard n'avaient donc pour but que
de se rendre maître de mes affaires, et de pouvoir me ruiner quand
il le jugerait convenable. Un tel projet me dispense, je crois, de
toute reconnaissance envers lui.
«Dans le cours de l'automne dernier, M. Ratcliffe me fit l'honneur
de prendre ma maison pour la sienne, sans m'en donner d'autre
motif, sinon que telle était la volonté de sir Édouard. Je n'en ai
appris qu'aujourd'hui la véritable cause. L'imagination déréglée
de notre parent lui avait inspiré le désir de voir le monument
qu'il avait fait élever à votre mère: il fallait pour cela que
M. Ratcliffe fût au château. Il eut la complaisance de
l'introduire dans la chapelle pendant une de mes absences; et il
en résulta une attaque de frénésie qui dura plusieurs heures. Il
s'enfuit dans les montagnes voisines, et finit par se fixer dans
l'endroit le plus désert, le plus sauvage, le plus affreux de nos
environs. M. Ratcliffe aurait dû m'informer de cette circonstance,
et j'aurais fait donner au parent de mon épouse les soins
qu'exigeait le malheureux état de sa raison. Au contraire, il
entra dans tous ses plans, et eut la faiblesse de lui promettre le
secret, et de tenir sa promesse. Il allait voir sir Edouard
presque tous les jours. Il l'aida dans le ridicule projet qu'il
exécuta de se construire lui-même un ermitage. Un souterrain,
qu'ils creusèrent derrière un pilier, servait à cacher Ratcliffe
lorsque quelqu'un paraissait tandis qu'il était avec son maître:
enfin, tous deux semblaient craindre une découverte plus que toute
chose au monde.
«Vous penserez sans doute comme moi, ma chère enfant, qu'un pareil
mystère devait avoir quelque puissant motif. Il est à remarquer
encore que je croyais mon malheureux ami chez les moines de la
Trappe, tandis qu'il était à cinq milles de chez moi, instruit de
tous mes mouvements, de tous mes projets, soit par Ratcliffe, soit
par Westburnflat et d'autres qu'il soudoyait comme ses agents.
«Il me fait un crime d'avoir voulu vous marier à sir Frédéric;
mais ce mariage vous était avantageux. S'il pensait autrement,
pourquoi ne m'a-t-il pas fait connaître franchement son opinion?
pourquoi ne m'a-t-il pas déclaré son intention de vous faire son
héritière? pourquoi n'a-t-il pas pris ouvertement à vous l'intérêt
que sa qualité de proche parent lui donnait le droit de prendre?
«Et cependant, quoiqu'il ait tardé si long-temps à me faire
connaître ses désirs, je n'ai pas le dessein d'y opposer mon
autorité. Il souhaite que vous preniez pour époux le dernier homme
sur lequel j'aurais cru qu'il pût jeter les yeux, le jeune
Earnscliff: j'y donne mon consentement, pourvu que vous n'y
refusiez pas le vôtre, et qu'on fasse à votre profit des
stipulations qui ne vous laissent pas dans l'état de dépendance
que j'ai éprouvé si long-temps, et dont j'ai tant de raisons de me
plaindre. Je vous confie donc, ma chère Isabelle, à la Providence
et à votre propre prudence. Je vous engage seulement à ne pas
perdre de temps pour vous assurer les avantages d'ont l'esprit
versatile de votre parent me prive en votre faveur.
M. Ratcliffe m'a annoncé que l'intention de sir Edouard était
aussi de me faire le paiement annuel d'une somme considérable pour
assurer mon existence en pays étranger; mais je suis trop fier
pour rien accepter de lui. Je lui ai dit que j'avais une fille
affectionnée, et que j'étais sûr qu'elle ne souffrirait jamais que
son père vécût dans la pauvreté, tandis qu'elle serait elle-même
dans l'opulence. J'ai cru cependant devoir lui insinuer que sir
Edouard, en vous dotant, devait faire attention à cette charge
naturelle et indispensable. Pour vous prouver ma tendresse
paternelle, et mon désir de contribuer à votre établissement, j'ai
laissé un pouvoir pour vous constituer en dot le château et le
domaine d'Ellieslaw. Il est bien vrai que l'intérêt annuel des
dettes dont il est grevé en excède le revenu de quelque chose;
mais, comme sir Édouard est le seul créancier, je ne crois pas
qu'il vous inquiète beaucoup à cet égard.
«Je dois maintenant vous prévenir que, quoique j'aie beaucoup à me
plaindre personnellement de M. Ratcliffe, je le regarde cependant
comme un homme aussi intègre qu'éclairé; je crois donc que vous
ferez bien de lui confier le soin de vos affaires; ce sera
d'ailleurs un moyen de vous conserver la bienveillance de sir
Édouard.
«Rappelez-moi au souvenir de Mareschal. J'espère qu'il ne sera pas
inquiété par suite de nos dernières affaires. Je vous écrirai plus
au long quand je serai sur le continent. En attendant, je suis
votre affectionné père.
«RICHARD VERE.»
Cette lettre contient toutes les lumières que nous ayons pu nous
procurer sur les évènements antérieurs à l'époque où a commencé
notre narration. L'opinion d'Hobby, et c'est peut-être celle de la
plupart de nos lecteurs, était que le solitaire de Mucklestane-Moor
n'avait l'esprit éclairé que de cette espèce de clarté
douteuse qui suit la nuit et qui précède le jour, et que les
ténèbres de son imagination n'étaient interrompues que par des
éclairs aussi fugitifs que brillants; qu'il ne savait pas trop
lui-même quel but il désirait atteindre, et qu'il n'y marchait
point par le chemin le plus court et le plus direct; enfin, que
vouloir expliquer sa conduite c'était chercher une route dans un
marais où l'on voit des pas tracés dans toutes les directions,
sans qu'un sentier battu s'offre à vos yeux.
Lorsque Isabelle eut lu la lettre de son père, elle demanda à le
voir; mais elle apprit qu'il avait déjà quitté le château. Il en
était parti de très bonne heure, après une longue conférence avec
M. Ratcliffe, pour se rendre dans un port voisin, et passer de là
sur le continent.
Où était sir Edouard Mauley? Personne n'avait vu le Nain depuis
l'instant où il était sorti de la chapelle, la veille au soir.
--Est-ce qu'il serait arrivé quelque malheur au pauvre Elsy?
s'écria Hobby: je m'en consolerai moins vite que de l'incendie de
ma ferme.
Il monta à cheval à l'instant même, et courut à la demeure du
solitaire. La porte en était ouverte, le feu du foyer était
éteint; tout y était dans l'état où Isabelle l'avait trouvé la
veille, et il paraissait évident que le Nain n'y était pas rentré.
Hobby revint consterné au château.
--Je crains que nous n'ayons perdu le bon Elsy! dit-il à
M. Ratcliffe.
--Vous ne vous trompez pas, lui répondit celui-ci en lui
remettant un papier mais vous n'aurez pas à regretter de l'avoir
connu.
C'était un acte par lequel sir Edouard Mauley, autrement dit
Elsender le Reclus, faisait donation à Hobby Elliot et à Grâce
Armstrong de la somme qu'il avait prêtée au jeune fermier.
--C'est une chose singulière, dit Hobby en pleurant de joie et de
reconnaissance; mais je ne puis jouir de mon bonheur, sans savoir
si le pauvre homme qui me le procure est heureux lui-même.
--Quand nous ne pouvons nous-mêmes être heureux, dit Ratcliffe,
le bonheur que nous procurons aux autres en devient un pour nous.
Telle sera la jouissance de celui que vous nommez Elsy. S'il avait
placé tous ses bienfaits sur des êtres qui le méritassent comme
vous, sa situation serait probablement toute différente. Mais la
profusion qui fournit des aliments à la cupidité et à la
dissipation ne produit aucun bien, et n'est pas récompensée par la
reconnaissance. C'est semer le vent pour recueillir la tempête.
--Pauvre récolte! dit Hobby.--Mais si la jeune dame voulait le
permettre, je mettrais les essaims d'Elsy dans le parterre de
Grâce, et je vous promets bien qu'on ne les tuerait pas pour en
prendre le miel; je mettrais aussi sa chèvre dans notre verger,
nos chiens feraient connaissance avec elle et ne lui feraient
point de mal, et Grâce aurait soin de la traire elle-même pour
l'amour d'ELsy; car, quoiqu'il fût un peu bourru, je sais qu'il
aimait toutes ces pauvres créatures.
On accorda sans difficulté toutes les demandes d'Hobby, qui lui
étaient inspirées par le désir qu'il avait de prouver sa
reconnaissance. Il fut enchanté quand Ratcliffe lui dit que son
bienfaiteur n'ignorerait pas les soins qu'il voulait prendre des
compagnons de sa solitude.
--Et dites-lui surtout que ma mère, mes soeurs, Grâce et moi,
nous sommes heureux, bien portants, et que c'est son ouvrage. Je
suis sûr que cela lui fera plaisir.
Hobby se retira à Heugh-Foot, épousa Grâce, fit rebâtir sa ferme,
et fut aussi heureux qu'il méritait de l'être par sa probité, son
bon coeur et sa bravoure.
Il n'existait plus d'obstacle au mariage d'Earnscliff avec
Isabelle. Sir Edouard Mauley, représenté par M. Ratcliffe, assura
à sa parente une fortune qui aurait pu satisfaire la cupidité
d'Ellieslaw lui-même. Mais Isabelle et Ratcliffe crurent devoir
cacher à Earnscliff qu'un des motifs de la générosité de sir
Edouard était de réparer, autant qu'il le pouvait, le crime dont
il s'était rendu coupable en versant le sang du père de ce jeune
homme, bien des années auparavant. S'il est vrai, comme l'assura
Ratcliffe, que sa misanthropie devint un peu moins farouche, la
connaissance qu'il eut d'un bonheur dont il était la cause y
contribua sans doute; mais le souvenir du meurtre presque
involontaire qu'il avait commis fut probablement le motif pour
lequel il ne voulut jamais jouir de la vue de leur félicité.
Mareschal chassa, but du bordeaux, s'ennuya du pays, partit pour
l'étranger, fit trois campagnes, revint, et épousa Lucy Ilderton.
Les années, en s'accumulant sur la tête d'Earnscliff et de son
épouse, ne diminuèrent rien ni à leur tendresse ni à leur bonheur.
Sir Frédéric Langley, toujours ambitieux, s'engagea dans la
malheureuse insurrection de 1715. Il fut fait prisonnier à Preston
dans le comté de Lancastre avec le comte de Derwentwater; sa
défense et son discours avant de mourir sont dans le recueil des
procès d'état (State trials).
M. Vere fixa sa résidence à Paris, et y vécut dans l'opulence,
grâce à la libéralité de sa fille. Il y fit une fortune brillante
dans le temps du système de Law sous la régence du duc d'Orléans;
mais cette fortune s'écroula aussi rapidement que celle de tant
d'autres, et le chagrin qu'il en conçut détermina une attaque de
paralysie qui mit fin à ses jours.
Willie de Westburnflat échappa au ressentiment d'Hobby Elliot,
comme ses chefs à la poursuite des lois. Son patriotisme
l'engageait fortement à aller servir son pays dans les guerres
étrangères, tandis que, d'une autre part, sa répugnance à quitter
la terre natale lui inspirait la ressource d'y vivre en faisant
métier de réunir une collection de bourses de montres et de bijoux
sur les grandes routes. Heureusement pour lui, la première
impulsion l'emporta. Il fut joindre l'armée de Marlborough, obtint
un grade par les services qu'il rendit à la commission des vivres
par son talent de trouver le bétail en campagne, revint en Écosse
au bout de plusieurs années, avec une fortune acquise Dieu sait
comme, démolit sa tour de Westburnflat, et y bâtit à la place une
maisonnette de trois étages avec deux cheminées. Il but le
brandevin avec ceux qu'il avait pillés dans sa jeunesse, mourut
dans son lit; et son épitaphe, qu'on lit encore dans l'église de
Kirkwhistle, atteste qu'il a toujours vécu en brave soldat, en bon
voisin et en chrétien.
M. Ratcliffe continua de demeurer à Ellieslaw-Castle avec
Earnscliff et son épouse. Cependant il faisait régulièrement une
absence d'un mois au commencement du printemps et de l'automne. Il
garda toujours le silence sur le motif et le but de ce voyage
périodique; mais on jugeait avec raison qu'il allait voir sir
Edouard. Après une de ces absences, on le vit revenir l'air triste
et en habit de deuil. Ce fut ainsi qu'Earnscliff et Isabelle
apprirent que leur bienfaiteur n'existait plus; mais ils ne surent
jamais ni quelle avait été la résidence de sir Edouard, ni en quel
lieu reposaient ses cendres. Il avait, avant de mourir, fait
promettre le secret à son unique confident.
La disparition subite d'Elsy servit à confirmer les bruits qui
avaient couru sur son compte. Les uns crurent qu'ayant osé entrer
dans un lieu consacré, malgré le pacte qu'il avait fait avec le
diable, le malin esprit, pour l'en punir, l'avait emporté comme il
retournait vers sa chaumière. Mais la plupart pensent qu'il ne
disparut que pour un temps, et qu'on le revoit encore parfois dans
les montagnes. Le souvenir des expressions exaltées de son
désespoir a survécu, selon l'usage, à celui de ses bienfaits; ce
qui fait qu'on le confond ordinairement avec ce mauvais démon
appelé l'Homme des marécages, dont voulait parler mistress Elliot
à son-petit-fils.
Aussi le représente-t-on comme jetant un charme sur les troupeaux,
faisant avorter les brebis, ou détachant les avalanches de la
montagne pour les précipiter sur ceux qui se réfugient pendant
l'orage près du torrent ou sous un rocher dans la ravine. En un
mot, tous les malheurs éprouvés par les habitants de cette contrée
sont attribués au Nain noir.