N°2

_Mme veuve Thibaut à M. G. de Roeux_ Paris, 29 juillet 1866.

Monsieur,

J'apprends par l'excellent Dr Chapart, dont les soins ont eu une

influence si favorable sur l'état de mon malheureux fils que vous êtes

allé le voir et qu'il vous a confié la collection de papiers qu'il

appelle son dossier. Pauvre enfant! Je n'ai jamais eu l'avantage de me

rencontrer avec vous, mais Julie, ma fille cadette, a eu un de vos

ouvrages qui lui a laissé dans le coeur et dans l'esprit des sensations

profondes; on ne se repent jamais de nouer des relations avec les hommes

de talent et même de génie. D'ailleurs, je sais que vous êtes

sincèrement l'ami de mon Lucien.

Eh bien! Monsieur, c'est le cas de lui rendre service. Sa santé ne va

pas trop mal. La dernière fois que nous l'avons vu, sa pauvre tête ne

nous a pas paru vraiment beaucoup plus détraquée qu'au temps où il était

juge. Vous savez qu'il n'a jamais été fou; seulement il battait la

campagne. Quel malheur! Après les sacrifices qu'on s'était imposés pour

son éducation! Monsieur, les mères sont bien à plaindre.

Voici ce que nous attendrions de vous; car mes deux filles, Célestine et

Julie, qui sont pour Lucien, non pas des soeurs, mais des anges,

approuvent complètement la démarche que je fais. Mais d'abord je dois

vous dire que notre admirable et chère amie, Mme la marquise de

Chambray, vient d'avoir enfin la récompense de ses vertus en recevant du

ciel une position vraiment royale. Ce n'est pas encore fait, puisque

l'oncle est en vie et qu'elle le soigne comme une providence du bon

Dieu; mais enfin il est déjà interdit judiciairement, et son âge, joint

à sa santé, ne permet pas d'espérer qu'il aille loin. Je parle de la

personne dont elle hérite.

Quand cette circonstance, que je ne désigne pas autrement, aura lieu,

notre Olympe pourra compter parmi les plus grandes fortunes de France,

tout uniment.

Ce n'est pas ce qui nous guide, Monsieur, mais elle a tant de qualités!

Et une conduite! Enfin, renseigné comme vous l'êtes, vous ne pouvez pas

ignorer que mon Lucien a fait son malheur en s'attachant à une personne

dont je ne veux même pas prononcer le nom. Oui, Monsieur, si cet

enfant-là avait voulu, il serait maintenant dans le cas d'attendre

d'heure en heure la catastrophe qui doit apporter le Pactole--on dit

huit à dix millions au moins--au modèle de beauté qu'il aurait conduit à

l'autel!

Quand je songe à cela, j'ai de fortes migraines, sans compter que ça a

pris sur le caractère de Célestine et de Julie, comme vous pouvez

penser. Mais je ne veux pas vous ennuyer de mes radotages maternels.

Revenons à l'affaire du service que je prends la liberté de vous

demander. Vous avez, Monsieur, de grandes relations dans les cours

étrangères, par suite de la carrière diplomatique où vous êtes engagé

brillamment. En France, on nous a dépouillées du divorce, et qui

m'aurait dit que je me rangerais un jour parmi les partisans de cette

loi qui n'est pas généralement soutenue par les gens bien pensants?

Mais je ne tiendrais pas à ce que le divorce fût rétabli en général,

j'en reconnais l'immoralité. Seulement, dans notre cas spécial, il est

nécessaire.

Or, le divorce existe dans les pays voisins. Je désirerais savoir de

vous, Monsieur, la marche à suivre pour nous en appliquer les bénéfices.

Nous ferions volontiers les frais d'un voyage en Belgique: j'ai une

cousine issue de germains, établie à Namur. J'attends de votre bonne

obligeance une réponse qui me dise si l'affaire peut être traitée par

correspondance, s'il est d'usage de faire des cadeaux là-bas comme ici,

et généralement sur quelle dépense à peu près il faudrait compter pour

rendre notre Lucien apte à contracter valablement avec la plus riche

héritière de France!

Je suis, en attendant le plaisir de vous lire, etc.

Le dernier vivant · 第 323 / 341 题