J'y suis retourné ce matin. J'y peux aller tous les jours. Les gens de
la prison sont bons pour moi. Dans la pitié qu'on me témoigne, il y a
presque du respect.
Personne, du reste, n'est méchant avec elle. Depuis qu'elle est arrivée
d'Yvetot, elle a subi deux interrogatoires. Le juge lui parle avec
douceur. Seulement il lui laisse voir qu'il ne croit pas à ses réponses.
Elle me disait hier: «Il prétend que j'ai _un système_. Tout ce qui me
sort de la bouche fait partie de mon système. Le greffier, tout en
écrivant, marmotte le mot système entre ses dents...»
_Le système de l'accusée_, Geoffroy! Je connais trop cela. Au Palais,
nous nous blindons sans cesse contre le crime. Si l'innocence entre chez
nous, tant pis pour elle!
Il est bien certain que le crime est savant et que tout criminel a un
système parfois très profondément combiné.
Et ici même, Geoffroy, dès les premiers pas que je fais dans
l'instruction, mon sens de juge démêle la science d'un scélérat hors
ligne.
La pauvre Jeanne n'a pas de système, quoi qu'ils en pensent ou quoi
qu'ils en disent. Mais autour d'elle, un filet à mailles serrées, oeuvre
d'un véritable docteur ès-scélératesses, a été lancé et retombe,
l'enveloppant de ses plis.
Il y a là ce que les Anglais appellent une _regular roguery_, seulement
le _rogue_ n'est pas sous la main de la Justice.
Le docteur ès-crimes a échappé par sa science même aux investigations du
parquet. Il a fui comme le sauvage de l'Amérique du Nord, usant tous les
calculs de sa tactique à dissimuler sa retraite.
Chacun de ses pas en arrière a été un mensonge et une déception.
Il est là quelque part, ce virtuose de l'assassinat. Parmi ceux qui
suivent l'instruction, il est le plus attentif et le plus curieux, sans
doute. Il faut t'en fier à lui, Geoffroy, de tous les détails de la
prison, il n'ignore rien. C'est lui qui voit, c'est lui qui sait. Il rit
du juge, il défie l'avocat et sa compassion railleuse insulte à la
victime.
Oui, le crime est savant, le crime est prudent. De nos jours, il va à
l'école. Des gens se rencontrent qui dépensent à faire leur cours de
crimes autant de volonté, autant d'assiduité que nous mettons de
mollesse et de paresse à suivre notre cours de droit.
Ils connaissent mieux que nous ce que nous connaissons, et nous ne
savons rien de ce qu'ils savent.
Dans notre sac, il n'y a qu'un tour. Aussitôt qu'un accusé est sous
notre main, aussitôt qu'une série de preuves ou de vraisemblances nous
indique _qu'il y a lieu de suivre_, un singulier phénomène s'opère en
nous, magistrats insuffisants, amenés à la routine par la paresse.
Nous voulons bien nous efforcer, mais nous ne voulons rien perdre de
notre premier effort.
Le commencement de notre besogne est sacré, nous élevons un autel à
notre peine, qu'elle ait enfanté la vérité ou l'erreur.
Il est à nous ce travail. Nous défendons qu'on y touche.
Le seul moyen de ne perdre aucune parcelle de nos efforts, c'est d'en
consacrer provisoirement le résultat bon ou mauvais. Ainsi faisons-nous.
Par je ne sais quel travail de chimie intellectuelle, deux choses
absolument opposées se mêlent en nous et se confondent. Nous faisons de
l'hypothèse une réalité pour dormir dessus. Nous avons dit d'abord:
supposons que l'accusé soit coupable. Voilà bientôt un point réglé. Il
n'y a que le subjonctif à remplacer par l'indicatif: _L'accusé est
coupable._
Or, un coupable est nécessairement retors.
Et voilà comme quoi ma pauvre petite Jeanne a un système!
Chaque profession a son écueil. C'est ici l'écueil du juge, chargé d'une
instruction criminelle.
Dès qu'on s'est dit en désignant un être humain: voici le coupable, la
conscience est entraînée sur une pente terrible.
Comme nous avons consenti à tout voir au travers d'un certain milieu qui
est notre hypothèse même, élevée à la hauteur d'un fait, toutes choses
prennent pour nous la couleur de ce fait.
Nous avons mis au-devant de nos yeux des lunettes vertes, bleues ou
jaunes, nous voyons tout jaune, bleu ou vert.
Les faits se façonnent: ils entrent par le trou qu'on leur ouvre, ils se
groupent dans le moule qu'on leur présente....
Et tout cela de bonne foi, Geoffroy, voilà le grand, le vrai malheur. Je
n'ai jamais rencontré dans ma vie un seul juge qui fût de mauvaise foi.
S'il en est, j'affirme qu'ils sont très rares.
Mais ceux qui ne savent pas et qui ne peuvent pas sont nombreux. Or, le
crime est là d'un côté, la Société, de l'autre. La Société paye le juge
pour la garder contre le crime.
Pour chaque crime elle a droit à un coupable.
Ils savent cela, les autres licenciés, les autres docteurs, ceux qui, au
Moyen âge, écoutaient les professeurs de la Cour des Miracles. Crois-tu
donc bonnement, Geoffroy, qu'une institution comme la Cour des Miracles
puisse jamais tomber? Elle s'est transformée comme l'Université, mais
elle existe.
Elle ne mourra pas plus que l'Université. Les grandes choses ne meurent
jamais, surtout les choses gothiques. Certes, on ne passe plus sa thèse
à l'école du grand Coësre d'Égypte en dévalisant un mannequin garni de
clochettes, mais c'est qu'on fait mieux. Il y a de hautes études.
Quelque part, à de mystérieuses profondeurs, le vol a ses conférenciers,
l'assassinat ses philosophes. Pas de paresse ici! On étudie pour sa
peau.
Jamais Toullier ni Delvincourt ne furent écoutés comme les maîtres de
cette faculté redoutable où s'enseigne l'envers de la loi.
Ils sont forts, ils sont habiles, ils sont hardis, ils jouent du code
comme Liszt pétrissait l'ivoire de son piano. Rien ne les arrête
puisqu'ils ne croient à rien. Ils se sont dit, tout comme les autres: Il
faut un coupable. Ils en font un--qu'ils tendent aux autres au bout
d'une ficelle. Et les autres mordent à l'hameçon.
Geoffroy, parlerais-je ainsi si je n'avais pas intérêt? Aurais-je parlé
ainsi hier?
J'ai dépouillé la robe du juge. La femme que j'aime au-dessus de tout en
ce monde est une accusée. Puis-je être impartial?... Quand j'étais
magistrat, j'ai fait de mon mieux, toujours. Je pense que mes collègues
sont de même.
Seulement, ce pauvre être sans défense, Jeanne, ils disent qu'elle a un
système! quelque chose en moi s'est révolté. Qu'on la charge, qu'on
l'accable, tout est possible excepté l'impossible. L'impossible, c'est
que Jeanne ait un système!
Elle m'a accueilli ce matin d'un air tout pensif. C'est à peine si elle
m'a demandé de mes nouvelles.
--Lucien, je voudrais savoir une chose: Qu'est-ce que c'est qu'un
système?
J'ai senti froid dans mon sang, parce que je me suis dit: Si elle osait
leur faire une question de ce genre, comme ils crieraient à
l'hypocrisie! Je lui ai expliqué ce qu'on entend par système quand on
est juge d'instruction. Elle a réfléchi.
--Est-ce que je ferais mieux d'en avoir un? m'a-t-elle demandé.
J'ai repris ma place d'hier, et sa tête est revenue sur mon épaule.
Mais elle n'était plus si gaie. Il y avait de gros embarras dans sa
chère petite cervelle.
--Enfin, a-t-elle répété plusieurs fois, enfin, ils me croient donc
vraiment capable de cela!
J'ai répondu la première fois, et c'était la première fois aussi que
j'essayais de savoir d'elle quelque chose ayant trait au procès:
--Qu'est-ce que cela nous fait, puisque tu n'étais même pas à Paris au
moment où le meurtre a été commis?
--Mais si fait! s'est-elle écriée. Tu ne te souviens pas bien. Nous
étions venues pour les affaires de pauvre papa. Et ce fut pendant ce
voyage qu'on me vola mes ciseaux dans mon vieux nécessaire. Je leur ai
dit cela. M. Cressonneau a souri, et le greffier aussi. Je n'aime pas
quand ils sourient....
--Jeanne, lui ai-je dit, mon bon petit amour, je vais t'interroger, moi
aussi, parce qu'il faut que je sache bien tout pour te défendre. Veux-tu
me répondre?
--C'est donc vrai, alors! s'est-elle écriée. J'irai-là! avec des
gendarmes! maman aurait voulu venir avec moi. Ah! je suis contente
qu'elle soit morte!
Elle n'aurait pas pleuré, je crois, car elle est brave plus que je ne
puis le dire. Mais ses larmes sont venues quand elle a vu les miennes
couler.
Elle a essuyé mes yeux avec son mouchoir.
--Eh bien, après! s'il faut aller, j'irai. Tu seras-là. Mon Dieu! comme
je te fais du chagrin!
J'ai poursuivi mon interrogatoire:
--Jeanne, tu ne connaissais pas du tout le comte Albert de Rochecotte,
n'est-ce pas?
--Si, Lucien, je l'avais vu une fois quand pauvre maman me mena à
l'Opéra. Notre cousin Rochecotte était là avec papa et des dames. Il me
parut qu'ils se moquaient de papa, comme s'ils le trouvaient trop vieux
pour être avec eux. Il y avait d'autres jeunes gens.
--Et Albert te vit-il?
--Oh! non, Maman et moi nous nous mîmes dans un endroit sombre. Maman
était fâchée d'être venue.
--Remarquas-tu la dame qui était avec Albert?
--Quand maman me le montra, elle me dit: «C'est le beau, celui qui est
tout seul.» Il n'avait pas de dame avec lui.
--Tu es bien sûre de cela Jeanne?
Une nuance rosée vint à ses joues pendant qu'elle réprimait un sourire
espiègle.
--Bien sûre, répondit-elle, puisque la dame que papa avait amenée était
pour le comte Albert.
--Toute jeune, celle-là, n'est-ce pas, Jeanne?
--Mais du tout. Une grande brune, très belle, trop forte, et qui
paraissait bien près de ses trente ans. Ce n'était pas Fanchette. Je
repris:
--Jeanne, veux-tu me dire l'histoire de ton enfance?
--Je veux bien, mais elle n'a pas beaucoup d'histoire, mon enfance. Nous
habitions une grande maison de campagne, presque un château, près de
Dieppe. Notre plus proche voisin était le marquis de Chambray qu'Olympe
épousa plus tard.
--Te souviens-tu bien d'Olympe en ce temps-là.
--Non, très peu. J'entendais dire qu'il n'y avait rien de si beau
qu'elle, mais elle était trop grande pour moi.
Nous vivions comme des riches, seulement il arrivait du matin au soir
des gens qui voulaient être payés.
Pauvre papa n'était pas méchant, au moins. Il ne grondait jamais maman
que pour avoir de l'argent. Maman l'aimait bien. Une fois pourtant, elle
se fâcha contre lui. Cela m'est resté. Je la trouvais trop sévère.
Pauvre papa s'en alla, et maman ne mit plus jamais son cachemire de
l'Inde.
--En s'en allant, le baron l'avait emporté?
--Oui, et les bracelets, avec la broche et les boucles d'oreilles. Maman
m'a dit depuis que c'était à lui, tout cela, et qu'il n'avait pas volé.
--Mais qu'avait-il fait pour fâcher ta chère mère?
--Dame... nous ne pûmes pas rester dans le pays.
--Où allâtes-vous, Jeanne?
--Partout. J'étais encore bien petite. J'ai été dans plus de dix
pensions à la queue leu leu. Pauvre papa venait toujours, et alors nous
partions.
--Tu étais déjà grande quand vous vîntes au Bois-Biot?
--Oh! bien grande. Ce fut quinze jours après notre arrivée que pauvre
maman me dit: «Il y a ici un jeune substitut qui est notre ennemi.»
Sais-tu que je te détestais? c'est pauvre maman qui t'excusa près de moi
quand tu nous eus fait condamner. Et puis je te vis, et puis je t'aimai.
Je l'attirai contre mon coeur.
Nous n'en avons pas dit plus long pour aujourd'hui.
Je saurai tout en l'interrogeant ainsi petit à petit.
En la quittant, aujourd'hui, j'ai salué une soeur dans le corridor; elle
m'a dit:
--C'est véritablement une enfant. Est-il vrai, Monsieur, que vous ayez
possibilité d'établir un alibi?
J'ai répondu non.
La soeur a secoué la tête.
--On annonce que ce sera la troisième affaire de la session, a-t-elle
ajouté. Probablement le 17 ou le 18 octobre. Nous ne sommes pas dans les
secrets de Dieu, Monsieur, mais je prie pour vous deux tous les matins
et tous les soirs.
--Eh bien? et cet alibi! m'a demandé la femme du concierge.
Là-bas, le mot _alibi_ jouit d'une grande popularité. Je n'ai pas cru
devoir être aussi explicite qu'avec la soeur. J'ai répondu:
--Nous avons bonne espérance.
--Bravo! mais vous feriez peut-être bien de prendre avec vous, pour vous
aider, un de nos messieurs à la mode. Ça enlève une histoire. Un jury et
une crêpe, voyez-vous, c'est deux choses qui se retournent sur le feu.
Je te l'ai dit, Geoffroy, on est très bon pour nous.