(Écriture de Lucien.)
Belleville, 15 février 1866.
Geoffroy, aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti dans le
jardin. Je pense avoir été bien près de la mort, et cela me fait peur.
Il me semble que je n'ai pas le droit de mourir.
Voici maintenant trois mois que j'ai perdu Jeanne. D'autres à ma place
la croiraient morte, mais je suis sûr qu'elle vit.
Pendant ces trois mois, je me suis éveillé rarement, et chaque fois pour
un instant bien court. Mon état ordinaire était celui que M. le Dr
Chapart désigne sous le nom de _métapsychie_.
Le mot n'est pas mal choisi. En cet état, je ne suis pas moi, je suis à
_côté de moi_.
Je ne puis l'expliquer par moi-même puisque mon retour ne garde aucun
souvenir de mon absence, mais ceux qui m'entourent me renseignent et
j'ai un moyen de contrôler leurs informations.
Dans mon état d'absence, j'écris une considérable quantité de lettres,
où je parle toujours de moi--tu sais déjà cela--à la troisième personne.
Je sais donc que, pour moi, je ne suis pas moi. Qui suis-je? Rien dans
mes lettres ne me l'indique, et il paraît que dans les paroles assez
rares que j'échange avec les gens de la maison, rien non plus ne peut le
faire deviner.
Les premières fois, je me refusais à reconnaître mon écriture, tant elle
est changée en ces moments où la crise physique accompagne sans doute
l'aliénation morale. Il a fallu les assertions de ceux qui m'entourent.
--C'est vous qui avez écrit cela, me disent-ils.
Et une fois, le garçon de chambre m'a demandé:
--Où donc le prenez-vous ce M. Geoffroy, à qui vous écrivez? Dans la
lune?
Car c'est là une chose qui me frappe fortement. Tu es chez moi le lien
entre la réalité et le rêve. Dans l'un et l'autre de ces états tu ne
m'abandonnes jamais.
Quand je suis moi ou quand je suis l'autre, c'est toujours, toujours à
toi que j'écris.
Jeanne qui est ma vie, et toi qui es mon espérance, voilà ce que je
garde.
Cela me donne une foi superstitieuse en toi. Mon amitié s'obstine, mon
espoir grandit au lieu de s'éteindre.
Quand je perds courage, il y a un coin de mon coeur où je me réfugie. Ce
coin, c'est celui qui me parle de toi.
J'ai détruit les innombrables pages où ma plume avait tracé de confus
griffonnages--parfois des hiéroglyphes que je ne pouvais déchiffrer
moi-même.
Je n'ai gardé qu'un seul spécimen, que j'ai classé sous le n°115
ci-dessus et qui remplacera pour toi tous les autres.
Car ils se ressemblaient tous. C'était toujours une timide protestation
contre la folie, un remords exprimé au sujet de la tentative d'évasion.
Et la pensée de Jeanne.
Tu remarqueras que tout ce qui concerne Jeanne est net et lucide. En
moi, l'idée de Jeanne n'a jamais été folle.
Je dois dire pourtant que le billet classé sous le n°115 était de
beaucoup le plus raisonnable. C'est pour cela que je l'ai conservé.
Il y a une chose qui m'effraie, c'est le récit que j'ai à te faire de la
nuit du 7 au 8 octobre,--du dimanche au lundi: la nuit de l'évasion.
Je sens qu'il le faut.
Mais si tu savais combien mes souvenirs sont à la fois vagues et
douloureux?
Cette nuit-là, j'ai tué un homme.
Et j'ai perdu Jeanne!
J'essaierai demain.