Récit de Geoffroy

Je m'éveillai avec la même pensée. En rassemblant les pièces du dossier,

passablement en désordre, pour les remettre dans leur chemise, je me

surpris à parler tout haut, disant:

--Elles sont deux, c'est certain....

--Parbleu! fit une voix de basse-taille qui partait de l'embrasure de ma

fenêtre.

Je me retournai vivement et je reconnus avec surprise M. Louaisot, assis

commodément à côté de la croisée, et dont les lunettes mettaient deux

ronds de lumière sur le journal qu'il lisait.

--Je n'ai aucune espèce de droit à en user familièrement dans votre

domicile, mon cher Monsieur, me dit-il d'un ton beaucoup plus «homme du

monde» que je ne l'aurais attendu de lui. C'est à peine si je pourrais

me vanter d'être au nombre de vos connaissances, mais comme votre valet

de chambre était absent et que je vous apportais de la pâture....

Au lieu d'achever sa phrase, il allongea le bras et mit un paquet

d'épreuves sur ma table de nuit.

J'avais tôt réprimé un mouvement de fierté blessée.

Ce n'est pas pour peu de chose que j'eusse consenti à me brouiller avec

M. Louaisot!

Il reprit en se levant pour retourner son fauteuil.

--J'ose espérer que vous m'excuserez.

--Mais très volontiers.

--Je vous rends grâce.... Alors nous avons achevé notre lecture?

--Comme vous voyez.

--Et nous n'y avons rien compris du tout?

--Mais, si fait, M. Louaisot. Je crois pouvoir dire au contraire....

--Quant à cela, vous pouvez dire tout ce que vous voudrez!

--Permettez....

--Je permets. Seulement vous n'y voyez goutte.

--Quand ce ne serait que ce fait de l'existence des deux soeurs?

--Elles sont trois, cher Monsieur.

--Comment, trois!

--Pas une de moins!

Je le regardais avec inquiétude, ne sachant s'il se moquait de moi.

--Trois, répéta-t-il, je dis trois soeurs: une, deux, trois! et toutes

trois de beaux brins, quoi qu'il y en ait une qui n'ait plus ses

dix-huit ans.... Et que pensez-vous de l'incident Ferrand? L'histoire de

la quêteuse? et celle de ce douceâtre Dr Schontz?

--Je pense, répondis-je en le couvrant de mon regard fixe, car j'avais

recouvré tout mon sang-froid, je pense que vous avez mis tous ces

pauvres gens-là en avant, vous, M. Louaisot, et qu'ils ont tiré les

marrons du feu pour vous.

Ses lunettes laissèrent passer un rayon de triomphante vanité.

Il ébaucha même le geste de se frotter les mains.

--Moi, M. Louaisot, répéta-t-il, surnommé de Méricourt, je n'aurais pas

du tout honte de vendre des marrons, si ce métier-là était de ceux où

l'on fait fortune. M. Louaisot croisa ses jambes l'une sur l'autre, en

homme qui prend position définitive, et fredonna tout bas, non pas:

_Ah! vous dirais-je maman,_

c'était bon pour chez lui, mais la romance sentimentale de Bérat:

_J'aime à revoir ma Normandie,_

_C'est le pays qui m'a donné le jour._

Ce qu'il trouvait sans doute plus habillé.

C'était vraiment un scélérat de bien bonne humeur.

--Rien, rien, rien, cher Monsieur, reprit-il tout à coup, je vous dis

que vous n'y comprenez rien! L'affaire est simple, voilà ce qui vous

déroute au milieu de toutes les complications dont on l'a entourée. Ce

pauvre bon garçon de Lucien a pourtant raison quand il dit qu'il y a un

homme de talent là-dedans. Mais pourquoi le désigne-t-il sous le nom de

docteur ès-crimes et autres appellations injurieuses? Pourquoi? Je vais

avoir l'honneur de vous le dire. Les gens à courte vue détestent ce

qu'ils ne conçoivent pas. Et ce cher excellent M. Thibaut, avant

d'arriver à l'état de ramollissement où nous avons le chagrin de le voir

réduit, n'avait pas inventé la poudre!

--Lucien, dis-je, n'est pas un adversaire aussi méprisable que vous le

pensez.

--Il étrangle bien! dit M. Louaisot. Ah! saperlotte, quand je me suis

permis de mettre mes lunettes dans son grimoire, j'ai distingué ce

passage. Le gredin du quai de l'Horloge fut proprement étranglé; mais

voilà: cela donne la mesure exacte de son intelligence. Il étrangle un

détail et il laisse le fait principal passer son chemin.

--Quand vous êtes seul contre six, M. Louaisot, tout docteur que vous

êtes....

--Jamais il ne faut être seul contre six!... Mais sur cette pente, notre

discussion deviendrait un assaut de pensées philosophiques, et nous ne

sommes ni l'un ni l'autre des fainéants.... Vous n'avez pas été en

Russie?

--Non. Pourquoi?

--Parce que vous avez inspiré de l'intérêt à la plus jolie femme du

monde, et qu'il manque un attaché à l'ambassade de Saint-Pétersbourg.

--Si on me nomme, je peux donner ma démission.

--Vous êtes nommé, mon cher Monsieur.

Je gardai le silence.

--Voulez-vous que je vous dise? s'écria M. Louaisot en haussant les

épaules. Voilà de la guerre bêtement faite! La femme la plus

intelligente est toujours un très petit homme. Vous n'avez pas cru à la

mort de Jeanne Péry, j'en suis sûr. Quand vous jouez à l'écarté, marquez

vos points, c'est la mode, mais il est d'autres jeux....

--M. Louaisot, interrompis-je, je voudrais avoir une affirmation ou une

négation sur ce sujet: Jeanne est-elle morte?

Il piqua ce coup de doigt qu'il donnait à ses lunettes et il me regarda

d'un air de franche supériorité.

--Quand vous réfléchiriez une fois en votre vie, cher Monsieur, dit-il,

vous n'en mourriez pas. Selon vous, depuis déjà du temps, Jeanne est

entre les mains du démon, n'est-il pas vrai? Eh bien, quand une pauvre

colombe languit dans les griffes du vautour, la question de savoir si

elle a été mangée hier ou si elle sera mangée demain est parfaitement

oiseuse. Cela dépend du vautour.... Je vous dis, moi, que le brave

Thibaut est beaucoup moins convaincu de nos scélératesses qu'il ne le

croit. Nous sommes à Paris, que diable! La France est le pays de

l'univers où il en coûte le moins pour raconter à la justice les bourdes

les plus pitoyables. Suis-je un prince pour qu'on n'ose me dénoncer?

Non. Il y a un fou, là-dedans, voyez-vous, et tout participe un peu de

sa folie. Mme la marquise elle-même, à force d'aimer ce fou, est très

gentiment un peu folle. Mais je suis sage, moi....

Ici, M. Louaisot s'arrêta et prêta l'oreille. On marchait dans mon

antichambre.

J'arrive à raconter un fait qui paraîtra peut-être peu important et même

trivial.

C'est alors que je n'aurai pas su le rendre, car il me frappa

singulièrement.

Il y a des hommes-limiers. Je ne le savais pas, je le vis.

Juste au moment où M. Louaisot s'arrêtait, la porte s'ouvrit lentement

et sans bruit aucun. La maigre figure de J.-B. Martroy se montra sur le

seuil, humble et souriante.

Sur ses lèvres, on devinait qu'il allait dire:

--Mon bienfaiteur, vous voyez que je suis fidèle au rendez-vous!

Mais il ne parla point, parce que son regard rencontra, entre lui et

moi, la titus touffue de M. Louaisot, qui lui tournait le dos.

Jamais je n'ai vu décomposition chimique plus rapide. Il n'y a pas de

poison foudroyant qui puisse produire un semblable effet.

Instantanément, Martroy devint couleur _de mort_.

Il se retint au chambranle pour ne pas tomber, puis il disparut, fermant

la porte sans bruit, comme il l'avait ouverte.

Louaisot s'était remis à parler en disant je ne sais quoi

d'insignifiant.

Il avait, j'en étais sûr, entendu la porte s'ouvrir, puis se refermer.

Il ne s'était pas retourné. Aucune glace n'était posée de manière à lui

montrer les objets placés derrière lui.

La physionomie d'un interlocuteur peut servir de miroir, mais j'étais

sûr de n'avoir pas bronché.

Il cessa de nouveau de parler deux ou trois secondes après la fermeture

de la porte,--juste le temps qu'il aurait fallu au fumet d'un

animal,--d'un gibier pour arriver de l'antichambre jusqu'à lui. Ses yeux

devinrent vagues derrière ses lunettes éteintes. Son nez ondula

positivement, puis ses narines se gonflèrent avec force.

--C'est un fumeur, dit-il, et c'est un pauvre.

--Qui donc? demandai-je.

Sa figure avait déjà repris son aspect ordinaire. Il souriait.

--Je suis docteur, vous savez? fit-il avec bonhomie. Nos examens

comprennent des quantités de matières, et votre baccalauréat n'est rien

auprès du nôtre. Avez-vous remarqué que chaque pipe a son odeur?

--L'odeur d'une pipe, oui.

J'essayais de rire, mais ma poitrine se serrait.

--Je m'exprime mal à ce qu'il parait, reprit M. Louaisot. Je voulais

dire qu'un homme qui fume la pipe est reconnaissable par l'odeur

particulière de sa pipe comme il est reconnaissable par sa voix, par son

pas, par son écriture, par toute chose enfin qui lui est propre. J'ai

beaucoup étudié ces choses-là. Les sauvages d'Amérique ont des

rocamboles encore plus subtiles.... Voilà longtemps que je n'avais senti

cette pipe-là.

J'eus froid pour ce pauvre petit diable de Martroy.

--Guzman! appelai-je.

--Vous souhaitez quelque chose? me demanda M. Louaisot.

--Je voudrais voir si vous connaissez la pipe de mon valet de chambre.

--Ne prenez pas cette peine-là, dit-il en se levant. Guzman est un

garçon bien nourri. Le tabac et la misère combinent un coquin de parfum

qu'on n'oublie plus quand on l'a respiré.... Je vais avoir l'honneur de

prendre congé, car l'estomac me tire. Je vous laisse mes épreuves; le

roman va bien: nous allons faire une réputation à ce vieux cancre, le

Dernier Vivant.... Résumons-nous: vous pataugez, mon cher Monsieur,

parce que vous prenez les almanachs d'un homme qui barbotte. Vous voyez

des démons où il n'y a que d'estimables industriels, et des victimes

dans ceux ou celles qu'on essaye de sauver.

Et puis, je savais bien que j'avais quelque chose à vous dire! et puis,

tout diplomate que vous êtes, vous conservez d'enfantins préjugés.

Voltaire s'entendait quand il voulait inventer le bon Dieu. Vous, «vous

croyez que c'est arrivé», comme dit le militaire de Pélagie.

Le titre de magistrat, de président, de conseiller vous fait quelque

chose. Vous hésitez à vous dire tout franchement à vous-même: «Celui-là

est une canaille!» Pardonnez-moi l'expression. Elle a le mérite de la

simplicité.

Mon cher Monsieur, je ne donnerais pas dix centimes de vos dossiers, ni

de toutes vos instructions pour rire.

Quand vous voudrez savoir le fin mot, j'en tiens boutique. Mais ça coûte

bon. Au plaisir de vous revoir. Il me salua et prit la porte. J'entendis

sa basse-taille dans l'antichambre qui chantait:

_Quand tout renaît à l'espérance_

_Et que l'hiver fuit loin de nous_....

Toujours

_Ma Normandie_ du feu Bérat.

Je restai sous l'impression d'un sentiment qui ressemblait à de la peur.

M. Louaisot avait-il vraiment reconnu Martroy? J'appelai Guzman.

--M. Louaisot a-t-il parlé?

--Il m'a demandé si je voulais faire trente points en fumant ma pipe!

--Qu'as-tu répondu?

--Que j'en sortais, et que je ne fume que des petits bordeaux.

--Et l'autre, où est-il passé?

--Quel autre? Je n'ai vu personne.

L'habitude de faire trente points ne peut être rangée dans la catégorie

des forfaits qui ne méritent pas de merci, mais elle empêche de bien

garder une maison. Je renvoyai Guzman en lui recommandant de faire

entrer Martroy aussitôt qu'il viendrait.

J'avais ressenti tout à l'heure une impression véritablement pénible et

comparable à celle qu'on éprouverait à voir une bête féroce s'approcher

d'un enfant endormi. Cela s'effaçait peu à peu. Je me taxais moi-même

d'exagération. Et j'essayais de démêler, parmi les discours de Louaisot,

le motif réel de sa visite.

Ce motif se cachait-il dans le _post-scriptum_ de notre entrevue? Il en

voulait beaucoup à M. Ferrand. Cela me rangeait à l'opinion de Lucien,

qui déclarait ce galant magistrat homme d'honneur.

Je pris les épreuves du roman commencé dans _Le Pirate: La Tontine des

cinq fournisseurs._ J'en avais maintenant trois gros paquets à lire.

Au moment où je mettais les feuillets en ordre sur ma couverture, Guzman

introduisit Martroy.

Le pauvre petit homme gardait bien quelque chose de l'aspect effarouché

d'une chouette qui vient d'échapper à l'épervier, mais sous son

désordre, il y avait un naïf triomphe.

--Tout de même, me dit-il en entrant, M. Mouainot de Barthélémicourt n'y

a vu que du feu! Est-ce qu'il vient souvent? Ça rendrait mes visites

plus rares.

J'étais à m'interroger pour savoir s'il fallait l'avertir ou lui laisser

sa sécurité.

--Où vous êtes-vous caché, Martroy? demandai-je. Êtes-vous bien sûr

qu'il ne vous a point reconnu sous la porte cochère ou dans la rue?

Il cligna de l'oeil d'un air malin.

--Quand on est costumé comme cela, répliqua-t-il en touchant sa pèlerine

de toile cirée blanche, il ne faut pas se cacher à moitié. Le patron est

le meilleur chien de chasse que je connaisse, mais je suis son élève et

nous pouvons faire notre partie, tant qu'il ne m'a pas vu. Ce n'est pas

avec lui qu'on se dissimule derrière un fiacre ou dans une allée.

--Comment avez-vous fait?

--Au lieu de descendre, j'ai monté. J'ai été m'asseoir dans le petit

escalier du grenier, au sixième étage. Je n'étais pas sans inquiétude,

car il a un nez de possédé. Mais heureusement, j'en ai été quitte pour

la peur. Il s'en est allé tout droit et je l'ai vu par la lucarne qui

tournait tranquillement le coin du boulevard. Il prit à la place

ordinaire, sous sa toile cirée, entre sa chemise et son unique bretelle,

un gros paquet de papiers, noués avec une faveur rose qu'il déposa sur

mon lit.

--Tiens! fit-il en voyant les épreuves du _Pirate, vous_ donnez

là-dedans?

--Est-ce que vous connaissez cet ouvrage?

--C'est du Louaisot. Pas besoin de connaître. Une cuisine faite avec une

miette de vérité, sautée dans un tas de mensonges!...

--Tandis que moi, poursuivit-il en pointant ses manuscrits du bout du

doigt, rien que du vrai. Pas d'imagination pour un sou!

--Voulez-vous être payé tout de suite? demandai-je.

--Ça me flatterait, rapport à Stéphanie que je veux mettre sur un pied

étonnant! Il y a du temps que je la vois en rêve avec des falbalas! Elle

est toute fraîche relevée de ses couches. Elle voiturera le petit à la

promenade dans une brouette à ressorts, avec une robe en mérinos tout

laine et un tartan, tout laine aussi, rouge, vert, bleu et jaune, que

j'ai lorgné au grand magasin de nouveautés du faubourg du Temple.

J'avais préparé d'avance la somme que je voulais lui allouer. Il prit

sans compter. C'était une manière de petit gentilhomme. Et il m'appela

son bienfaiteur.

De poche, il n'en avait point, mais il avait installé un noeud coulant à

sa bretelle qui servait à tout. Il passa mes quatre billets de cent

francs dans le noeud, donna un tour à la ficelle, et tout fut dit.

--C'est là, déclara-t-il, comme dans une sacoche de la Banque de France!

--Quant à ça, reprit-il en montrant les épreuves que j'étais en train de

mettre de côté pour prendre ses papiers, c'est son fort, la tontine. Il

la connaît comme personne. Il est né dedans. C'est son papa qui l'avait

faite. Au lieu de lui conter des histoires de ma mère l'Oie, le bonhomme

le berçait avec la tontine. La première fois qu'il a pensé, il a pensé à

la tontine. La première fois qu'il a parlé, il a parlé de la tontine.

C'est sa vie, quoi! Il appartient à ça, et ça lui appartient. S'il

voulait dire la vérité... mais je t'en souhaite!

Il fit son geste favori, mettant sa main au-devant de sa bouche, pour

bien marquer le caractère tout confidentiel de l'exclamation.

--Vous en verrez plus dans deux de mes pages, reprit-il, que dans tout

le fatras qu'il a dicté ou commandé à cet écrivailleur du journal. Au

moins, moi, je n'ai pas d'imagination.... Et j'ai été dans la tontine

presque autant que lui, puisqu'il m'y tenait noyé jusque par-dessus la

tête. C'est un homme habile, c'est un homme savant, c'est un homme

terrible! Pas méchant, quand il ne s'agit pas de la tontine... mais

capable de mettre le monde à feu et à sang pour la tontine. Il y en a

là-dedans, du sang!

Son doigt pointait le manuscrit.

--Ah! fit-il en baissant la voix, c'était un joli ange que Mlle

Olympe Barnod, la première fois que je la vis. Entre nous deux, on peut

lâcher de côté les pseudonymes raisonnés. Mais M. Louaisot l'a choisie

pour arriver à l'argent de la tontine, et l'ange est devenue une

diablesse. Vous allez voir, vous allez voir! Je ne veux pas vous gâter

la lecture de mes ouvrages en vous disant d'avance ce qu'il y a dedans.

Et puis, je ne le cache pas, je suis pressé de porter à Stéphanie le

bénéfice de ma littérature.

En l'écoutant, un scrupule me prenait.

J'avais d'abord pensé à ne point troubler sa joie, mais n'était-il pas

plus dangereux de le laisser ainsi dans l'ignorance?

Le lecteur devine que je veux parler des théories de M. Louaisot de

Méricourt touchant l'odeur de la pipe.

À supposer que j'eusse accordé trop d'importance à ce qui n'était

peut-être qu'une fantaisie, Martroy devait être mis au fait. Il était le

meilleur juge.

--Je crois devoir vous prévenir, commençai-je, d'un fait qui vient de se

passer ici.

Le petit homme, qui avait déjà fait un pas vers la porte, revint tout

tremblant.

--Vous n'avez pas prononcé mon nom devant lui! s'écria-t-il.

--Non certes.

--Ni mon pseudonyme analogique.... Il est si rusé!

--Non. Écoutez-moi.

Son regard faisait le tour de la chambre.

--Il n'y a pourtant pas de glace où il ait pu me voir! murmura-t-il, et

le bois du lit ne mire pas.

Je lui racontai la chose exactement comme elle avait eu lieu. À mesure

que je parlais, le sang abandonnait ses pauvres joues. Il devenait vert.

Quand j'eus fini, il dénoua la ficelle qui tenait ses billets.

--Vous enverrez ça à Stéphanie, me dit-il. Je suis un homme mort.

--Voyons, voyons, Martroy....

--Oh! fit-il, c'est réglé... à moins... avez-vous un coin de cave où me

cacher?

--S'il le faut, certainement.

--Non, cela ne se peut pas. Stéphanie m'attend. Il était en proie à une

agitation inexprimable.

--On avait loué notre grenier à d'autres, murmura-t-il. Je ne sais pas

s'il y a beaucoup de malheureux pour avoir souffert comme nous. C'est

vrai que j'avais commis des péchés.... Nous couchions dans la basse-cour

depuis deux semaines. Hier, quand on m'avait vu de l'argent, on m'avait

permis de mettre le lit sur le carré pour que Stéphanie soit un peu à

l'abri. Je vous l'ai dit: elle n'est pas belle, c'est une estropiée,

mais nous nous aimons bien.... Et maintenant elle allait revoir une

chambre! J'étais riche!... Et voilà la mort!

--Voulez-vous rester ici, Martroy?

Il eut des larmes en me prenant les deux mains.

--Merci, mon bienfaiteur. Vous l'auriez fait comme vous le dites, mais

ça ne se peut pas. Nous sommes les derniers des derniers. Nous n'avons

rien, pas même notre conscience. Vous verrez dans ces papiers là que

j'ai été un malheureux enfant... et coupable.... Mais que voulez-vous,

on s'aime comme il faut... et on a beau trembler, on est brave tout de

même, allez! Ce que je voudrais, si c'était un effet de votre bonté et

que ça se pourrait, c'est quelques vieilles hardes pour me déguiser un

petit peu.

Je sautai hors de mon lit. Je ne voulais pas mettre Guzman dans

l'affaire. J'étais d'ailleurs à peu près sûr qu'il était à faire trente

points quelque part. J'entrai dans ma garde-robe et j'en ressortis avec

une brassée d'effets.

C'était quelque chose de touchant que de voir sur les traits du petit

homme le combat de la détresse et de la joie. Il était, j'en suis sûr,

bien plus coquet que Stéphanie.

Du reste, il n'y mit point de façon; il se dépouilla nu comme un ver et

passa un de mes costumes, considérablement trop grand pour lui, mais

dans lequel il se trouvait le supérieur d'Apollon. J'héritai du pantalon

déguenillé, de la bretelle, de la toile cirée blanche et des bottes à la

poulaine. En s'habillant et en acceptant mes soins de valet de chambre

sans aucune espèce de cérémonie, il me disait:

--Si vous vous intéressez à M. Lucien Thibaut et à sa petite femme,

c'est sûr que vous serez récompensé de votre bonne action, car il y a

dans mes ouvrages de quoi tourner la face du procès sans dessus

dessous.... Voilà une culotte qu'on dirait taillée pour moi si elle

n'était pas si longue... et si large! Voyez-vous il ne mangera pas, lui

qui est si gourmand, il ne dormira pas, lui qui aime tant son traversin,

avant de m'avoir mis la main dessus! Ah! c'est un homme de talent! Il

est là quelque part à me guetter. Pas tout seul: il a une demi-douzaine

de bassets et sa mule qui est une rusée commère... ma meilleure chance

c'est qu'il doit croire que j'ai pris mes jambes à mon cou après l'avoir

vu ici: alors ils doivent me chercher entrant et non pas sortant. C'est

un point à marquer de mon côté; mais il y en a tant à marquer du sien!

--Martroy, mon garçon, dis-je en admirant sa toilette achevée, le Diable

ne vous reconnaîtrait pas!

--J'aimerais mieux avoir affaire au Diable qu'à lui, me répondit-il.

Pourtant, quand il se fut regardé dans la grande glace de ma psyché, qui

le montra à lui-même du haut en bas, il ne put retenir l'expression de

sa complète satisfaction.

--Voilà pourquoi on était laid, dit-il, c'est qu'on n'avait pas de

toilette! Avant de lui poser un chapeau presque neuf sur l'oreille, je

lui époussetai les joues avec de la poudre de riz.

--C'est la vie que vous me sauvez, mon bienfaiteur, reprit-il en se

lorgnant toujours du coin de l'oeil. Puis, avec un éclair de gaieté et

en dessinant son geste confidentiel:

--Stéphanie ne va pas oser m'embrasser!

Je me plaçai à distance pour le dernier coup d'oeil:

--Martroy, prononçai-je avec solennité, si vous marchez posément, les

pieds en dehors et que vous ne ramassiez pas de bouts de cigare, je

réponds de votre traversée!

Il prit ma main et la porta rapidement à ses lèvres.

--Puisque vous le dites, je le crois, répliqua-t-il. En tous cas, ils ne

me feront rien aujourd'hui. Pas si bêtes! Ils me suivront, et, en

passant, ils remarqueront le bon endroit....

Le bon endroit, c'est là-bas, à deux cents pas du village de l'Avenir...

il y a un terrain qui s'appelle la Carrière....

Si vous voyez dans les journaux, demain ou après, qu'on a fait un

mauvais coup par là, n'oubliez pas Stéphanie. Je lui donnai une bonne

poignée de main. J'étais entièrement rassuré. J'affirme que je l'aurais

croisé dix fois dans la rue sans le reconnaître.

Dès qu'il fut parti, je fermai ma porte à clé. J'étais vraiment curieux

de parcourir son manuscrit. Je dénouai la faveur rose qui manquait

peut-être au dernier bonnet de la pauvre Stéphanie et j'ouvris le

premier cahier qui portait pour titre:

OEuvres de J.-B.-M. Calvaire

romancier sans imagination

Il y avait d'abord un préambule en forme d'avis au lecteur pour établir

que les drames réels sont généralement bien supérieurs à ceux que les

auteurs prennent la peine d'inventer.

Martroy partait de là pour jurer ses grands dieux qu'il n'y avait pas un

seul fait dans «ces pages» qui ne fût de la plus plate exactitude.

Dans chaque scène, il avait été témoin ou acteur.

Il s'excusait en parlant du rôle assez peu recommandable qu'il jouait

dans certaines parties de la pièce, alléguant sa misère, sa faiblesse et

son esclavage.

Il n'avait jamais rien tant désiré en sa vie, prétendait-il, que d'être

un honnête homme à son aise et vivant de ses rentes.

Bien entendu, il expliquait compendieusement son système de pseudonymes

analogiques raisonnés, inventés par lui pour éviter des désagréments

qu'il ne spécifiait point.

Tout cela était d'une belle écriture ronde de copiste, aussi facile à

lire que de l'imprimé.

Pour faire, moi aussi, mon petit bout de préambule, j'annonce que je

supprime le système des pseudonymes analogiques et que je modifie

légèrement le style de J.-B. Martroy, dans l'intérêt raisonné du

lecteur.

Et j'ajoute que nul poète, en le supposant même juge d'instruction,

n'aurait pu résoudre d'une façon plus lumineuse les énigmes posées par

le dossier de Lucien.

Cela dit, je donne son oeuvre telle quelle.

Le dernier vivant · 第 289 / 341 题