CHAPITRE XVIII

«Tel est le dénoûment de cette étrange histoire.»

Shakespeare. (Comme il vous plaira.)

Le lendemain matin, M. Ratcliffe remit à Isabelle une lettre de

son père; elle contenait ce qui suit:

«Ma chère fille,

«L'iniquité d'un gouvernement persécuteur me force à passer en

pays étranger pour sauver mes jours. Il est vraisemblable que j'y

resterai quelque temps. Je ne vous engage pas à m'y suivre: il

convient mieux à mes intérêts et aux vôtres que vous restiez en

Écosse.

«Il me parait inutile d'entrer dans un détail circonstancié des

causes des événements étranges qui sont arrivés hier. Je crois

avoir à me plaindre de la conduite à mon égard de sir Edouard

Mauley, votre plus proche parent du côté de votre mère; mais,

comme il vous fait son héritière, et qu'il va vous mettre en

possession immédiate d'une partie de son immense fortune, je me

contente de cette réparation. Je sais qu'il ne m'a, jamais

pardonné la préférence que votre mère m'a donnée sur lui, au lieu

d'exécuter je ne sais quelle convention de famille qui avait

tyranniquement voulu décider de son sort. Cela suffit pour

déranger son esprit, et à la vérité il n'avait jamais été en

parfait équilibre. Comme mari de sa plus proche parente et de son

héritière, le soin de sa personne et de ses biens me fut dévolu.

Enfin des juges, croyant lui rendre justice, le réintégrèrent dans

l'administration de ses biens: si pourtant on veut examiner avec

impartialité la conduite qu'il a tenue depuis cette époque, on

conviendra que, pour son propre avantage, il eût mieux valu qu'il

restât soumis à une contrainte salutaire.

«Je dois pourtant reconnaître qu'il montra quelque égard pour les

liens du sang, et qu'il sembla convaincu lui-même qu'il n'était

pas en état de gérer ses biens. Il se séquestra entièrement du

monde, changea de nom, prit divers déguisements, exigea qu'on

répandît le bruit de sa mort, ce à quoi je consentis par

complaisance pour lui; et il laissa à ma disposition le revenu de

tous les domaines qui avaient appartenu à ma femme, et qui lui

appartenaient à lui, comme son seul héritier dans la ligne

masculine. Il crut sans doute faire un acte de grande générosité;

mais tout homme équitable jugera qu'il ne fit qu'accomplir un

devoir véritable, puisque, d'après le voeu de la nature, en dépit

des lois ridicules faites par les hommes, vous étiez l'héritière

de votre mère, et que j'étais l'administrateur légal de vos biens.

Je suis donc bien éloigné de croire que j'aie contracté une

obligation à cet égard envers sir Edouard Mauley. J'ai à me

plaindre, au contraire, qu'il ait chargé M. Ratcliffe de la

gestion de sa fortune; qu'il ait voulu que je ne pusse en toucher

les revenus que par ses mains, et qu'il m'ait par là soumis aux

caprices d'un subordonné. Il en est résulté que toutes les fois

que j'avais besoin d'une somme excédant ces revenus, M. Ratcliffe,

en me la donnant, exigeait de moi une sûreté sur mon domaine

d'Ellieslaw, de manière qu'on peut dire qu'il s'insinua malgré

moi, par ce moyen, dans l'administration de tous mes biens. Tous

les prétendus services de sir Edouard n'avaient donc pour but que

de se rendre maître de mes affaires, et de pouvoir me ruiner quand

il le jugerait convenable. Un tel projet me dispense, je crois, de

toute reconnaissance envers lui.

«Dans le cours de l'automne dernier, M. Ratcliffe me fit l'honneur

de prendre ma maison pour la sienne, sans m'en donner d'autre

motif, sinon que telle était la volonté de sir Édouard. Je n'en ai

appris qu'aujourd'hui la véritable cause. L'imagination déréglée

de notre parent lui avait inspiré le désir de voir le monument

qu'il avait fait élever à votre mère: il fallait pour cela que

M. Ratcliffe fût au château. Il eut la complaisance de

l'introduire dans la chapelle pendant une de mes absences; et il

en résulta une attaque de frénésie qui dura plusieurs heures. Il

s'enfuit dans les montagnes voisines, et finit par se fixer dans

l'endroit le plus désert, le plus sauvage, le plus affreux de nos

environs. M. Ratcliffe aurait dû m'informer de cette circonstance,

et j'aurais fait donner au parent de mon épouse les soins

qu'exigeait le malheureux état de sa raison. Au contraire, il

entra dans tous ses plans, et eut la faiblesse de lui promettre le

secret, et de tenir sa promesse. Il allait voir sir Edouard

presque tous les jours. Il l'aida dans le ridicule projet qu'il

exécuta de se construire lui-même un ermitage. Un souterrain,

qu'ils creusèrent derrière un pilier, servait à cacher Ratcliffe

lorsque quelqu'un paraissait tandis qu'il était avec son maître:

enfin, tous deux semblaient craindre une découverte plus que toute

chose au monde.

«Vous penserez sans doute comme moi, ma chère enfant, qu'un pareil

mystère devait avoir quelque puissant motif. Il est à remarquer

encore que je croyais mon malheureux ami chez les moines de la

Trappe, tandis qu'il était à cinq milles de chez moi, instruit de

tous mes mouvements, de tous mes projets, soit par Ratcliffe, soit

par Westburnflat et d'autres qu'il soudoyait comme ses agents.

«Il me fait un crime d'avoir voulu vous marier à sir Frédéric;

mais ce mariage vous était avantageux. S'il pensait autrement,

pourquoi ne m'a-t-il pas fait connaître franchement son opinion?

pourquoi ne m'a-t-il pas déclaré son intention de vous faire son

héritière? pourquoi n'a-t-il pas pris ouvertement à vous l'intérêt

que sa qualité de proche parent lui donnait le droit de prendre?

«Et cependant, quoiqu'il ait tardé si long-temps à me faire

connaître ses désirs, je n'ai pas le dessein d'y opposer mon

autorité. Il souhaite que vous preniez pour époux le dernier homme

sur lequel j'aurais cru qu'il pût jeter les yeux, le jeune

Earnscliff: j'y donne mon consentement, pourvu que vous n'y

refusiez pas le vôtre, et qu'on fasse à votre profit des

stipulations qui ne vous laissent pas dans l'état de dépendance

que j'ai éprouvé si long-temps, et dont j'ai tant de raisons de me

plaindre. Je vous confie donc, ma chère Isabelle, à la Providence

et à votre propre prudence. Je vous engage seulement à ne pas

perdre de temps pour vous assurer les avantages d'ont l'esprit

versatile de votre parent me prive en votre faveur.

M. Ratcliffe m'a annoncé que l'intention de sir Edouard était

aussi de me faire le paiement annuel d'une somme considérable pour

assurer mon existence en pays étranger; mais je suis trop fier

pour rien accepter de lui. Je lui ai dit que j'avais une fille

affectionnée, et que j'étais sûr qu'elle ne souffrirait jamais que

son père vécût dans la pauvreté, tandis qu'elle serait elle-même

dans l'opulence. J'ai cru cependant devoir lui insinuer que sir

Edouard, en vous dotant, devait faire attention à cette charge

naturelle et indispensable. Pour vous prouver ma tendresse

paternelle, et mon désir de contribuer à votre établissement, j'ai

laissé un pouvoir pour vous constituer en dot le château et le

domaine d'Ellieslaw. Il est bien vrai que l'intérêt annuel des

dettes dont il est grevé en excède le revenu de quelque chose;

mais, comme sir Édouard est le seul créancier, je ne crois pas

qu'il vous inquiète beaucoup à cet égard.

«Je dois maintenant vous prévenir que, quoique j'aie beaucoup à me

plaindre personnellement de M. Ratcliffe, je le regarde cependant

comme un homme aussi intègre qu'éclairé; je crois donc que vous

ferez bien de lui confier le soin de vos affaires; ce sera

d'ailleurs un moyen de vous conserver la bienveillance de sir

Édouard.

«Rappelez-moi au souvenir de Mareschal. J'espère qu'il ne sera pas

inquiété par suite de nos dernières affaires. Je vous écrirai plus

au long quand je serai sur le continent. En attendant, je suis

votre affectionné père.

«RICHARD VERE.»

Cette lettre contient toutes les lumières que nous ayons pu nous

procurer sur les évènements antérieurs à l'époque où a commencé

notre narration. L'opinion d'Hobby, et c'est peut-être celle de la

plupart de nos lecteurs, était que le solitaire de Mucklestane-Moor

n'avait l'esprit éclairé que de cette espèce de clarté

douteuse qui suit la nuit et qui précède le jour, et que les

ténèbres de son imagination n'étaient interrompues que par des

éclairs aussi fugitifs que brillants; qu'il ne savait pas trop

lui-même quel but il désirait atteindre, et qu'il n'y marchait

point par le chemin le plus court et le plus direct; enfin, que

vouloir expliquer sa conduite c'était chercher une route dans un

marais où l'on voit des pas tracés dans toutes les directions,

sans qu'un sentier battu s'offre à vos yeux.

Lorsque Isabelle eut lu la lettre de son père, elle demanda à le

voir; mais elle apprit qu'il avait déjà quitté le château. Il en

était parti de très bonne heure, après une longue conférence avec

M. Ratcliffe, pour se rendre dans un port voisin, et passer de là

sur le continent.

Où était sir Edouard Mauley? Personne n'avait vu le Nain depuis

l'instant où il était sorti de la chapelle, la veille au soir.

--Est-ce qu'il serait arrivé quelque malheur au pauvre Elsy?

s'écria Hobby: je m'en consolerai moins vite que de l'incendie de

ma ferme.

Il monta à cheval à l'instant même, et courut à la demeure du

solitaire. La porte en était ouverte, le feu du foyer était

éteint; tout y était dans l'état où Isabelle l'avait trouvé la

veille, et il paraissait évident que le Nain n'y était pas rentré.

Hobby revint consterné au château.

--Je crains que nous n'ayons perdu le bon Elsy! dit-il à

M. Ratcliffe.

--Vous ne vous trompez pas, lui répondit celui-ci en lui

remettant un papier mais vous n'aurez pas à regretter de l'avoir

connu.

C'était un acte par lequel sir Edouard Mauley, autrement dit

Elsender le Reclus, faisait donation à Hobby Elliot et à Grâce

Armstrong de la somme qu'il avait prêtée au jeune fermier.

--C'est une chose singulière, dit Hobby en pleurant de joie et de

reconnaissance; mais je ne puis jouir de mon bonheur, sans savoir

si le pauvre homme qui me le procure est heureux lui-même.

--Quand nous ne pouvons nous-mêmes être heureux, dit Ratcliffe,

le bonheur que nous procurons aux autres en devient un pour nous.

Telle sera la jouissance de celui que vous nommez Elsy. S'il avait

placé tous ses bienfaits sur des êtres qui le méritassent comme

vous, sa situation serait probablement toute différente. Mais la

profusion qui fournit des aliments à la cupidité et à la

dissipation ne produit aucun bien, et n'est pas récompensée par la

reconnaissance. C'est semer le vent pour recueillir la tempête.

--Pauvre récolte! dit Hobby.--Mais si la jeune dame voulait le

permettre, je mettrais les essaims d'Elsy dans le parterre de

Grâce, et je vous promets bien qu'on ne les tuerait pas pour en

prendre le miel; je mettrais aussi sa chèvre dans notre verger,

nos chiens feraient connaissance avec elle et ne lui feraient

point de mal, et Grâce aurait soin de la traire elle-même pour

l'amour d'ELsy; car, quoiqu'il fût un peu bourru, je sais qu'il

aimait toutes ces pauvres créatures.

On accorda sans difficulté toutes les demandes d'Hobby, qui lui

étaient inspirées par le désir qu'il avait de prouver sa

reconnaissance. Il fut enchanté quand Ratcliffe lui dit que son

bienfaiteur n'ignorerait pas les soins qu'il voulait prendre des

compagnons de sa solitude.

--Et dites-lui surtout que ma mère, mes soeurs, Grâce et moi,

nous sommes heureux, bien portants, et que c'est son ouvrage. Je

suis sûr que cela lui fera plaisir.

Hobby se retira à Heugh-Foot, épousa Grâce, fit rebâtir sa ferme,

et fut aussi heureux qu'il méritait de l'être par sa probité, son

bon coeur et sa bravoure.

Il n'existait plus d'obstacle au mariage d'Earnscliff avec

Isabelle. Sir Edouard Mauley, représenté par M. Ratcliffe, assura

à sa parente une fortune qui aurait pu satisfaire la cupidité

d'Ellieslaw lui-même. Mais Isabelle et Ratcliffe crurent devoir

cacher à Earnscliff qu'un des motifs de la générosité de sir

Edouard était de réparer, autant qu'il le pouvait, le crime dont

il s'était rendu coupable en versant le sang du père de ce jeune

homme, bien des années auparavant. S'il est vrai, comme l'assura

Ratcliffe, que sa misanthropie devint un peu moins farouche, la

connaissance qu'il eut d'un bonheur dont il était la cause y

contribua sans doute; mais le souvenir du meurtre presque

involontaire qu'il avait commis fut probablement le motif pour

lequel il ne voulut jamais jouir de la vue de leur félicité.

Mareschal chassa, but du bordeaux, s'ennuya du pays, partit pour

l'étranger, fit trois campagnes, revint, et épousa Lucy Ilderton.

Les années, en s'accumulant sur la tête d'Earnscliff et de son

épouse, ne diminuèrent rien ni à leur tendresse ni à leur bonheur.

Sir Frédéric Langley, toujours ambitieux, s'engagea dans la

malheureuse insurrection de 1715. Il fut fait prisonnier à Preston

dans le comté de Lancastre avec le comte de Derwentwater; sa

défense et son discours avant de mourir sont dans le recueil des

procès d'état (State trials).

M. Vere fixa sa résidence à Paris, et y vécut dans l'opulence,

grâce à la libéralité de sa fille. Il y fit une fortune brillante

dans le temps du système de Law sous la régence du duc d'Orléans;

mais cette fortune s'écroula aussi rapidement que celle de tant

d'autres, et le chagrin qu'il en conçut détermina une attaque de

paralysie qui mit fin à ses jours.

Willie de Westburnflat échappa au ressentiment d'Hobby Elliot,

comme ses chefs à la poursuite des lois. Son patriotisme

l'engageait fortement à aller servir son pays dans les guerres

étrangères, tandis que, d'une autre part, sa répugnance à quitter

la terre natale lui inspirait la ressource d'y vivre en faisant

métier de réunir une collection de bourses de montres et de bijoux

sur les grandes routes. Heureusement pour lui, la première

impulsion l'emporta. Il fut joindre l'armée de Marlborough, obtint

un grade par les services qu'il rendit à la commission des vivres

par son talent de trouver le bétail en campagne, revint en Écosse

au bout de plusieurs années, avec une fortune acquise Dieu sait

comme, démolit sa tour de Westburnflat, et y bâtit à la place une

maisonnette de trois étages avec deux cheminées. Il but le

brandevin avec ceux qu'il avait pillés dans sa jeunesse, mourut

dans son lit; et son épitaphe, qu'on lit encore dans l'église de

Kirkwhistle, atteste qu'il a toujours vécu en brave soldat, en bon

voisin et en chrétien.

M. Ratcliffe continua de demeurer à Ellieslaw-Castle avec

Earnscliff et son épouse. Cependant il faisait régulièrement une

absence d'un mois au commencement du printemps et de l'automne. Il

garda toujours le silence sur le motif et le but de ce voyage

périodique; mais on jugeait avec raison qu'il allait voir sir

Edouard. Après une de ces absences, on le vit revenir l'air triste

et en habit de deuil. Ce fut ainsi qu'Earnscliff et Isabelle

apprirent que leur bienfaiteur n'existait plus; mais ils ne surent

jamais ni quelle avait été la résidence de sir Edouard, ni en quel

lieu reposaient ses cendres. Il avait, avant de mourir, fait

promettre le secret à son unique confident.

La disparition subite d'Elsy servit à confirmer les bruits qui

avaient couru sur son compte. Les uns crurent qu'ayant osé entrer

dans un lieu consacré, malgré le pacte qu'il avait fait avec le

diable, le malin esprit, pour l'en punir, l'avait emporté comme il

retournait vers sa chaumière. Mais la plupart pensent qu'il ne

disparut que pour un temps, et qu'on le revoit encore parfois dans

les montagnes. Le souvenir des expressions exaltées de son

désespoir a survécu, selon l'usage, à celui de ses bienfaits; ce

qui fait qu'on le confond ordinairement avec ce mauvais démon

appelé l'Homme des marécages, dont voulait parler mistress Elliot

à son-petit-fils.

Aussi le représente-t-on comme jetant un charme sur les troupeaux,

faisant avorter les brebis, ou détachant les avalanches de la

montagne pour les précipiter sur ceux qui se réfugient pendant

l'orage près du torrent ou sous un rocher dans la ravine. En un

mot, tous les malheurs éprouvés par les habitants de cette contrée

sont attribués au Nain noir.

Le nain noir · 第 24 / 24 题