_M. Louaisot de Méricourt à M. G._ de Paris, 29 juillet 1866
Mon cher Monsieur,
Je vous envoie sous ce pli une lettre adressée par moi à M. Lucien
Thibaut. J'ai fait en vain tous mes efforts, et vous savez que j'ai mes
petits talents en ce genre, pour trouver un moyen de joindre M. L.
Thibaut. Je n'ai pas réussi.
J'ai tout lieu de penser que vous serez plus heureux que moi.
La communication contenue dans la lettre ci-incluse est d'une telle
importance que je vous prie d'employer tous vos soins à la faire
remettre.
J'ajoute que si, dans vingt-quatre heures, vous n'avez pas réussi à
placer ma missive sous les yeux de M. L. Thibaut, _votre devoir sera de
rompre vous-même le cachet et de faire comme il eut fait._
Vous comprendrez la signification de cette dernière phrase quand vous
aurez pris connaissance de la lettre incluse.
N'attendez pas plus tard que demain.
Du reste, un _mémento_ vivant viendra, en cas de besoin, rafraîchir
votre mémoire.
Cher Monsieur, les événements ont marché à la vapeur. L'affaire, trop
bien nourrie peut-être, a pris le mors aux dents et s'est précipitée
comme une folle. Gare la culbute! je suis positivement très inquiet.
Les choses en sont à ce point qu'il faut, de nécessité, jouer le tout
pour le tout. Ce n'est pas mon caractère, qui penche naturellement vers
la douceur: mais il le faut.
Désormais le dénouement de cet imbroglio où les amateurs reconnaîtront
qu'il avait été prodigué beaucoup d'intelligence et beaucoup d'art, ne
peut pas se faire attendre plus de vingt-quatre heures.
Peut-être, cher Monsieur, ne nous reverrons-nous jamais. J'en suis
fâché, car les courtes relations que j'ai eu l'honneur d'entretenir avec
vous, m'avaient donné très bonne idée de votre esprit et de votre
caractère.
Je crois que si je vous avais eu en face de moi dès le début, au lieu de
ce pauvre M. L. Thibaut, les choses auraient marché plus droit et versé
moins court.
Le dédain absolu où je tenais mon adversaire a pu endormir plus d'une
fois mon énergie. Je sens cela maintenant qu'il n'est plus temps d'y
remédier.
Mais j'ai encore les mains pleines d'atouts, et ma dernière partie, du
moins, sera menée en beau joueur, je vous en réponds.
Souvenez-vous que la lettre doit être ouverte demain matin, au plus tard
par L. Thibaut--ou par vous.
Et à demain--ou à jamais!