L'incomparable Olympe

--M. de Roeux continua la marquise après un silence, ce n'est pas

seulement Lucien qui m'a calomniée près de vous.

--Madame, répondis-je, Lucien ne s'appartient plus à lui-même. Moi, je

n'ai qu'un désir, c'est de vous trouver telle que les amis de votre

enfance, Lucien lui-même et Albert, vous dépeignaient à moi autrefois.

Elle eut un sourire fier et triste qui fit tout à coup éclater sa beauté

comme la couche de vernis illumine, sous le noir, les splendeurs

inconnues d'un tableau de maître.

--Je ne suis pas adroite, moi, M. de Roeux, me dit-elle, je n'essayerai

pas de lutter avec vous. J'ai un secret, vous le savez, et il est bien

pesant, puisque j'ai prêté un jour ma maison à ma rivale pour y célébrer

les fêtes de son mariage.... Vous pensez à l'arrestation de Jeanne? Je

lis cela dans vos regards. Vous vous trompez, l'arrestation de Jeanne me

surprit, me frappa tout autant que Jeanne elle-même. Je la croyais à

l'abri: j'avais des raisons de croire cela, Monsieur....

Elle s'interrompit parce que mon regard, peut-être, était incrédule.

--Non! reprit-elle, ne cherchez rien en dehors du secret que je confesse

avoir. Malheur ou faute, ce secret me livre en proie à un tyran sans

pitié, qui ne se contente pas de m'opprimer, qui travestit mes actes et

ma pensée, qui me perd--qui me déshonore!... On vous a dit que j'étais

l'héritière, après cette malheureuse enfant, Jeanne, qui venait

elle-même après Albert de Rochecotte, l'héritière de la tontine, de

cette fortune immense et infâme dont Paris commence à s'occuper... on

vous a dit cela, n'est-ce pas?

--On me l'a dit, Madame.

--On vous a menti. Cela n'est pas vrai. Ou plutôt, s'il est vrai que je

sois l'héritière, il est faux que je poursuive l'héritage. Un autre est

là derrière moi qui fait agir mes mains garrottées.... On vous dira

demain que j'ai fait interdire un vieillard,--le _dernier vivant_... ce

n'est pas vrai! ce n'est pas moi! c'est mon secret qui agit malgré moi.

Moi, je n'ai jamais fait que porter les aliments à la bouche de ce

misérable vieillard, dont la folie consiste à se laisser mourir

d'inanition au milieu de ses richesses. Mais à quoi bon me défendre?

Personne ne m'attaque, n'est-ce pas M. de Roeux?

--Madame, répondis-je avec beaucoup de respect, si je dois apprendre

plus tard les choses auxquelles vous venez de faire allusion, au moins

n'en suis-je pas encore là de ma lecture.

Elle me regardait d'un air vraiment désespéré.

--Que faire? murmura-t-elle, sans savoir qu'elle parlait; vous avez

entre les mains ce que vous croyez être mon écriture! chaque parole qui

tombe de mes lèvres doit être pour vous un mensonge. Il y a quelque

chose de plus odieux que le crime, c'est l'hypocrisie. Moi, pour vous,

je suis à la fois hypocrite et criminelle....

Sa belle tête s'était courbée, elle la redressa.

--Mais dites-moi donc ce que vous pensez de moi, Monsieur!

s'écria-t-elle avec plus de douleur encore que de colère.

Et, sans attendre ma réponse qui, peut-être, aurait été difficile, elle

reprit brusquement:

--Laissons cela. Il y a longtemps que je n'espère plus rien, pas même

justice. J'aurais voulu seulement qu'il fût heureux.... Vous savez de

qui je parle... car le sentiment que j'ai pour lui survit à tout, chez

moi, M. de Roeux, je l'emporterai avec moi hors de ce monde. Je n'ai pas

été exaucée. Il est malheureux et son malheur va s'aggraver jusqu'au

désespoir. J'ai désiré une entrevue avec vous pour savoir si vous

voudriez vous charger d'apprendre à M. Lucien Thibaut une mauvaise, une

cruelle nouvelle.

Son regard qui couvrait le mien s'imprégnait d'une dignité grave.

--Quelle nouvelle? balbutiai-je, car les paroles prononcées naguère me

revenaient et je craignais de deviner.

--C'est bien cela, me répondit-elle, comme si j'eusse exprimé ma

crainte.

Puis elle ajouta d'une voix étouffée, mais sans baisser les yeux.

--Jeanne est morte.

À cette sinistre déclaration mon fauteuil recula malgré moi.

--J'avais fait mon devoir, poursuivit Mme la marquise, vous verrez

plus tard, si vous ne l'avez pas encore vu, que j'avais contribué à

l'évasion... j'avais donné asile à ma cousine, à la femme de mon seul

ami dans mon château près de Dieppe.... Pourquoi je n'avais pas prévenu

Lucien? Ah! c'est bien vrai! mais demandez-moi aussi pourquoi je ne suis

pas depuis un an au fond d'un cloître? Esclave! esclave! j'espérais

pourtant donner cette grande joie à celui qu'un peu de joie ferait

renaître. Je me disais: Je le prendrai par la main, bientôt.... Bientôt,

je le conduirai à celle qu'il aime....

Elle avait des larmes plein la voix. Encore de vraies larmes.

Je l'écoutais, je l'examinais de toute ma faculté de juger. Eh bien!

non, je ne la condamnais pas sans appel! Le juré ne doit compte de ses

impressions qu'à sa conscience. Je gardais un doute....

Mais il y avait quelque chose de plus étrange encore. La mort de Jeanne

qui m'avait d'abord porté un si rude coup, laissait à peine une trace

dans ma pensée. Était-ce que je n'y croyais déjà plus?... Mme la

marquise me tendit une lettre timbrée de Dieppe en ajoutant:

--Voici l'annonce que je reçois du malheureux événement.

Je pris la lettre et je la parcourus des yeux. Je ne crois pas que

Mme la marquise eût conscience du motif de ma froideur.

--Vous chargez-vous de la triste commission, M. de Roeux? me

demanda-t-elle quand je lui eus rendu la lettre mortuaire.

Il me sembla que la lettre était d'un médecin ou du curé: un témoignage

impossible à suspecter. Mais ce n'était ni le curé ni le médecin que je

soupçonnais de mensonge en moi-même.

--Puisque vous le désirez, Madame, répondis-je, je m'en chargerai.

Elle me remercia. Je vis bien que l'entrevue, pour elle, n'avait plus de

raison d'être. Mais moi, je n'avais pas fini.

--Madame, lui dis-je, en continuant de parler dans le diapason ému

qu'elle avait choisi elle-même, auprès de cette pauvre jeune tombe, me

permettrez-vous de vous adresser une question?

--Faites, Monsieur.

--Dans votre pensée, à vous.--avec ou malgré le témoignage apporté par

la lettre de Rochecotte--dans votre conscience, Madame, oui ou non,

cette malheureuse enfant était-elle coupable?

Mme la marquise ne s'attendait pas à cette question; elle fut quelque

temps avant de me répondre. Je la vis, je la sentis encore bien mieux se

recueillir. Je ne me suis pas chargé d'expliquer cette âme. Elle se

détourna pour cacher une larme qui jaillissait de ses yeux.

--Non! répondit-elle avec force et comme si sa conscience eût fait

explosion.

--Non! répétai-je.

Son regard revint à moi. Elle avait déjà l'oeil sec.

--M. de Roeux, poursuivit-elle avec une froideur soudaine, s'il m'était

permis de parler, ce serait la fin de mon supplice. Ne m'interrogez

plus, je ne pourrais pas vous répondre. Personne n'est coupable. Il y a

un démon. Un seul démon suffit pour un monceau de crimes.

Elle se leva. Je l'imitai aussitôt.

--Épargnez Lucien, me dit-elle, pendant que je saluais pour prendre

congé. Qu'il apprenne cela lentement, peu à peu. Un choc trop brusque

pourrait le tuer.

Elle me reconduisit jusqu'à la porte. Ses derniers mots furent ceux-ci:

--M. de Roeux, je voudrais bien être à la place de Jeanne!

Était-ce une comédienne très habile? En regagnant ma voiture, j'avais la

tête pleine. Je cherchais en vain à mettre de l'ordre parmi la révolte

de mes pensées. Avais-je eu tort ou raison de ne point prononcer les

deux noms qui tant de fois étaient venus jusqu'à mes lèvres? Celui du

président Ferrand--et surtout M. Louaisot de Méricourt. J'avais souhaité

cette entrevue. Je m'étais préparé pour une lutte d'où, selon moi, il

était impossible que la lumière ne jaillit pas dans une certaine

mesure. Et en effet, tant que le regard triste de Mme la marquise

Olympe était resté sur moi, il m'avait semblé que je soulevais un coin

du voile. Je croyais comprendre ou du moins deviner.

Une explication voulait naître en moi. J'entrevoyais à tout le moins,

pesant sur le coeur de cette femme, une oppression qui me semblait

lourde comme la fatalité. Mais dès que je fus seul, rien ne resta, sinon

l'image de cette incomparable beauté qui me poursuivait mystérieuse,

énigmatique comme le sphinx. Je sautai dans ma voiture et je dis au

cocher:

--Belleville, rue des Moulins.

Aussitôt assis, je crus entendre un soupir--ou un éclat de rire étouffé

dans l'air qui m'environnait. Pendant mon absence, l'intérieur de la

voiture avait pris une odeur de pipe.--De pipe pauvre. Car l'odeur des

pipes a des degrés. J'ai dit qu'il pleuvait. Je pensai que mon cocher

avait pu chercher un abri dans la voiture. Mon pardessus avait glissé de

la banquette parterre, où il formait tas.

Comme j'avançais la main pour le relever il s'agita.

Je crus qu'il y avait un chien dessous.

--N'ayez pas peur, dit une pauvre voix cassée, pendant que la maigre

figure de mon protégé du trottoir,--celui à qui j'avais donné une pièce

de vingt sous--sortait de dessous le paletot.

Jamais de ma vie je n'ai vu rien de si plat que ce pauvre petit homme.

En vérité, sous le pardessus, un chien eût paru davantage.

--Monsieur, ajouta-t-il quand il fut débarrassé, je ne suis pas ici dans

de mauvaises intentions.

Je le regardais profondément ahuri. L'idée lui vint que je ne le

reconnaissais pas.

--Calvaire! me dit-il d'un ton de professeur bienveillant qui fait la

leçon à son élève. Vous avez ma carte. C'est un pseudonyme analogique

pour remplacer Martroy. Calvaire, Martroy (place du), à Orléans. Loiret,

pour rappeler le supplice de Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, qui est la

honte de l'Angleterre!

--Ah! ça, m'écriai-je, qu'est-ce que diable vous me voulez, vous?

Je ne savais, en vérité, si je devais rire ou me fâcher. Ses yeux

myopes, montés sur antennes, jaillirent hors de son front et vinrent me

regarder avec un certain effroi.

--Je ne veux pas de scandale, reprit-il précipitamment. Je n'ai pas le

moyen de le supporter. Ma position est irrégulière et me commande la

prudence la plus scrupuleuse.

Il mit sa main au-devant de sa bouche en manière de porte-voix et

ajouta:

--Vous n'avez donc pas lu ma carte? Je suis obligé d'emprunter le voile

du pseudonyme, Monsieur. Mais je vous en donne la clef:

Calvaire-Martroy!

--Martroy! répétai-je.

Un vague souvenir me reportait au dossier de Lucien.

--J'ai vu ce nom là quelque part! fis-je en me parlant à moi-même.

--Je crois bien! s'écria mon petit homme, qui ramena ses yeux d'escargot

à leur place normale. Monsieur, vous avez vu mon nom; car il est à moi,

soit dans les lettres de M. Mouainot de Barthelémicourt (pseudonyme),

soit dans celles de Mme la marquise (pseudonyme) Ida de Salonay. Ida

pour Olympe, deux montagnes de l'antiquité, Salonay, pour Chambray,

salon, chambre, analogie raisonné série des pseudonymes logiques, tous

inventés par moi, bon monsieur, comprenez-vous?

Le dernier vivant · 第 220 / 341 题