M. Ferrand la revit sourire.

Pour voir Olympe, M. Ferrand était forcé de voir Louaisot.

Je ne sais pourquoi ce fut à M. Ferrand que le marquis de Chambray

s'adressa quand il prit la détermination de solliciter la main d'Olympe.

M. Ferrand le trouva trop âgé. Ils étaient amis, le marquis et lui.

M. Ferrand parla à Louaisot qui porta parole à Olympe. Stéphanie sut par

Louette qu'Olympe ne voulait pas épouser le marquis, mais Olympe dit oui

tout de même parce que Louaisot le voulait.

Il y avait l'enfant, désormais Louaisot était le maître.

Le fils Jacques avait dit à Louaisot l'ancien, dix ans auparavant:

Olympe aura un enfant du marquis de Chambray, _son premier mari_.

Olympe avait un enfant,--car toutes les portions du plan s'exécutaient

une à une avec une rigueur mathématique.

Rouage à rouage, la machine se montait.

Il fallait maintenant que M. de Chambray fût le mari d'Olympe et que

l'enfant fût à M. de Chambray.

L'enfant de Louaisot. C'était là le principal. Dans la main de Louaisot

l'enfant était un noeud coulant, passé autour du cou d'Olympe.

L'enfant se nommait Lucien, par une effrayante moquerie--et il

ressemblait à Lucien Thibaut, en même temps qu'à Olympe.

C'était le fils d'un rêve.

M. le marquis de Chambray était déjà un vieillard, mais un très beau

vieillard. Par sa naissance et par sa fortune il avait droit à être

considéré comme le personnage important du pays. Sa passion pour Olympe

datait de plusieurs mois déjà. Il aimait Olympe jusqu'à l'excès, comme

on aime à son âge quand on aime une Olympe. Tous les préliminaires du

mariage furent réglés aisément. Le marquis ne demandait qu'à combler sa

fiancée.

La veille de la signature du contrat Louaisot me mit entre une fenêtre

et lui et me demanda:

--Petiot, est-ce que je suis bien pâle?

--Oui, patron, bien pâle.

C'était vrai. Sauf son regard qui restait clair comme celui d'un aigle,

il avait l'air d'un condamné à mort.

--Je ne peux pourtant pas me farder! grommela-t-il entre ses dents.

Puis il ajouta:

--J'ai beau faire, je sais que cette fois, je risque ma peau!

On sonna à la porte de l'étude.

--C'est lui, fit Louaisot qui se redressa de son haut, tout tremblant

qu'il était. Jouons serré. Jacques ma vieille....

Il s'interrompit pour me dire rudement:

--Allons! ouvre et file!

J'ouvris--mais je restai à portée de voir et d'entendre.

Pour se cacher, c'est commode d'être gros comme un rat.

C'était M. le marquis de Chambray. Il tendit la main à Louaisot qui

retira la sienne.

Et comme le marquis s'étonnait, Louaisot tomba sur ses deux genoux,

disant:

--M. de Chambray, faites de moi ce que vous voudrez, je vous appartiens!

Le vieillard resta tout interdit.

--Je vous supplie de parler, M. Louaisot, dit-il, si je devais la

perdre, il ne me resterait qu'à mourir. Louaisot murmura d'une voix

sourde:

--C'est moi qui dois mourir.

Et il ajouta en courbant la tête jusqu'à terre.

--Il y a un enfant....

Le marquis chancela. Je crus qu'il allait tomber à la renverse.

Dans sa stupéfaction, cependant, il ne comprenait pas tout à fait, car

Louaisot fut obligé d'ajouter:

--Si on ne reconnaît pas l'enfant, elle se tuera!

Le marquis s'appuya au dossier d'un fauteuil et resta muet.

La foudre l'avait touché.

Tout à coup. Louaisot entrouvrit sa redingote, prit un pistolet sous le

revers et le mit dans la main du vieillard en criant:

--Punissez-moi!

--Toi! fit le marquis, reculant comme s'il avait en devant lui un

reptile. Ce serait toi.... Elle!!!

--C'est moi, mais je suis plus infâme que vous ne le croyez.... C'est

moi... moi seul... elle est pure comme les anges!

Le marquis dont la main tremblait convulsivement, appuya le pistolet sur

la tempe de Louaisot.

En sentant le froid de l'acier, Louaisot eut une grimace autour de la

bouche, cela ne dura pas la dixième partie d'une seconde. Il se

redressa, regarda le marquis en face et croisa ses bras sur sa poitrine.

Le souffle me manqua.

Je ne croyais pas qu'une chose pareille fût possible.

Et pourtant, Louaisot devait faire encore plus fort que cela dans

l'affaire du codicille. C'était un grand, un immense comédien! Au moment

où j'attendais l'explosion, voyant déjà la cervelle du patron jaillir

contre la muraille. M. de Chambray jeta au loin le pistolet.

Louaisot avait joué son va-tout avec une audace sans nom.

Mais il avait gagné.

Le fils d'Olympe allait être le légitime héritier du marquis.

Et les huit millions de la tontine marchaient, lointains encore, mais se

rapprochant à vue d'oeil.

Le marquis resta un instant silencieux, puis, sans demander aucune sorte

d'explication, il dit:

--Vous allez vendre immédiatement votre étude.

--Oui, répondit Louaisot.

--Donner votre démission de maire.

--Oui, M. le marquis.

--Et de conseiller général.

--Oui, M. le marquis.

--Quitter le pays....

--Oui, M. le marquis.

--La France....

--Oui, M. le marquis.

M. de Chambray aurait pu continuer sa litanie, Louaisot n'eût rien

refusé. Mais M. de Chambray se borna à conclure:

--Et si jamais vous reparaissez, je vous tue comme un chien!

--Oui, M. le marquis.

Voilà pourquoi Louaisot n'assista point au mariage d'Olympe. Il avait

conquis ce qu'il voulait. Son étude et le reste lui importaient peu.

Ce fut M. Ferrand qui servit de père à Mlle Barnod.

Quand le marquis reconnut et par conséquent légitima l'enfant, Olympe

resta froide comme un marbre.

Il n'y avait eu aucune explication auparavant, il n'y en eut aucune

après.

Olympe fut avec son mari indifférente et douce. Elle ne remercia même

pas.

La chose fit du reste peu de bruit. Les efforts de M. de Chambray pour

l'étouffer réussirent dans la mesure du possible.

Le soir des noces, M. Ferrand dit tout bas à Olympe en l'embrassant:

--Soyez maintenant une bonne femme. Elle répondit:

--Mon père n'était pas là pour me défendre.

Et M. Ferrand chancela comme si une main l'eût frappé au visage. Olympe

dansa. On ne l'avait jamais admirée si belle.

Entre les divers concurrents qui se disputèrent l'étude dès que

l'intention du patron fut connue, celui qui l'emporta fut un clerc entre

deux âges, nommé Pouleux qui passait pour un parfait imbécile.

Le patron avait pensé à moi un instant, car je savais mon affaire sur le

bout du doigt et il croyait me tenir dans ses mains. Je n'aurais eu que

les inscriptions à prendre et l'examen à passer, mais la bonne femme dit

que je ne pesais pas assez lourd.

D'ailleurs, on me destinait d'autres fonctions.

Quand M. Louaisot eût choisi entre tous et pour cause cet imbécile de

Pouleux, il exécuta loyalement son engagement. Il laissa la bonne femme

à Méricourt, gardienne de l'enfant qui ne mit jamais les pieds au

château de Chambray, mais que sa mère, désormais, pouvait voir autant

qu'elle le voulait.

M. Louaisot, lui, partit pour Paris, après avoir résigné ses fonctions

de maire et de conseiller général.

Il n'emmena que moi et Pélagie.

De nature, c'était un assez bon vivant qui s'amusait de peu. Il se mit

d'abord tout uniment à vivre de ses rentes, et les fredaines qu'il

faisait ne le ruinaient pas.

Mais son activité le mordit bientôt. Il fonda son bureau de

renseignements où j'ai été commis principal et dont je n'ai rien à dire.

L'argent qu'on gagne là-dedans n'entre jamais que par les portes de

derrière.

C'est du patron lui-même que je veux parler.

J'ai ouï dire que certaines gens se balafraient à coups de bistouri ou

se brûlaient le visage avec de l'acide prussique pour changer leur

physionomie. Ça ne m'irait pas du tout.

Et ce n'est pas nécessaire.

On avait promis à Louaisot qu'on le tuerait comme un loup partout où on

le rencontrerait. Il se doutait bien que la nouvelle marquise ne

diminuerait pas par ses caresses la rancune de son mari. En conséquence,

Louaisot avait besoin de changer de peau, surtout pour le cas où il

voudrait pousser une pointe du côté de Méricourt.

Ce fut pour lui la chose du monde la plus simple. Il ne se fit pas le

moindre bobo, n'arbora aucun emplâtre et garda tout jusqu'à son nom.

Le lendemain de notre arrivée, je vis un homme à côté de moi dans ma

chambre d'hôtel, et je lui demandai ce qu'il faisait là.

C'était M. Louaisot.

Quand il me l'eût dit, j'eus encore peine à le reconnaître.

C'était M. Louaisot qui avait rasé sa beauté en un tour de main, comme

on se fait la barbe.

Il avait arraché son grand air, éteint sa jeunesse, alourdi sa grâce et

mis je ne sais quoi d'épais à la place de son élégance.

Tout cela par sa volonté plus que par aucune transformation matérielle.

C'était, en dehors du _grimage_ moral dont l'habitude s'établit chez lui

en quelques jours, c'était surtout une affaire de coiffure et de

toilette.

Ses yeux seuls se cachèrent derrière des lunettes qui flamboyaient d'une

façon singulière. L'éclair même de son regard--par sa volonté,--était

devenu ridicule.

Pendant cela, le ménage de M. le marquis allait comme il pouvait. Je ne

sais pas si la belle Olympe ignorait une partie de ce qu'elle devait à

son mari, mais elle ne pouvait passer pour l'ange de la reconnaissance.

Aux yeux du monde elle se conduisait bien, elle rendait même la quantité

suffisante de soins à son vieil époux; mais elle ne lui donnait rien de

son coeur.

Rien. Quelques-unes font semblant. Elle ne daignait pas.

C'était dans toute la rigueur du terme, une soeur de charité qui

s'asseyait au chevet du pauvre homme.

Car au bout de quelques mois, la maladie le mit au lit ou peut-être le

chagrin.

Nous recevions des nouvelles fort exactement. Louaisot avait un

chroniqueur à Méricourt: Louette, la femme de chambre qui était une

peste perfectionnée.

J'ai peu de choses à raconter sur notre vie à Paris. Pélagie me donnait

un peu plus à manger que la bonne femme, mais quand elle allait d'un

côté et le patron de l'autre, il n'y avait qu'à se coucher sans souper.

Pour me faire partir avec lui, Louaisot m'avait pourtant promis des

appointements superbes.

Ce n'est pas qu'il fût avare. Un jour je l'ai vu donner un billet de

mille francs à l'Homme à la poupée pour une seule leçon de ventriloquie.

Il voulait tout savoir.

Le lendemain de ce jour là il me fit courir cinq fois de suite à la

cuisine où j'entendais le porteur d'eau lancer des _fouchtrrra_!

Aussitôt que j'étais à la cuisine où je ne trouvais personne, une

dispute s'élevait dans la salle à manger entre le patron et Pouleux, son

successeur à l'étude.

J'arrivais, étonné que Pouleux eût quitté Méricourt et je trouvais le

patron mangeant tranquillement son talon de pain avec son veau rôti sous

le pouce.

C'était lui qui faisait sur moi l'épreuve de son nouveau talent. Il

était trois fois plus fort ventriloque que l'Homme à la poupée.

--À quoi ça pourra-t-il bien vous servir, patron?

--L'affaire mange de tout, petiot. Ça lui fera son souper un jour ou

l'autre. Et ça ne manqua pas. Un rude souper! vous verrez bien.

Louette écrivit vers ce temps-là que Simon Roux, l'ancien soldat

déserteur, était venu à l'étude dans un triste état. Il avait eu toutes

les dents de devant cassées dans une bagarre, et il se plaignait de ses

entrailles, disant qu'on l'avait soigné dans une grange où Joseph Huroux

venait coucher, et qu'il avait crié deux nuits durant, demandant le

repos de la mort, parce que quelqu'un avait jeté du verre pilé dans sa

soupe.

Le _post-scriptum_ de la lettre ajoutait que le déserteur n'avait pas

été bien loin au sortir de la maison. Il était mort contre le banc qui

est au coin de la mairie.

Le bruit courait bel et bien qu'il avait fini empoisonné, mais c'était

un si pauvre malheureux qu'on le jeta tranquillement dans la fosse.

«Si on ouvrait tous les chiens crevés pour voir s'ils ont avalé des

boulettes, ajoutait gaiement la femme de chambre de Mme la marquise,

ça serait encore un bel embarras!»

Louaisot rit de cela, mais il dit:

--Ce Joseph Huroux va bien! Je vais lui mettre un fil à la patte, sans

ça il m'abîmerait mon oncle Rochecotte. Voici un autre incident qui me

revient.

Une après-dînée que nous traversions le jardin du Palais-Royal, le

patron, les mains dans ses poches, et moi chargé comme un mulet, car je

portais les registres de sa nouvelle administration, je reconnus tout

d'un coup la petite baronne Péry qui était toujours bien jolie, mais

toute maigre et toute pâle. Je la montrai au patron qui s'écria en même

temps:

--Est-ce que le baron les aurait mises si bas que cela! Voici la

fillette qui est marchande de plaisirs!

--Mais du tout, fis-je, sa fillette est avec elle.

À quelques pas de la baronne, la petite Jeanne jouait en effet avec

d'autres enfants. Elle était très bien mise, quoique le costume de la

mère annonçât déjà quelque gêne,--et jolie! mais jolie à croquer! Le

regard du patron suivit mon indication, tandis que le mien cherchait ce

qui avait pu causer son erreur. Nous nous écriâmes en même temps:

--Elles sont deux!

Le patron venait de découvrir la petite Jeanne, sautant à la corde comme

une fée, et moi, mes yeux étaient tombés sur une petite marchande de

plaisirs, coquettement habillée à la cauchoise et portant avec une

gracieuse crânerie sa corbeille enrubannée. La petite marchande de

plaisirs et Jeanne se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Louaisot

s'arrêta et mit la main à son gousset. La petite marchande s'approcha

aussitôt. Louaisot prit dans sa corbeille une poignée de plaisirs et lui

dit:

--Comment que ça va, Fanchette?

L'enfant le regarda en riant:

--C'est donc que vous êtes aussi de là-bas par _chais_ nous?

demanda-t-elle avec le pur accent de la campagne de Dieppe.

Louaisot voulut savoir où elle demeurait et si quelqu'un lui servait de

père ou de mère, mais Fanchette prit son argent et alla à d'autres

pratiques en chantant.

--Voilà le plaisir, Mesdames, voilà le plaisir!

Le patron prit sa mine de mathématicien qui hache des chiffres.

--Est-ce que c'est encore un souper pour l'affaire cette rencontre-là?

demandai-je.

Il me répondit:

--Cette rencontre-là peut fournir un dîner à trois services, petiot, me

répondit-il.

Les circonstances qui entourèrent l'événement dont je vais parler

n'étaient pas nées. Je ne dis pas même que ce fût M. Louaisot qui les

fit naître, car j'affirme seulement ce que je sais.--Mais ce qui est

bien certain c'est qu'il emmagasina cette ressemblance dans le tiroir de

son cerveau où étaient les provisions à l'usage de _l'affaire_.

Et qu'un jour venant, cette rencontre au Palais-Royal, soigneusement

gardée dans sa mémoire, fut le point de départ de la combinaison

diabolique dont Paris n'a vu que les apparences et que tout le monde

connaît sous le nom de l'Affaire des ciseaux.

J'aurai à revenir, dans un autre récit, sur l'assassinat du jeune M.

Albert de Rochecotte.

Le dernier vivant · 第 298 / 341 题