5 septembre 1865.

_À Geoffroy._

Je devrais écrire plutôt «à moi-même», car c'est à moi que je parle.

Je me marie demain. C'est demain que je serai le plus heureux des

hommes. Dire comment je l'aime est impossible. Jamais femme ne fut

adorée ainsi. Je crois qu'elle m'aime également du plus profond de son

coeur. Elle a peur, et moi je tremble.

Nous sommes fous. À moins que l'excès de la félicité ne ressemble à la

souffrance.

Olympe est là, devenant tous les jours plus pâle. Ses yeux ont

étonnamment grandi. Elle est belle à inspirer de la terreur.

Ma mère... quelle étrange chose! peut-on être à la fois bon et méchant?

ma mère a écrit à Jeanne une lettre qui l'a troublée. Jeanne me l'a

communiquée. Elle ne me cache rien. En lisant cette lettre, j'avais le

rouge au front.

Qu'est-ce que Jeanne doit penser de ma mère?

Mais voilà ce qui me frappe le plus dans cette lettre:

Ma mère semble avoir entrevu quelque chose de la situation où nous

sommes vis-à-vis l'un de l'autre, Olympe et moi.

Comment? Je n'en sais rien et ne puis le savoir. Ma mère a l'air de

connaître, à tout le moins vaguement, l'oppression que je fais peser

sur Olympe.

Elle était l'esclave d'Olympe. Le mois dernier encore, il n'y avait pour

elle qu'Olympe. Maintenant tout cela est changé du blanc au noir. Elle

abandonne Olympe ouvertement, cruellement, Olympe vaincue ne lui inspire

ni sympathie ni pitié.

Pour un peu, elle l'accablerait.

Loin de s'étonner des bontés peut-être excessives qu'Olympe témoigne à

Jeanne, ma mère trouve qu'il en faudrait davantage. Elle est insatiable

et impitoyable. Elle ne s'en cache pas, elle s'en vante.

Hier, c'était la signature du contrat. Olympe, accomplissant à la

lettre, ou plutôt bien au-delà de la lettre les conditions dictées par

moi dans notre fameuse entrevue, a déclaré ses intentions par-devant

notaire.

Elle a assuré à Jeanne des avantages que je ne veux même pas énumérer.

Je fais serment devant Dieu que jamais un centime de cet argent

n'entrera chez nous. Ma femme mangera mon pain et ne mangera que mon

pain.

Pendant que le notaire écrivait, ne réussissant pas toujours à cacher sa

surprise, la sueur froide baignait mes cheveux, et dix fois, j'ai cru

que j'allais me trouver mal.

Eh bien! ma pauvre bonne mère regardait non seulement comme tout simple

qu'Olympe se dépouillât ainsi de son vivant, mais elle aurait voulu

davantage.

Elle ne prenait point souci de le dissimuler. Les signes de son

désappointement étaient visibles.

Elle aurait voulu l'hôtel de Chambray, le jugeant commode et très bien

situé. Nous y eussions demeuré tous ensemble. Je crois que Célestine et

Julie avaient déjà choisi leurs chambres.

Elle aurait voulu le château à la porte de Dieppe. L'été prochain, ces

demoiselles auraient été toutes portées pour prendre les bains de mer.

Est-ce là simplement de l'aberration? ou bien savent-elles ce que

j'ignore moi-même?

En sortant, j'ai dit à ma mère, qui se plaignait tout haut et fort

amèrement:

--Mais enfin, Mme la marquise ne doit rien à sa cousine!

Elle m'a regardé entre les deux yeux. Sa figure était à peindre; mais je

ne saurais dire ce qu'elle exprimait. Mes deux soeurs hochaient la tête

en se pinçant les lèvres. Ma mère a enfin répondu sèchement:

--Ne vous faites pas encore plus innocent que vous ne l'êtes. Mme la

marquise a l'âge de raison, je suppose? Si elle ne devait rien, pourquoi

paierait-elle? Payer! Geoffroy, on me paye! Et moi, du moins, je sais

qu'on ne me doit pas!

La nuit, j'ai rêvé que je voyais mon père et qu'il détournait de moi son

visage. Mon père était un honnête homme.

Et vous aussi, Geoffroy, je vous ai vu. Vous êtes venu dans mon rêve. Je

vous ai reconnu d'abord souriant et heureux, comme vous vous présentez

toujours à ma pensée.--Mais bientôt vos traits se sont rembrunis et vous

vous éloigniez de moi avec une méprisante compassion. J'avais beau vous

crier: «Tout cela n'est qu'une feinte!» Je vivrai avec mon traitement

comme devant. Nous ne garderons pas une parcelle du bien d'Olympe....

Vous ne m'écoutiez pas!

Mes mains jointes se tendaient vers vous; je disais encore: «Il fallait

bien arracher le consentement de ma mère...»

Votre dédaigneux silence m'écrasait....

Oh! Geoffroy, il y a un mot dégradant que nous connaissons bien, nous

autres magistrats, et qui désigne au palais le plus lâche des crimes.

Dans mon rêve des voix murmuraient ce mot ignominieux autour de mon

oreille.

Faut-il le prononcer?... _Chantage...._ Moi! un juge!

Et de quel droit ai-je pesé sur cette femme? Tous les malheurs sont-ils

donc criminels? Cette femme a un secret qui n'est peut-être pas

coupable. Il y a des infortunes que l'on cache. Les lépreux marchaient

sous un voile.

Et je suis venu vers elle qui a joué avec moi enfant, qui m'a aimé jeune

fille, qui, femme, m'aime encore et davantage, je suis venu--j'ai posé

mon doigt sur son malheur, sensible comme une plaie, j'ai appuyé--j'ai

appuyé sans précaution ni mesure, comme les bourreaux du temps passé

donnaient la question à leurs victimes, jusqu'à ce qu'elle m'ait dit:

«Je suis vaincue! Ce que vous exigez, je le ferai!»

Geoffroy, aurais-je donc mieux fait de laisser mourir ma pauvre petite

Jeanne?... car elle se mourait, croyez-moi, lentement et misérablement.

Si vous pouviez la voir relevée, rafraîchie, ressuscitée, on peut le

dire, comme une fleur expirante à qui le Ciel a versé une goutte de sa

rosée!

Elle est joyeuse, elle est heureuse, malgré les pressentiments qui

rôdent autour d'elle et qu'elle traite de chimères.

Seigneur mon Dieu! s'il faut un châtiment, qu'il soit pour moi, pour moi

tout seul!

Elle n'a rien fait, elle n'a rien su, mon Dieu! Mon Dieu! elle est

l'innocence même....

Le dernier vivant · 第 157 / 341 题