29 septembre.

Geoffroy, j'ai vu Jeanne. Je craignais de la trouver bien plus changée.

Elle m'a grondé parce que je pleurais. Elle veut que j'aie confiance en

Dieu.

J'avais passé toute la soirée d'hier, toute la nuit, toute la matinée

d'aujourd'hui à méditer sur ce grand acte que j'allais accomplir.

Prendre sur moi la défense de Jeanne! J'étais bien heureux, mais j'avais

grand peur.

Je comptais l'interroger minutieusement. Ne savais-je pas que la lumière

sortirait de ses réponses tout naturellement?

Je ne l'ai pas interrogée. Le temps nous a manqué pour cela. Elle a mis

sa tête sur mon épaule et nous avons parlé de sa mère.

Mon Dieu! je ne demande pas mieux que d'avoir confiance en vous! Mais à

voir cette tête suave, miroir d'une âme angélique, prise dans ce sombre

cadre d'une cellule de prison, que croire de votre justice?...

Je disais cela. Elle a posé ses deux mains sur ma bouche. Elle m'a dit:

--Au-delà de ce monde, il y a autre chose....

Et puis elle s'est mise à sourire, ajoutant:

--D'ailleurs, je ne serai pas condamnée, puisque tu es mon avocat.

Et son front a remplacé ses deux mains sur ma bouche, pendant qu'elle

répétait en extase:

--Mon mari, mon mari, mon mari! Tu es mon mari!

Nous nous aimons, Geoffroy, nous sommes heureux. Elle a raison. Il faut

croire à la miséricorde de Dieu.

Changerais-je mon sort contre celui d'un roi?...

Elle est à moi, elle est ma femme. Ils ne peuvent pas faire qu'elle ne

soit pas ma femme. Voilà où Dieu est grand! Voilà où Dieu est bon! Que

son nom soit mille fois béni!

Dans la petite maison du Bois-Biot, du temps de Mme Péry, il y avait

une chambre qui donnait sur l'ancienne avenue du manoir. Le manoir a

disparu, mais les grands chênes restent.

Mme Péry avait son piano dans cette chambre. Elle chantait bien

rarement. Une fois pourtant, j'entendis le piano en passant dans

l'avenue, et la voix de notre chère jeune mère descendit parmi les

branches.

Elle chantait la chanson normande, la pauvre _Chanson du Poirier_.

_Au bas de not'village,_

_Ma lon lan la,_

_Ma tour la-i-la,_

_Au bas de not'village_

_Il était un poirier._

_Il était un poirier (bis)_

_Tous deux sous son ombrage_

_Nous venions nous aimer._

_Perrine, ma Perrine,_

_Ma lon lan la_

_Ma tour la-i-la,_

_Perrine, ma Perrine,_

_Veux-tu nous épouser?..._

Dans la cellule de la prison où nous étions. Jeanne s'est mise à chanter

cela. Sa mère bien-aimée revivait et souriait entre nous deux.

Nous nous tutoyons maintenant. Jeanne m'a dit:

--Toi, tout te fait pleurer!

Elle n'a plus voulu chanter.

Je n'ai pas insisté. Les gens de la prison trouveraient peut-être que

c'est mal. Il vaut mieux qu'elle ne chante pas.

C'est une histoire touchante que la _Chanson du Poirier_. Perrin et

Perrine sont des fiancés. Ils sont trop pauvres pour faire des noces,

mais ils soupirent sous le poirier. Perrin tire au sort. Il a un bon

billet, quelle joie! Mais il part tout de même parce que François, son

frère de lait est tombé soldat et que la vieille mère de François

pleure.

Le poirier est tout en fleurs. Perrin et Perrine y viennent une dernière

fois. Ô Perrin! mon ami bon et brave! je t'attendrai, je t'attendrai!

C'est Perrine qui dit cela. Et Perrin:

_Quand ce fut à la guerre,_

_Ma lon lan la Ma tour la-i-la,_

_Quand ce fut à la guerre,_

_Je me sentis trembler_

_Je me sentis trembler, (bis)_

_Je voyais par-derrière,_

_Je voyais le poirier...._

Et sous le poirier tout ce qu'on regrette: la brise du pays, l'herbe de

la prairie, et Perrine si jolie!

Mais une voix a parlé au-dessus du canon. En avant! c'est l'empereur qui

passe.

--Tu as peur, conscrit?

--Non, sire.

--Comment t'appelles-tu?

--Perrin.

--Perrin, je te fais brigadier....

Si Perrine savait cela! Que c'est facile, la guerre! Une, deux, droite,

gauche, et ne jamais reculer! Comme cela, on arrive le premier à la

brèche.

--Tiens, c'est toi, brigadier?

--Oui, sire.

--Ramasse une épaulette, lieutenant!

Oh! Perrine! Perrine! Une, deux, droite, gauche, toujours,

toujours--jusqu'à Moscou!

Mais pas plus loin!

On recule à travers les plaines glacées.

--Capitaine! le dernier à la retraite! Voici ma croix.

--Sire, merci.

Mais reverra-t-il Perrine, après tant de fatigues et de blessures?

Une--mais pas deux!

Droite--mais pas gauche! Il reste une de ses jambes dans la neige, sur

la route qui revient vers la patrie.

Il y serait resté lui-même sans une vision qui réchauffa le sang de ses

veines:

_Perrine, ma Perrine,_

_Ma lon lan la,_

_Ma tour la-i-la_

_Perrine, ma Perrine,_

_Priait sous le poirier...._

La guerre est finie. L'heure du retour a sonné. Comme il se hâte! Voici

déjà le village. Mais le poirier?

C'est le printemps. Le poirier devrait être en fleurs.

Ils ont coupé le poirier!

Le clocher est resté debout, lui, car les cloches sonnent. Pourquoi

sonnent-elles? Pour une noce.

--Qui se marie?

--Regardez! Voilà les fiancés.

Les fiancés montaient les marches de l'église: Perrine et François.

C'est triste la guerre.

Perrin entre, clopina clopant, derrière eux dans l'église. Il se cache à

l'ombre d'un pilier. Que va-t-il faire? Essuyer une larme et prier,

_Prier pour sa Perrine,_

_Ma lon lan la_

_Ma tour la-i-la,_

_Prier pour sa Perrine_

_Et son frère de lait...._

Geoffroy, Geoffroy, moi, je suis aimé. Ne cherche pas pourquoi je t'ai

dit la chanson normande. C'est pour me vanter de mon bonheur.

Je me trouve si heureux, si heureux!

Le dernier vivant · 第 227 / 341 题