_(détails incomplets)_
Ici finissent les oeuvres proprement dites de J.-B.-M. (Calvaire),
romancier sans imagination.
Ce qui me reste à dire n'est pas un roman vrai, comme mes autres récits,
ni même une nouvelle authentique. Je n'écris pas cela pour les journaux,
mais bien pour M. Thibaut, l'ancien juge d'Yvetot, qui ne sera peut-être
pas toujours assez simple pour repousser mes services.
On dirait que d'avoir été magistrat ça suffit pour boucher l'oeil d'un
homme.
Je ne sais rien sur le rôdeur qui fut assassiné la nuit de l'évasion,
devant la boutique Le Rebours, mais je n'ai pas de peine à deviner qu'il
était un des hommes apostés par Louaisot pour couper l'herbe sous le
pied de M. Thibaut.
La marquise Olympe était là-dedans, jusqu'au cou. Elle avait commencé à
travailler avec Louaisot après l'Affaire des ciseaux, ou du moins elle
avait profité sans scrupule de l'affreuse position où se trouvait sa
rivale pour l'écraser.
Lors du scandale cruel qui eut lieu à la porte de l'église d'Yvetot,
l'arrestation de Jeanne Péry, la marquise était complice, sinon mieux
encore. Elle avait une blessure cuisante à venger.
Lors de l'évasion elle était à la tête du complot. L'avis de Louaisot
était qu'il fallait laisser aller les choses. Il tenait par amour-propre
d'auteur à ce chef-d'oeuvre du genre: le réseau d'apparences et de
preuves qui enlaçait Jeanne et la jetait d'avance, ficelée comme un
colis, dans le tombereau de la guillotine.
La marquise ne voulait pas que Jeanne mourût.
Aussi ai-je pu affirmer à mon cher bienfaiteur, que la marquise a menti
quand elle a dit: «Jeanne est morte».
Seulement, il y a deux genres de mort, au point de vue des successions
qui s'ouvrent: la mort naturelle et la mort civile. L'une vaut l'autre
devant la loi.
La marquise Olympe qui ne _pouvait_ pas tuer Jeanne dans le sens naturel
du mot, _voulait_ la tuer civilement.
Or, pour cela, il suffisait de laisser à l'arrêt par défaut qui frappe
Jeanne le temps de devenir définitif.
Voilà pourquoi Jeanne a disparu.
Je ne crois pas que, désormais, les mouvements de Mme la marquise
soient guidés par l'amour ni même par la jalousie. Je ne sais si l'amour
est mort, mais je suis sûr que l'espoir est perdu.
Mme la marquise a tourné sa passion d'un autre côté.
Cette fière Sicambre adore ce qu'elle avait dédaigné si longtemps:
d'amoureuse, elle s'est faite ambitieuse.
J'ai dit une fois qu'après avoir été ange, elle était devenue démon. Ce
sont des mots qui viennent sous la plume des auteurs. D'abord, je n'ai
aucune raison de penser qu'elle ait jamais été ange, ensuite, est-elle
démon? je n'en sais rien.
Elle est malheureuse, bien malheureuse, je vais bientôt expliquer
pourquoi.
C'est bien plutôt une damnée qu'une diablesse, car le démon, le vrai
démon la tourmente.
Maintenant pourquoi ai-je dit que la marquise Olympe ne _pouvait_ pas
tuer Jeanne Péry? C'est que Jeanne Péry est la soeur de Fanchette.
Et que Fanchette est la soeur de Mme la marquise.
La soeur tendrement et sincèrement aimée.
J'en dirais bien plus long, mais quelque chose me manque. Je n'ai pas
deviné tout à fait.
Ce que je pourrais dire a trait au pauvre M. Barnod qui chassait déjà
aux petits cailloux, dès le temps de la naissance d'Olympe. Ça refroidit
un ménage.
Ma confiance en cette bonne Mme Barnod n'est pas aveugle; j'ai des
raisons pour penser que M. le baron Péry n'était pas le premier...
enfin, suffit!
Si quelqu'un trouve que mes suppositions sont risquées, je ferai
observer que Mme Barnod avait une excuse comme les criminels de la
tragédie antique: la fatalité.
Elle venait de Genève où l'austérité indigène lève la jambe trois fois
plus haut que l'étourderie des autres pays.
La marquise Olympe et Fanchette s'étaient rapprochées un peu avant
l'évasion et peut-être même à l'occasion de l'évasion. Depuis lors,
elles ne se quittent plus.
C'est par Mme la marquise que Fanchette eut accès auprès de M. le
conseiller Ferrand. (Encore un mystère, celui-là, mais pas bien gros, et
à son égard je jette ma langue aux chiens.)
Fanchette, du reste, n'est plus la fille des _Tilleuls_. Vous la
prendriez elle-même pour une marquise et le pauvre Rochecotte
l'épouserait des deux mains.
Ai-je besoin de dire pourquoi Fanchette voulait sauver Jeanne?
Jeanne est sa soeur, d'abord.
Ensuite Jeanne expie, non pas le crime de Fanchette, il est vrai, mais
un crime dont Fanchette devrait être accusée.
Jeanne paye pour Fanchette; les yeux de lynx de la justice prennent la
soeur cadette pour la soeur aînée.
Je vais finir maintenant par le plus important, au point de vue de
l'avenir: la guerre déclarée entre M. Louaisot de Méricourt et son
ancienne pupille, Olympe.
Cette guerre a pour origine l'implacable obstination du patron qui
_veut_ les millions de la tontine, et qui ne peut les avoir légitimement
qu'en devenant l'époux de Mme la marquise.
Celle-ci lui a dit non une fois. Elle n'est pas de celles qui
reviennent.
Alors le patron s'est remis à travailler sur de nouveaux frais. Voilà un
homme laborieux et que rien ne décourage!
Il a filé, il a tissé, il a tendu une seconde toile d'araignée pour y
prendre la marquise elle-même.
Ceci explique plusieurs de ses démarches qui ont pu paraître au moins
singulières. Après avoir été l'homme lige de Mme de Chambray, il
l'attaque sournoisement souvent, parfois ouvertement. C'est un siège en
règle.
Le feuilleton--est-ce assez mauvais!--du journal _Le Pirate_ fait partie
de l'artillerie de siège.
Je termine ici cette espèce de chronique à laquelle je viens d'ajouter
quelques paragraphes, expressément pour M. Geoffroy de Roeux.
Je dois lui porter mes oeuvres aujourd'hui même, sans cela et si l'heure
ne me talonnait pas, j'ajouterais tout ce que je sais sur la position
prise par Mme de Chambray dans la maison du pauvre vieux Jean
Rochecotte, le dernier vivant qui est plus qu'aux trois quarts mort.
Elle l'a fait interdire pour parer à toute idée de testament. Et son
avocat a eu beau jeu. Il a prouvé que le bonhomme se laissait
littéralement mourir de faim.
Mme la marquise peut se donner les gants d'un acte d'humanité, car
elle force le vieux à manger deux soupes tous les jours.
Mais quelle malédiction, Monsieur, sur tous ces hommes qui avaient volé
la patrie et spéculé sur la santé, sur le bien-être, sur la vie même de
pauvres soldats qui étaient leurs frères!
Il n'y a pas eu un centime de cet argent mal acquis dépensé par eux et
pour eux!
Les quatre premiers sont morts misérablement; le cinquième, le dernier
vivant.--cette momie,--dès qu'il a eu les millions de la tontine, a
supprimé jusqu'à son sou de lait!
Je l'ai rencontré, le soir, cherchant sa vie comme les rats dans les
monceaux d'ordure.
Et il a acheté toute la plaine Bochet, et vingt maisons, et....
Mais je bavarde, au risque d'être en retard avec vous; à une autre fois
le reste. Nous sommes, Dieu merci, gens de revue.
(Fin des oeuvres de J.-B.-M. Calvaire)