Dernière lettre de Martroy

Cher bienfaiteur,

Voilà: je vous ai fourni dans ma dernière de faux renseignements sur la

Grande-Maison, dont je viens à l'instant d'apprendre l'histoire par ma

Stéphanie, qui est un trésor. Elle vous a une oreille, vous allez voir

tout à l'heure.

La Grande-Maison n'est ni un ancien couvent, ni un ancien château, ni un

ancien hôtel, c'est tout bonnement un ex-entrepôt de contrebande, monté

sur un pied tout à fait monumental.

C'est là qu'on a dû faire tort à la Douane!

Non seulement, les caves sont immenses, comme je vous l'ai dit, mais il

y a un chemin voûté, assez large pour donner passage à des charrettes

attelées, et qui reliait le magasin principal à un second entrepôt,

situé hors de la barrière.

Cet entrepôt occupait tous les derrières d'une des plus considérables

maisons de la rue de Levis.

Tout cela était devenu inutile depuis qu'on a reculé le mur d'octroi

jusqu'aux fortifications. Comme la bouche du souterrain se trouve

maintenant à plus d'un quart de lieue de l'enceinte, l'administration ne

s'est même pas souciée de le combler.

Hein? ce Paris! Et comme le vieux fournisseur qui a tant volé l'État est

bien là dans ce logis de voleurs!

Il fallait que le métier fût bon pour payer les frais d'une pareille

installation. Ce qu'il a dû passer d'alcool dans ce monstrueux siphon

est incalculable. Et pendant ce temps, les hommes verts, institués pour

empêcher un pauvre diable comme moi de faire entrer plus d'une chopine

de vin bleu, veillaient!

Là-bas, quand nous étions auprès de Dieppe, j'ai connu un brave douanier

qui racontait toujours l'histoire d'une caisse de porcelaine de Jersey

qui fut prise par ses soins en 1820. Je lui demandai une fois pourquoi

il radotait sans cesse la même anecdote, il me répondit:

--En quarante ans de service je n'ai jamais vu faire une autre prise!

La douane fait pourtant vivre un état-major bien dodu. On dit qu'elle

est utile à la manière de ces matous paresseux qui ne prennent pas de

souris, mais qui les éloignent par leur seule odeur.

Je suis tout gai aujourd'hui et je bavarde. Tous mes sinistres

pressentiments d'hier sont partis. J'irai voir ce souterrain de

contrebande, large comme une voie romaine qui laissait passer des

foudres de vingt barriques sous la barrière où les préposés, brandissant

la sonde municipale, arrêtaient vaillamment les demi litres.

Mais revenons à nos affaires. Le vieux est malade. Il lui est arrivé un

accident. Depuis que la guerre entre l'Autriche et la Prusse est

déclarée et qu'on parle de la possibilité d'une conflagration générale

en Europe, le vieux a la fièvre. Il rêve fournitures.

Hier soir, il s'est échappé pour aller faire débauche ou plutôt pourvoir

à fonder quelque bonne affaire de pillage administratif. Son cercle est

de l'autre côté du boulevard extérieur, dans un cabaret plus que borgne

où se réunissent les raccommodeurs de souliers ambulants.

Ce sont, vous le savez, de forts gaillards qui parcourent les bas

quartiers et la banlieue la hotte sur le dos et ne ressemblent pas du

tout aux savetiers en guérite.

Avec son vieux manteau de chasseur de Vincennes, le Dernier Vivant ne

faisait point tache dans cette assemblée sans prétention. Il y était

connu. On l'appelait Papa-Turco.

Hier soir donc, ayant bu un gloria de deux sous, sa tête s'est montée.

Il a rassemblé autour de lui les savetiers ambulants et leur a proposé

une association pour fournir à toute l'armée française d'excellents

souliers sur lesquels l'entreprise gagnerait cinq cents pour cent. Il ne

s'agissait que de centraliser les cuirs des bêtes crevées pour

l'empeigne, et les fonds de boutique de certains journaux, également

morts de maladie, pour la semelle.

Les bonnes gens ont d'abord trouvé cela très drôle, on a beaucoup ri,

mais le vieux s'est fâché tout rouge en jurant qu'il ne plaisantait pas:

à l'appui de quoi il a eu l'imprudence de raconter quelques-uns des bons

tours joués par l'association des cinq fournisseurs normands à

l'administration de la guerre, sous le Premier Empire.

Bref, on l'a reconnu pour le vieux damné de la plaine Bochet. Il a été

porté en triomphe et roué de coups. Ça pourrait bien être sa fin.

Et à ce propos, il y a eu une grande scène entre Louaisot et la marquise

Olympe. Ce sera la partie importante de ma lettre. Stéphanie n'a pas

tout entendu, mais ce qu'elle a surpris vaut bien la peine de vous être

rapporté.

M. Louaisot et Mme la marquise étaient dans la chambre à coucher de

cette dernière.

On avait parlé d'abord du petit jeune homme, Lucien, de Chambray,

l'enfant dont M. Louaisot se sert depuis si longtemps comme d'un mors

qu'il a introduit de force dans la bouche de la malheureuse mère.

Car elle a péché, c'est vrai, mais on peut dire que celle-là fait son

purgatoire sur la Terre!

Stéphanie n'a commencé à entendre qu'au moment où la colère a élevé les

voix.

--.... Vous m'appartenez! disait Louaisot. J'ai dépensé ma jeunesse

entière et une partie de mon âge mûr à vous acheter. Vous serez ma femme

ou vous serez une mère sans enfant.

--Je sais que vous êtes capable d'assassiner votre propre fils, a

répondu Olympe, mais vous ne le ferez pas, car il vous sert de garrot

pour me serrer la gorge.

--Madame, a reprit Louaisot, l'heure vient où serrer ne suffit plus.

Pensez-vous que je veuille attendre le bien-être jusqu'à ma soixantième

année? Je crois avoir temporisé suffisamment; je veux agir.

La voix d'Olympe, nette et froide, a prononcé ces mots:

--Jamais je ne serai votre femme.

Après cette réponse, il y a eu un silence, puis Louaisot a repris:

--C'est donc la guerre déclarée! Vous serez brisée, je vous en préviens.

Je le regrette. Je vous aurais rendue heureuse. Vous êtes

merveilleusement belle. Jeanne morte, il est impossible que M. Lucien

Thibaut ne revienne pas à vous. C'est une affaire de temps.

La marquise a dit:

--Vous me faites horreur.

--Les moeurs modernes, continua Louaisot, admettent de plus en plus ce

genre de compromis. Je ne vous gênerais pas, j'ai mes habitudes. Vous

seriez entre l'ami de votre enfance et votre fils, à qui, d'avance, j'ai

donné son nom....

--Vous me faites horreur! répéta la marquise Olympe.

--Moi, vous me faites pitié! s'écria Louaisot, se fâchant de nouveau.

D'où sortons-nous donc, s'il vous plaît, ma pupille, pour afficher de

semblables pruderies? Je croyais que nous avions été élevée à une

école... oh! vous avez beau me foudroyer du regard, la patience a des

bornes, et l'excellent M. Barnod savait à quoi s'en tenir sur les dames

d'apparence sévère....

...Vous avez rompu la glace vous-même. Adieu va! Parlons en français: si

je suis, comme vous me faites l'honneur de me le dire, le dernier degré

de l'infamie, vous êtes, vous, le crime sans courage et la damnation

sans grandeur. Au moins, moi, je me tiens droit, je marche droit, rien

ne m'arrête. Vous, votre coeur et votre main tremblent toujours.

Vous avez fait subir à Jeanne Péry un supplice monstrueux, et vous

hésitez quand il s'agit de terminer son martyre avec sa vie....

...Du danger? aucun. Elle est censée en fuite. Rien de plus aisé que de

supprimer les personnes qui se cachent. On ne fait que continuer de les

cacher dans la terre....

Stéphanie n'entendit pas ce que répondait la marquise. Stéphanie a

pourtant l'oreille fine.

Mais Olympe dut parler, car Louaisot répliqua:

--Vos soeurs! Ah! vous les appelez vos soeurs! Osez-vous bien employer

des mots pareils! Alors, donnez tout de suite le nom de famille à ce

bouquet de fleurs cultivées dans le jardin de l'adultère!... Je vous

l'ai dit, Olympe, et je vous le répète; vous m'appartenez, non pas

seulement parce que je vous ai conquise, mais encore, mais surtout parce

que vous êtes à mon niveau par vos actes et au-dessous de moi par votre

origine. Ma mère était une honnête femme....

Ici, il y eut un silence.

Le dernier mot entendu fut celui-ci, prononcé par Olympe:

--Pourtant de sang répandu, vous n'aurez rien de l'héritage, car je

n'aurai pas l'héritage. Est-ce que les morts héritent? _Vous ne pouvez

pas m'empêcher de me tuer...._ Ainsi, le patron est au bout de son

rouleau. Je le connais: il doit voir rouge à travers le feu d'artifice

de ses lunettes.

La menace est une bonne chose, mais quand elle fait long feu, tout rate.

J'aurais cru que la pensée de son fils aurait dompté la marquise. Du

moment qu'elle ne cède pas, il faut que Louaisot frappe ou qu'il donne

sa démission. Il ne donnera pas sa démission, donc il frappera. Il y a

dans l'air que je respire ici une odeur de sang.

Je pars à l'instant même pour rôder autour de cette tragédie. Je veux

voir ce curieux monument de l'industrie française: les caves de la

Grande-Maison. Rien ne m'ôterait de l'idée que _l'outil_ du

patron,--Laura Cantù--est embusquée là-dedans quelque part....

_Note de Geoffroy_.--Il y avait au-dessous de cette dernière ligne une

vingtaine de mots, tracés d'une main défaillante:

«Je me meurs. La folle m'a tué... _l'outil_! Hâtez-vous, elle en tuera

d'autres. Ayez pitié de ma femme et de mon petit.»

Comme j'achevais, tout frissonnant, cette lecture, la porte cochère de

la maison voisine s'ouvrit.

Le dernier vivant · 第 330 / 341 题