Pièce numéro 60 bis

(Incluse dans la précédente. Écrite et signée par Jeanne Péry. Même date

et même adresse.)

Cher Lucien,

Je suis si heureuse qu'il me vient des terreurs. Tout m'effraie. Quand

j'ai appris, avant-hier, que vous étiez souffrant et alité, une crainte

égoïste m'a saisie. Je me suis dit: Si j'allais rester seule!

C'est que je ne comprends rien à mon bonheur. Il y a des moments où je

n'y crois pas, Olympe est pour moi plus qu'une soeur. Il me semble que

ma mère elle-même ne m'entourait pas de si exquises tendresses.

J'avais été élevée à penser qu'elle nous méprisait pour notre infortune.

Comme c'était injuste! Combien pauvre maman se trompait! Oh! si elle

l'avait mieux connue, l'aurait-elle assez aimée!

Lucien, nous serions bien ingrats si nous ne lui donnions pas la

première place dans notre coeur.

Mais qu'a-t-elle donc à tant souffrir, le savez-vous? Hier, je l'ai

trouvée au jardin. C'était dans un endroit obscur et solitaire. Elle ne

pouvait s'attendre à m'y rencontrer. Elle était assise sur un banc, elle

avait la tête entre ses mains. Ce que je voyais de son visage me

laissait dans le doute et je n'aurais pas pu dire si elle était

courroucée ou désespérée.

Au bruit de mes pas, elle a retiré ses mains et j'ai vu qu'elle avait

pleuré.

Elle a voulu sourire et me dire que j'étais folle, mais j'en suis bien

sûre, Lucien, ses pauvres beaux grands yeux étaient rouges de larmes.

Elle! Olympe! la marquise de Chambray! si belle! si noble! si enviée!

pleurer!

Que je voudrais avoir le moyen de guérir sa peine! Savez-vous qui cause

son chagrin? Il ne se peut pas qu'elle ait des ennemis.

Nous parlons de vous sans cesse, elle sait qu'aucun autre sujet ne me

plaît. Dimanche, elle me disait: «Je l'aime à cause de vous.»

Est ce vrai? Non. Elle veut dire peut-être qu'elle vous aime encore

davantage; car elle vous aimait auparavant, puisqu'elle vous connaissait

bien avant de me connaître.

Quelquefois aussi, elle amène la conversation sur ma mère. Elle m'écoute

parler de ma chère morte.

Je l'aime tous les jours davantage. Je souffre à la voir triste, triste

jusqu'au découragement. Et que puis-je pour la consoler, ne connaissant

point son mal?

L'idée m'est venue que peut-être elle aime. Mais, en ce cas, serait-il

possible qu'elle ne fût point aimée?

Lucien, mon Lucien, guérissez-vous bien vite et ne restez pas éloigné de

moi. Dès que je ne vous vois plus, je crois faire un rêve. Est-ce bien

croyable, en effet, Lucien? Vais-je être votre femme?

Nous nous sommes aimés dès le premier regard. Mais que d'obstacles il y

avait entre nous! Pauvre maman qui vous aimait pourtant presque aussi

bien que moi, me défendait toujours d'espérer. Nous voit-elle, Lucien?

Si elle nous voit, elle doit être heureuse.

Elle nous voit. Il me semble que je l'entends prier longtemps et

ardemment pour Olympe.

Oh! priez, mère chérie, portez votre prière jusqu'aux pieds de Dieu.

J'ai beau regarder en arrière, je ne vois qu'Olympe qui m'ait été

secourable. Priez, ma mère, payez la dette de votre fille!

C'est si vrai, Lucien! Sans elle, nous serions encore tout au fond de

notre misère.

Aussi, dès que je suis seule, une foule de questions se posent au-dedans

de moi-même. La nuit, je les écoute comme des refrains:

Comment ai-je pu mériter de sa part cet intérêt si subit et si profond?

Cette amitié précieuse qui me relève à mes propres yeux et surtout aux

yeux des autres? Pourquoi ai-je souffert si longtemps loin d'elle?

Pourquoi est-elle venue si soudainement à mon secours?

Je vous ai interrogé déjà bien des fois, jamais vous ne m'avez répondu.

Je croyais lire pourtant dans vos yeux que vous auriez pu me

répondre....

Mais je cause, je cause et j'oublie le principal objet de ma lettre.

Hier, votre chère maman est venue me voir avec vos soeurs.

Je dis me voir, car c'est _moi_ qu'elles ont demandée.

Cela a fait sourire Olympe, qui n'en a témoigné aucun déplaisir.

Moi, j'en ai été un peu blessée.

Votre bonne mère a été charmante, oh! charmante. Et vos soeurs, donc!

moi qui avais tant souhaité avoir une amie; m'en voici deux. Et quelles

amies! Les soeurs de mon Lucien--_mes_ soeurs!

Je vous le dis encore: je suis trop heureuse, cela m'épouvante. Je

voudrais un petit chagrin pour désarmer la destinée, mais j'ai beau

faire, de quelque côté que je retourne mon regard, partout, partout du

bonheur! À bientôt, mon Lucien. Demain, n'est-ce pas?

_Note de Geoffroy_.--Cette lettre avait été lue et relue mille fois.

Elle était presque effacée par les larmes.

Elle portait, au bas, cette mention de la main de Lucien: «Communiquée à

Olympe selon son désir.»

Et en marge, également de l'écriture de Lucien, mais plus récente, cette

autre mention: «Geoffroy est prié d'en avoir bien soin. J'ai eu de la

peine à m'en séparer.»

Le dernier vivant · 第 147 / 341 题