Une pièce de la mécanique Louaisot

M. Louaisot, en ce temps-là, étudiait surtout la phrénologie. Que

n'étudiait-il pas? Il disait que lui, M. Louaisot, avait toutes les

bosses du fameux diplomate M. de Talleyrand-Périgord, et que moi je

n'étais pas beaucoup mieux monté qu'un singe ouistiti.

La phrénologie, toujours selon lui, était pour beaucoup dans sa visite à

la Salpêtrière. Il me parla de la Couronne pendant toute une semaine et

finit par me la mener voir.

Je la trouvai telle que je l'ai décrite, assise sur l'herbe, dans le

bosquet.

Quand nous lui parlâmes, elle ne nous répondit point.

Son regard, qui passait à travers les boucles ruisselantes de ses

cheveux, avait une douceur infinie. Elle se laissa palper le derrière de

la tête. M. Louaisot me montra, vers la nuque, la bosse qui était cause

de son amour passionné pour les enfants, et derrière les oreilles, deux

autres bosses qui la prédisposaient fatalement à tuer.

Elle se mit à bercer et à chanter pendant cela:

_Le petit enfant_

_Aimait sa demeure,_

_Dans le ciel il pleure.--_

_L'écho lentement_

_A murmuré l'heure...._

Tuer! Cette pauvre créature! Sa voix me remuait le coeur.

Une gardienne nous dit:

--Elle est bien tranquille aujourd'hui, mais hier elle a sauté de cette

branche que vous voyez là-haut dans le grand marronnier. Heureusement

qu'elle a manqué son élan et qu'elle est retombée de ce côté-ci du mur,

car elle aurait porté l'argent des voisins au cimetière!

--Est-elle méchante? demanda Louaisot.

--Des fois, mais pas souvent. Elle dit qu'on voulait faire danser son

petit sur la corde quand il était encore trop jeune. Plus on les fait

danser petits, plus ça attire la foule. Alors, il tomba et se cassa.

Elle cherche toujours l'homme qui fit ce coup-là et si elle le trouve

jamais, gare à lui! Vous ne savez pas comme elle est forte!

La Couronne berçait le vide et chantait:

_Le petit enfant_

_À la tête ronde,_

_Souriante et blonde.--_

_L'eau coule en chantant_

_Sa chanson profonde...._

Cette chose-là une fois écrite ne sonne plus. Il aurait fallu entendre

la Couronne elle-même.

--Il n'y a pas bien longtemps, reprit la gardienne, il vint un visiteur

qui déplut à une de nos vieilles, je ne sais pas pourquoi. Elles ont de

la malice comme des démons. La vieille alla trouver la Couronne qui

était à bêcher son petit cimetière là-bas au bout du bosquet et lui

montra le visiteur en disant:

--Le voilà! celui qui a tué l'enfant!

La Couronne ne fit qu'une demi-douzaine de bonds pour traverser tout cet

espace que vous voyez. Elle tomba sur le malheureux monsieur comme une

tigresse. Ah! Ah! vous ne l'auriez pas reconnue! Le diable était dans

ses yeux! Ses cheveux se hérissaient. On entendait ce qui râle dans la

gorge des bêtes féroces. Le pauvre monsieur ne mourut pas sur le coup,

mais les médecins disent qu'il n'en relèvera pas....

Le patron cligna de l'oeil en me regardant. Simple histoire d'avoir

raison en phrénologie.

--Elle a donc un petit cimetière à elle? demanda-t-il.

--Si vous voulez lui payer quelques fleurs, vous allez bien voir.

La gardienne vendait des fleurs, à cause de la folle, comme elle aurait

vendu des petits pains si elle eût gardé, de l'autre côté du boulevard,

les ours du jardin des Plantes. Le patron acheta un bouquet qu'il jeta

sur les genoux de Laura.

Celle-ci ne leva même pas les yeux. Elle se mit tout de suite, avec une

activité incroyable, à fabriquer une couronne qui fut achevée en un clin

d'oeil. En travaillant, elle égrenait les couplets de sa chanson.

Dès que la couronne fut achevée, elle se leva, et sans nous accorder la

moindre attention, elle se dirigea, de son pas indolent et gracieux,

vers l'une des extrémités du bosquet. La gardienne nous dit:

--Elle ne remercie jamais. Dans son idée, c'est le bon Dieu qui lui

envoie les fleurs. Elle va remercier le bon Dieu là-bas.

Nous la suivîmes. La gardienne continuait.

--Ce n'est pas qu'elle aime le bon Dieu, il lui a pris son enfant; mais

elle le craint parce qu'il a son enfant.

La Couronne s'arrêta tout au bout du bosquet devant un petit tertre

gazonné qu'elle avait dû élever elle-même. Il y avait une pierre plate

et une croix.

Elle mit la guirlande au bras de la croix qui avait déjà des fleurs,

puis elle s'agenouilla et colla ses lèvres contre la terre.

J'avais le coeur plein.

En rentrant chez nous, le patron me dit:

--Tout peut se placer, même cette bonne femme-là: la mécanique a une

pièce de plus.

Le dernier vivant · 第 311 / 341 题