«Cela ne ressemble guère à une noce.»
Shakespeare. Beaucoup de bruit pour rien.
Le château d'Ellieslaw était fort ancien, mais la chapelle qui en
faisait partie, et où devait se célébrer la cérémonie fatale,
remontait à une antiquité bien plus reculée. Avant que les guerres
entre l'Écosse et l'Angleterre fussent devenues si fréquentes que
presque tous les châteaux situés sur les frontières des deux pays
se convertirent en forteresses, il y avait à Ellieslaw un petit
couvent de moines qui dépendait, à ce que prétendent les
antiquaires, de la riche abbaye de Jedburgh. Les ravages des
guerres et les révolutions politiques avaient changé la face de ce
domaine. Un château fortifié s'était élevé sur les ruines du
cloître, mais la chapelle avait été conservée.
Cet édifice avait un aspect sombre et lugubre; la forme
demi-circulaire de ses arceaux et la simplicité de ses piliers massifs
en faisaient remonter la construction au temps de ce qu'on appelle
l'architecture saxonne; il avait servi de sépulture aux moines et
aux barons qui en étaient devenus successivement propriétaires.
Quelques torches qu'on avait allumées près de l'autel écartaient
l'obscurité plutôt qu'elles ne répandaient la lumière, et l'oeil
ne pouvait mesurer l'étendue de cette enceinte. Des ornements,
assez mal choisis pour la circonstance, ajoutaient encore à
l'aspect déjà si lugubre de ce lieu. De vieux lambeaux de
tapisserie, arrachés aux murailles d'autres appartements, avaient
été disposés à la hâte autour de la chapelle, et ne cachaient qu'à
demi les écussons et les emblèmes funéraires. De chaque côté de
l'autel était un monument dont la forme prêtait à un contraste non
moins étrange. Sur l'un était la figure en pierre d'un vieil
ermite ou moine, mort en odeur de sainteté. Il était représenté
incliné, dans une attitude pieuse, avec son froc et son
scapulaire, et à ses mains jointes pendait un chapelet; de l'autre
côté s'élevait un tombeau, dans le goût italien, du plus beau
marbre statuaire, et regardé par tous les connaisseurs comme un
véritable chef-d'oeuvre: il avait été élevé à la mémoire de la
mère d'Isabelle. Elle y était représentée à l'instant de rendre le
dernier soupir, et un chérubin pleurant éteignait une lampe en
détournant les yeux, symbole de sa mort prématurée. Bien des gens
étaient surpris qu'Ellieslaw, dont la conduite envers son épouse,
pendant sa vie, n'avait été rien moins qu'exemplaire, lui eût fait
ériger, après sa mort, un monument si dispendieux; mais quelques
personnes éloignaient de lui tout soupçon d'hypocrisie, et
disaient tout bas qu'il avait été élevé par les ordres et aux
dépends de M. Ratcliffe.
C'est en ce lieu que se rassemblèrent, quelques minutes avant
minuit, les personnes dont la présence était nécessaire pour la
cérémonie qui allait avoir lieu. Ellieslaw, ne désirant pas avoir
d'autres témoins de cette scène que ceux qui étaient nécessaires,
avait laissé dans la salle du festin ceux de ses hôtes qui
n'avaient pas encore quitté le château, et il était monté dans
l'appartement de sa fille pour l'aller chercher. Sir Frédéric
Langley et Mareschal, suivis de quelques domestiques, étaient
descendus dans la chapelle, où ils attendaient l'arrivée
d'Ellieslaw et d'Isabelle. Sir Frédéric était sérieux et pensif:
l'étourderie et la gaîté imperturbable de Mareschal semblaient
faire ressortir encore le sombre nuage qui couvrait ses traits.
--La mariée n'arrive pas, dit tout bas Mareschal à sir Frédéric;
j'espère que ma jolie cousine n'aura pas été enlevée deux fois en
deux jours, quoique je ne connaisse personne qui mérite mieux cet
honneur.
Sir Frédéric ne répondit rien, fredonna quelques notes, et jeta
les yeux d'un autre côté.
--Ce délai n'arrange pas le docteur Hobbler, continua Mareschal;
mon cousin est venu l'interrompre dans le moment où il débouchait
sa troisième bouteille, et il voudrait bien que la cérémonie fût
terminée, pour aller la retrouver. J'espère que... Mais j'aperçois
Ellieslaw et ma jolie cousine..., plus jolie que jamais, sur ma
foi!.... Mais comme elle est pâle! elle peut à peine se
soutenir!.... Sir Frédéric, songez bien que si elle ne dit pas un
Oui bien ferme, bien prononcé, il n'y a point de mariage.
--Point de mariage! monsieur, répéta sir Frédéric d'un ton qui
annonçait qu'il avait peine à contenir sa colère.
--Non, point de mariage! répliqua Mareschal, j'en jure sur mon
honneur.
--Mareschal, lui dit à voix basse sir Frédéric en lui serrant la
main fortement, vous me rendrez raison de ce propos.
--Très volontiers, répliqua Mareschal: ma bouche n'a jamais
prononcé un mot que mon bras ne soit prêt à soutenir... Puis
élevant la voix: Ma belle cousine, ajouta-t-il, parlez-moi
librement, franchement: est-ce bien volontairement que vous venez
accepter sir Frédéric pour époux? Si vous avez la centième partie
d'un scrupule, n'allez pas plus loin: il est encore temps de
reculer, et fiez-vous à moi pour le reste.
--Êtes-vous fou, monsieur Mareschal? lui dit Ellieslaw, qui,
ayant été son tuteur, prenait quelquefois avec lui un ton
d'autorité; croyez-vous que j'amènerais ma fille à l'autel contre
son gré?
--Allons donc, dit Mareschal, regardez-la; ses yeux sont rouges,
ses joues plus blanches que sa robe! J'insiste au nom de
l'humanité, pour que la cérémonie soit remise à demain. D'ici là,
nous verrons! ajouta-t-il entre ses dents.
--Il faut donc, jeune écervelé, dit Ellieslaw en colère, que vous
vous mêliez toujours de ce qui ne vous concerne en rien. Au
surplus, elle va nous dire elle-même qu'elle désire que la
cérémonie ait lieu sur-le-champ. Parlez, ma chère enfant, le
voulez-vous ainsi?
--Oui, dit Isabelle ayant à peine la force de parler, puisque je
ne puis attendre de secours ni de Dieu, ni des hommes.
Elle ne prononça distinctement que le premier mot, et personne ne
put entendre les autres. Mareschal leva les épaules, et se
détourna d'un autre côté en maudissant les caprices des femmes.
Ellieslaw conduisit sa fille devant l'autel: sir Frédéric
s'avança, et se plaça près d'elle. Le docteur ouvrit son livre, et
regarda Ellieslaw comme pour lui dire qu'il attendait ses ordres
avant de procéder à la cérémonie.
--Commencez, dit Ellieslaw.
Au même instant, une voix aigre et forte qui semblait sortir du
tombeau de la mère d'Isabelle, et qui retentit sous les voûtes de
la chapelle, s'écria:--Arrêtez!
Chacun restait muet et immobile, quand un bruit éloigné, qui
ressemblait à un cliquetis d'armes, se fit entendre dans les
appartements du château. Il ne dura qu'un instant.
--Que veut dire tout ceci? dit sir Frédéric en regardant
Mareschal et Ellieslaw d'un air qui annonçait la méfiance et le
soupçon.
--Quelque dispute parmi nos convives, dit Ellieslaw, affectant
une tranquillité qu'il était loin d'éprouver; nous le saurons
après la cérémonie. Continuez, docteur.
Mais, avant que le docteur pût lui obéir, la même voix prononça
une seconde fois, et plus fortement encore, le mot:--Arrêtez!
Et, au même instant, le Nain, sortant de derrière le monument, se
plaça en face de M. Ellieslaw. Cette apparition subite effraya
tous les spectateurs, mais elle parut anéantir le père d'Isabelle.
Il laissa échapper la main de sa fille, et, s'appuyant contre un
pilier, y reposa sa tête sur ses mains, comme pour s'empêcher de
tomber.
--Que veut cet homme? dit sir Frédéric; qui est-il?
--Quelqu'un qui vient vous annoncer, dit le Nain avec le ton
d'aigreur qui lui était ordinaire, qu'en épousant miss isabelle
Vere vous n'épousez pas l'héritière des biens de sa mère, parce
que j'en suis seul propriétaire. Elle ne les obtiendra qu'en se
mariant avec mon consentement, et ce consentement, jamais il ne
sera donné pour vous. A genoux, misérable, à genoux; remercie le
ciel, remercie-moi, qui viens te préserver du malheur d'épouser la
jeunesse, la beauté, la vertu sans fortune. Et toi, vil ingrat,
dit-il à Ellieslaw, quelle excuse me donneras-tu? Tu voulais
vendre ta fille pour te sauver d'un danger, comme tu aurais dévoré
ses membres dans un temps de famine pour assouvir ta faim. Oui,
cache-toi, tu dois rougir de regarder un homme dont la main s'est
souillée d'un meurtre pour toi, que tu as chargé de chaînes pour
récompense de ses bienfaits, et que tu as condamné au malheur pour
toute sa vie. La vertu de celle qui t'appelle son père peut seule
obtenir ton pardon. Retire-toi, et puissent les bienfaits que je
t'accorderai encore se convertir en charbons ardents sur ta tête!
Puisses-tu à la lettre te sentir dévoré par leur feu comme je le
sens moi-même!
Ellieslaw sortit de la chapelle avec un geste de désespoir.
--Je n'entends rien à tout cela, dit sir Frédéric Langley; mais
nous sommes ici un corps de gentilshommes qui avons pris les armes
au nom et sous l'autorité du roi Jacques; ainsi, monsieur, que
vous soyez réellement ce sir Edouard Mauley qu'on a cru mort
depuis si long-temps, ou peut-être un imposteur qui voulez vous
emparer de son nom et de ses biens, nous prendrons la liberté de
vous retenir en prison, jusqu'à ce que vous ayez donné des preuves
bien claires de ce que vous pouvez être. Saisissez-le, mes amis.
Mais les domestiques reculèrent d'un air de doute et d'alarme.
Sir Frédéric, voyant qu'il n'était pas obéi, s'avança vers le Nain
pour le saisir lui-même; mais il n'eut pas fait trois pas qu'il
fut arrêté par le canon d'une pertuisane qu'il vit briller sur sa
poitrine. C'était le robuste Hobby Elliot qui la lui présentait.
--Un instant, lui dit-il: avant que vous le touchiez, je verrai
le jour à travers votre corps. Personne ne mettra la main sur
Elsy, tant que je vivrai: il faut secourir ceux qui nous ont
secourus. Ce n'est pas qu'il en ait besoin; s'il vous serrait le
bras, il vous ferait sortir le sang des ongles. C'est un rude
joûteur, j'en sais quelque chose: son poing vaut les meilleures
tenailles.
--Et par quel hasard vous trouvez-vous ici, Hobby? lui demanda
Mareschal.
--En conscience, monsieur Mareschal Wells, je suis venu ici avec
une trentaine de bons compagnons du roi, ou de la reine, comme on
l'appelle, pour maintenir la paix; pour secourir Elsy au besoin,
et pour payer mes dettes à M. Ellieslaw. On m'a donné un fameux
déjeuner, il y a quelques jours, et je sais qu'il y était pour
quelque chose: hé bien! je suis venu lui servir à souper. Vous
n'avez pas besoin de mettre la main sur vos épées: le château est
à nous à bon marché. Les portes étaient ouvertes; vos gens avaient
bu du punch; nous leur avons ôté leurs armes des mains aussi
aisément que nous aurions écossé des pois.
Mareschal sortit précipitamment de la chapelle, et y rentra à
l'instant même.
--De par le ciel, sir Frédéric, cela n'est que trop vrai! le
château est rempli de gens armés; nos ivrognes sont tous désarmés,
nous n'avons d'autre ressource que de nous faire jour l'épée à la
main.
--Là, là, dit Hobby, pas de violence! Écoutez-moi un instant:
nous ne voulons de mal à personne. Vous êtes en armes pour le roi
Jacques, dites-vous? eh bien! quoique nous les portions pour la
reine Anne, si vous voulez vous retirer paisiblement, nous ne vous
ôterons pas un cheveu de la tête. C'est ce que vous pouvez faire
de mieux, car je veux bien vous dire qu'il est arrivé des
nouvelles de Londres. L'amiral Bang...Bing..., je ne sais comment
on l'appelle...., a empêché la descente des Français: ils ont
remmené leur jeune roi, et vous ferez bien de vous contenter de
notre vieille Anne, à défaut d'une meilleure.
Ratcliffe, qui rentrait en ce moment dans la chapelle, confirma
cette nouvelle si peu favorable aux Jacobites, et sir Frédéric,
sans prendre congé de personne, sortit à l'instant du château.
--Et quelles sont vos intentions maintenant, monsieur Mareschal?
dit Ratcliffe.
--Ma foi, dit-il en souriant, je n'en sais rien. J'ai le coeur
trop fier et une fortune trop médiocre pour suivre notre brave
fiancé, ce n'est pas mon caractère; je ne me donnerai pas la peine
d'y penser.
--Croyez-moi, dit Ratcliffe, dispersez promptement tous vos gens,
calmez l'esprit des mécontents, restez tranquillement chez vous,
et, comme il n'y a pas eu d'acte public de rébellion, vous ne
serez pas inquiété.