Mes yeux restaient fixés sur la signature de romancier qui terminait ce
fragment. Je cherchais en vain à faire la lumière dans ma pensée. Il me
semblait voir derrière cette signature une personnalité autre que celle
du romancier lui-même.
Cela avait odeur d'attaque. Ce n'était pas seulement l'introduction d'un
récit populaire. Je ne sais quoi de savant et de menaçant se cachait
sous ce début de prologue, lestement troussé.
Contre qui allait être dirigée l'attaque? Rien ne pouvait encore le
faire deviner, à moins que ce fût contre le dernier vivant de la
tontine.
Mais quelque chose me disait que cette machine de guerre dont je ne
pouvais encore mesurer ni la portée ni la puissance avait un autre
objectif.
Ce ne pouvait être ni Lucien, ni Jeanne. Ils étaient trop complètement
vaincus. Inutile assurément de pointer contre eux cette grosse
artillerie.
L'idée me vint que c'était peut-être moi-même qui servait de cible....
Il fallait que le fragment m'eût bien vivement frappé, par ce qu'il
disait, et surtout par ce qu'il promettait de dire, car je ne repris pas
la lecture du dossier de Lucien. Je demeurai là, méditant, cherchant à
deviner quel était le but de l'article, et surtout le but de la
communication qui m'en était faite.
Il y avait trois lettres sur mon plateau: deux de forme ordinaire et
une très grosse qui ne portait pas le timbre de la poste. Par manière
d'acquis, je pris cette dernière et j'en rompis le cachet. Il s'en
échappa des papiers d'imprimerie.
Je sais ce que c'est qu'une «épreuve» ayant corrigé celles de mon livre,
mais je n'avais rien sous presse, et mon premier mouvement fut de croire
que l'imprimeur s'était trompé en m'adressant ce paquet.
Cependant, comme il y avait deux lignes écrites à la main en tête de la
première feuille volante, j'y jetai les yeux pour me bien assurer du
fait.
C'était encore la même écriture: celle de la note trouvée par moi à la
troisième page du journal _Le Pirate_.
Cette fois, M. Louaisot de Méricourt--car j'avais parfaitement reconnu
mon attentionné correspondant--me disait:
«J'ai bien pensé, Monsieur et cher client, qu'il ne vous serait pas
désagréable de devancer la publication du second numéro. Il a du talent,
ce jeune homme-là, hé!»
Je me jetai aussitôt sur les épreuves comme sur une proie.