II

Les revenus de la tontine.

Quand Louaisot l'ancien le prenait sur ce ton-là, il ne faisait pas bon

continuer de rire. Le fils Jacques alla se coucher l'oreille basse.

Le fils Jacques est devenu avec le temps le grand M. Louaisot de

Méricourt que nous voyons un peu tombé dans sa boutique de

renseignements, mais qui a eu vraiment son jour,--un jour où il a pu

croire que Louaisot l'ancien était une ganache.

Au pays, là-bas, il n'y avait pas beaucoup de gentilshommes qui eussent

une posture meilleure que le jeune M. Louaisot, notaire, membre du

conseil général, maire de Méricourt, tuteur de Mlle Olympe et oracle

de toutes les familles à vingt lieues à la ronde.

Ce jour-là ne dura pas. Le pied de M. Louaisot glissa parce qu'il avait

voulu grimper trop vite, mais il se raccrocha lestement aux branches.

Il ne tomba pas plus bas que mi-côte.

Et jusqu'à ce moment, la prophétie de Louaisot l'ancien ne s'est pas

encore réalisée. Le fils Jacques a passé souvent auprès de la cour

d'assises et n'y est pas entré.

Mais il continue sa route le long de cette haie dangereuse. Il n'a pas

atteint son but. Il y marche sans que rien l'en puisse détourner.

Il se peut encore que Louaisot l'ancien se trouve avoir été bon

prophète.

Cette combinaison, en apparence si folle, dont j'entendis l'exposé sans

le comprendre, ce fut la première idée de M. Louaisot de Méricourt.

Il n'a jamais eu que cette idée-là en toute sa vie.

C'est ce qu'il appelle l'_affaire_ par excellence.

Quand il parle «d'engraisser l'affaire», il s'agit de cette idée là.

Elle a déjà marché considérablement entre ses mains. Elle est parvenue,

on peut le dire, aux trois quarts et demi de la route qui conduit au

succès.

Mais le dernier demi-quart restant est toujours le plus difficile à

faire.

Voyez au mât de cocagne! Combien dégringolent au moment même où ils

avancent la main pour saisir la montre ou la timbale?

J'ai aidé--que pardonne au pauvre esclave!--j'ai aidé parfois à faire

avancer l'idée de quelques pas, mais en ce moment je suis en train de

lui passer la jambe, comme on dit dans les milieux vulgaires.

Ceci, j'espère, servira d'expiation à cela.

Je la connais sur le bout du doigt, l'affaire. Elle est loin d'être

aussi absurde que Louaisot l'ancien le supposait. Elle est une dans sa

complication et si le principal rouage de la mécanique--_la femme_--ne

s'était pas montré rétif dans une certaine mesure, l'idée serait

peut-être parvenue à exécution depuis longtemps.

Elle peut encore réussir. Si je n'étais pas là, moi que je

désignerai--l'expression est assez heureuse--par le nom de vermisseau

providentiel, je dirais qu'elle _doit_ réussir.

En somme, n'exagérons rien: étant donnée la valeur intellectuelle de M.

Louaisot, on pouvait trouver mieux comme idée.

Mais l'idée étant admise pour ce qu'elle vaut, tous ceux qui connaissent

un peu la partie vous diront, s'ils sont de bonne foi, que M. Louaisot

de Méricourt a dépensé pour la réaliser des trésors de patience,

d'audace, d'activité et de scélératesse et même de génie. Vous allez

voir.

Le fils Jacques partit pour l'École de droit sans se réconcilier avec

son père. Son absence ne fit ni chaud ni froid à ma situation, qui était

celle d'un petit noir dans les colonies, avant l'émancipation. Tout y

était, même le fouet. Louaisot l'ancien aimait à donner le fouet quand

sa digestion ne réussissait pas comme il voulait.

Je ne sais comment exprimer cela: je ne me déplaisais pas chez lui--à

cause de la tontine.

La conversation entre le père et le fils m'avait ouvert l'esprit d'une

façon singulière. Je ne prenais plus la tontine pour une vieille dame.

Je savais que c'était un tas d'or qui allait grossissant

incessamment--comme les boules de neige qu'on roule au dégel.

Elle valait déjà, la boule de neige, en l'année où nous étions

alors--1843,--plus de quatre millions.

Avais-je, du fond de ma misère, une notion bien exacte de ce que pouvait

être un million, je n'en sais rien, mais on peut affirmer que chez les

enfants l'idée du million est plutôt au dessus qu'au-dessous de la

réalité.

La première fois qu'on essaie de l'évaluer, on a peur que le monde ne

contienne pas assez d'or pour parfaire cette énormité.

La tontine, quand je voulus la définir, fut donc pour moi une bourse de

quatre millions, devant doubler dans une période de quinze années et qui

avait cinq propriétaires.

Était-ce bien cela? Si c'eût été cela, les cinq propriétaires auraient

pu partager. Or, les cinq propriétaires mouraient de faim en regardant

au loin ce festin, gardé par une barrière magique et auquel leurs

longues dents ne pouvaient atteindre.

Non, ce n'était pas cela. L'essence de la tontine est de n'appartenir

qu'à un seul. Tant qu'ils étaient cinq ayant droit, elle n'appartenait

donc à personne.

Ou plutôt elle appartenait à M. Louaisot l'ancien, dragon de ce trésor,

qui avait mission de le garder captif sous une demi douzaine de clefs.

Mais j'ai déjà dit combien ce vieux Normand de notaire qui faisait

entrer la cour d'assises dans la définition de l'honnêteté, était

fanatique partisan du travail. Je ne me couchais jamais le soir sans

être à moitié expirant de fatigue.

M. Louaisot usait du même système vis-à-vis de ses autres clercs.

Pourquoi, faisant exception pour l'argent de la tontine, l'aurait-il

laissé honteusement se reposer?

Comme il ne se mettait jamais en dehors d'une certaine régularité, rogue

comme le puritanisme coquin, il faisait grand bruit de l'immaculée

candeur de sa caisse. Je penche à croire que sa caisse était en état,

mais il s'y faisait des affaires à la petite semaine sur une échelle

vraiment imposante. On venait lui chercher des sous jusque de l'autre

côté de Rouen.

Les paysans normands sont très fins, mais très nigauds. L'idée de

posséder les affole; ils ne savent pas résister aux attraits d'un lopin

de terre. Aussitôt qu'un paysan a emprunté vingt écus, il est pris. M.

Louaisot le tient par la patte et ne le lâche plus. En Normandie, M.

Louaisot l'ancien se nomme légion. Je ne veux même pas dire ce qu'une

pièce de 5 francs peut rapporter au bout de l'an à ces monts-de-piété

campagnards. On ne me croirait pas.

Mais, soit qu'on les nomme banques, études, agences, soit même qu'on les

appelle cabarets, si le titulaire vend du cidre, échoppes s'il

raccommode des savates ou s'il fait la barbe en foire, je puis bien

constater que ces boutiques de liards pullulent à tel point chez nous

qu'il faut compter au moins un bourreau pour chaque douzaine de

victimes.

Aussi les bourreaux eux-mêmes commencent à maigrir. On rencontre de ces

sangsues toutes plates et qui languissent. Le métier ne va plus.

Le métier allait toujours pour Louaisot l'ancien qui était le dieu de

cette arithmétique rabougrie. Il faisait en grand. Banquiers,

perruquiers, agents, rebouteurs, usuriers de tout poil et de toute

engeance étaient ses tributaires. C'était moi qui faisais circuler les

capitaux, et sous ma petite houppelande en guenilles, je portais une

vieille sacoche où il y avait parfois plus que la recette d'un garçon de

banque.

J'ai souvent galopé derrière la diligence en demandant un petit sou,

avec des paquets de billets de banque entre ma houppelande et ma

peau,--car Louaisot l'ancien disait que les chemises enrhument la

jeunesse.

Quoique le principal du métier soit de prêter aux pauvres, les pauvres

étant la seule espèce humaine qui puisse payer trois ou quatre cents

pour cent d'intérêt par an. Louaisot l'ancien aussi prêtait aux riches.

Je garantis que l'argent de la tontine ne moisissait pas.

Il y avait pourtant quatre gaillards de mauvaise mine à qui M. Louaisot

ne prêtait jamais. Quand ils venaient, on les mettait à la porte,

quoiqu'ils offrissent de donner vingt francs pour cent sous. Je fus du

temps à apprendre leurs noms, parce que ma vie se passait par vaux et

par chemins.

Mais je finis bien pourtant par savoir que ces quatre déshérités à qui

Louaisot l'ancien ne voulait pas prêter--même à la demi-semaine--étaient

Jean-Pierre Martin, l'ancien bedeau, Vincent Malouais, le maquignon

démissionnaire. Simon Roux, dit Duchesne, le soldat déserteur et Joseph

Huroux, le seul des quatre qui eût gardé un état, car il tendait la main

sur les routes:

C'est-à-dire quatre des ayant droit aux millions que M. Louaisot tenait

sous son pressoir et dont il tirait tant de bon jus!

Le cinquième membre de la tontine. Jean Rochecotte, vivait heureux en

comparaison des autres. Son cousin, le Rochecotte de Paris lui faisait

une pension de sept francs par semaine, qui se payait chez nous. Aussi,

à celui-là on avançait tout ce qu'il voulait, jusqu'à concurrence de 3

fr. 30 c, le reste étant pour l'intérêt.

On s'étonnera peut-être que, dans ce pays de tripotage, des héritiers

présomptifs de plusieurs millions ne trouvassent pas à emprunter une

pièce blanche. Il y avait plus d'une raison pour cela. D'abord Louaisot

l'ancien leur tenait la tête sous l'eau tant qu'il pouvait, sachant bien

que si la voix leur poussait une fois, ils hurleraient comme des diables

autour de sa caisse; ensuite, ils avaient pris soin eux-mêmes d'épaissir

un tel brouillard autour de leur association que les trois quarts et

demi du monde regardaient la tontine comme une pure menterie.

Ils avaient eu si grande frayeur au début des poursuites du

gouvernement! Et M. Louaisot avait exploité si savamment leur épouvante!

«Argent volé ne profite pas», dit le proverbe. Je ne sais pas si jamais

on put en rencontrer preuve plus lamentable que celle qui était offerte

par ces quatre malheureux.

Excepté Joseph Huroux qui savait son état de mendiant, les autres

mouraient littéralement de misère. Quoiqu'on ne crût pas à la Tontine,

le souvenir des méfaits qui avaient donné naissance à la rumeur courant

depuis tant d'années, au sujet de cette même prétendue Tontine, s'était

perpétué de père en fils dans la campagne cauchoise. Ces gens-là

étaient, pour tous, des voleurs.

Et non pas des voleurs ordinaires, mais des voleurs sur l'autel!

Des fournisseurs!--chose qui accumule sur soi plus de mépris et plus de

haine que toutes les autres infamies rassemblées en monceau!

Je n'en sais pas bien long. J'ignore si cette haine est méritée et si ce

mépris est toujours équitable. Je suppose qu'il peut se trouver un

honnête homme par ici, par là dans la partie.

Mais quand on songe que dans toutes nos guerres c'est la même farce!

L'ennemi est bien nourri et bien couvert: ah ça! ils n'ont donc pas de

fournisseurs, les Russes ou les Prussiens?

Nos soldats, eux, arrivent à la bataille sans souliers, sans culottes,

l'estomac creux et souvent la giberne vide.

Et c'est bien rare qu'on entende dire qu'il y a eu un fournisseur

écartelé à quatre chevaux. Je n'en ai jamais vu.

J'en connais un, un gros, qui passe pour avoir _fourni_ la dysenterie à

tout un corps d'armée avec de la viande, mort dans son lit. Eh bien!

l'autre jour, il a condamné aux galères, comme juré, un méchant gars qui

avait passé une brèche pour tirer un lièvre dans un bois réservé.

Bien sûr le méchant gars avait eu tort, mais le gros fournisseur!

Peut-être qu'il n'y aura plus de révolutions le jour où on fera juger

les fournisseurs par les braconniers.

Dame! et tenez, je rencontrai, moi, un jour Jean-Pierre Martin, le

bedeau, qui dormait au coin d'un mur. Ce ne fut pas bien brave: je lui

donnai mon pied quelque part.

Que voulez-vous! Quand je vois ces gens-là c'est comme si j'entendais

crier les âmes des tourlourous qui sont morts de froid et de faim tout

exprès pour leur fourrer du foin dans leurs bottes!

Il n'y avait pas que moi à taper sur les quatre fournisseurs.

Ordinairement, ces gens-là sont gardés par leur coquin d'argent. Ceux-ci

n'avaient pas d'argent pour se garder, on les menait à coups de

fourches.

Mais le plus drôle c'est qu'ils se battaient entre eux partout où ils

pouvaient se rencontrer. Ils essayaient de s'entretuer, c'est sûr, et ça

se conçoit puisqu'ils devaient hériter les uns des autres.

Ils se cherchaient quand ils avaient bu par hasard. C'était chez eux une

idée fixe qu'un verre de cidre éveillait. Joseph Huroux qui buvait un

peu plus souvent que les autres parce qu'il était bon mendiant, passa

trois fois à la police correctionnelle d'Yvetot pour avoir essayé

d'assommer avec ses sabots, savoir: Jean-Pierre Martin à deux reprises,

et une fois Simon.

Il faut se rendre compte de ceci que la farce durait déjà depuis _trente

ans,_ en 1843.

Non seulement il n'y en avait pas un de mort, mais ils se portaient tous

comme des charmes, excepté Jean Rochecotte qui s'en allait vieux et qui

était tout malingre.

On aurait dit que leur misère les conservait comme du vinaigre.

C'est sûr qu'ils devaient être enragés.

Le dernier vivant · 第 291 / 341 题