J'ai omis à dessein de parler d'une visite que le patron fit à la
Salpêtrière, quartier des folles, pendant notre premier voyage de Paris.
Je désirais ne mentionner cette circonstance qu'au moment voulu, crainte
qu'elle ne fût oubliée par le lecteur.
On sait que M. Louaisot affichait la prétention de tout connaître et
d'être plus savant que les almanachs. Je pense bien qu'ici il avait son
idée. Il cherchait un rouage pour sa mécanique, ou plutôt un outil:
_l'outil qui tue_.
Le diable sema un instrument sur son chemin, et vous pensez que M.
Louaisot ne le laissa pas traîner.
Il y avait à la Salpêtrière une folle nommée Laura Cantù. Elle était née
à Paris, malgré son nom italien, mais ses parents venaient de Catane en
Sicile.
Son père et sa mère étaient morts.
On l'appelait la Couronne. Voici pourquoi: elle s'évadait très souvent,
malgré la surveillance spéciale dont on l'entourait, on peut même dire
qu'elle s'évadait quand elle voulait, par suite d'un merveilleux don
d'agilité qu'elle avait. On prétendait qu'elle était veuve d'un
saltimbanque et ancienne danseuse de corde elle-même.
Dès qu'elle était libre elle volait. Cela lui était d'autant plus facile
qu'elle avait une physionomie douce et remarquablement honnête.
Avec le produit de ses vols, elle achetait des fleurs qu'elle arrangeait
en couronnes pour les porter au cimetière,--non point sur une tombe
aimée ou tout au moins connue d'avance, mais sur n'importe quelle tombe,
pourvu que le gazon d'alentour recouvrit le corps d'un enfant.
C'était là sa folie. Elle disait qu'on lui avait pris son petit enfant
pour le mettre dans la terre, et elle voulait couvrir la terre de
fleurs.
Laura Cantù ou la Couronne pouvait avoir vingt-cinq ans. Elle était
assez grande et trop mince, à cause de sa maigreur, mais vous n'avez pas
vu souvent de taille plus gracieuse que la sienne. Elle prenait tout
naturellement des poses charmantes et la souplesse inouïe de son corps
donnait à ses mouvements une harmonie singulière.
Elle avait dû être jolie tout à fait. Ses traits pâlis et flétris
retrouvaient encore de la beauté dans le sourire. Je l'ai vue plus d'une
fois dans sa pose indolente et qu'un peintre eût voulu saisir, bercer le
vent dans ses bras vides, tandis que ses grands cheveux noirs tombaient
comme un voile sur son visage reposé dans un rêve.
C'était son rêve qu'elle berçait en chantant sur un air lent et triste
une chanson interminable qui commençait ainsi:
_Le petit enfant_
_Sourit, dans ses langes,_
_C'est qu'il voit les anges.--_
_Le soleil couchant_
_À des yeux étranges...._
_Le petit enfant_
_Se plaît sur la terre_
_Auprès de sa mère.--_
_J'ai pleuré souvent_
_La nuit tout entière...._