(Écrite et signée par Mme la marquise de Chambray.)
Yvetot, 29 juillet.
_À Mlle Jeanne Péry, au Bois-Biot._
Mademoiselle et chère cousine,
J'apprends que vous habitez tout auprès de nous et je m'en félicite de
bien bon coeur, puisque cela me donne l'occasion d'entrer en rapport
avec vous.
Des circonstances qui ne provenaient ni de mon fait, ni du vôtre, nous
ont séparées du vivant de vos parents, néanmoins je n'ai jamais cessé
d'avoir pour vous une vive et sincère sympathie.
Je crois vous en avoir donné une preuve aussitôt après la mort de votre
chère mère. C'était peu de chose, il est vrai, mais cela suffisait dans
le premier moment de votre deuil, et par la suite je comptais faire
davantage.
J'apprends aujourd'hui seulement le motif qui vous a portée à quitter la
maison de mes respectables amies, les dames de la Sainte-Espérance. Vous
avez voulu vous rapprocher de l'homme que vous aimez et qui vous a
promis mariage.
Je ne suis point de celles qui croient devoir prendre des gants pour
parler de ces choses, Mademoiselle et chère cousine. Je suis du parti de
l'amour quand il est honorable et légitime. J'imite en cela
Notre-Seigneur qui protège l'amour pur et le bénit.
Celui qui a su toucher votre coeur est une noble et belle âme: je le
connais depuis plus longtemps que vous. Cela me donne le droit d'entrer
dans vos affaires à tous les deux plus intimement que s'il ne s'agissait
que de vous.
Car vous ne m'avez rien confié, tandis qu'il m'a rendue dépositaire de
son secret, qui est aussi le vôtre.
Malheureusement, entre vous deux, un obstacle se dresse: la volonté, ou
plutôt le préjugé d'une excellente mère, et l'asile que vous avez choisi
au Bois-Biot, pour attendre des jours plus favorables ne convient, ce me
semble, ni à vous, ni à M. Lucien Thibaut.
Il s'est adressé à moi--et faut-il tout dire, lorsqu'il l'a fait, vous
étiez encore plus mal logée qu'au Bois-Biot;--il s'est adressé à moi, la
compagne de son enfance, et il m'a dit: «Venez à notre secours.»
Quoi de plus simple? Je l'eusse fait pour Lucien tout seul, ma chère
cousine--laissez-moi parler avec cette familiarité qui grandira entre
nous, je l'espère,--car j'ai pour lui une véritable affection, mais je
le ferai plus volontiers encore pour vous,--et surtout pour moi.
Pour moi qui, seule ici-bas désormais, ai si grand besoin d'une amie,
d'une soeur!
Je suis votre aînée, j'essaierai de vous guider dans le monde où est
votre place; le hasard m'a mise à la tête d'une fortune assez
considérable, nous la partagerons; enfin, je crois avoir sur la famille
de Lucien une assez grande influence: je la consacrerai tout entière à
vous concilier l'amitié de sa mère et de ses soeurs.
Je ne pense pas que vous puissiez repousser des offres si naturelles,
faites si cordialement et avec tant de plaisir.
Venez donc quand vous voudrez, et le plus tôt sera le mieux, ma bien
chère petite cousine. L'hôtel de Chambray vous est tout grand ouvert.
Préférez-vous que j'aille vous chercher?
On travaille depuis ce matin à disposer les pièces qui seront votre
appartement.
À bientôt. Je vous espère avec impatience, et en attendant le plaisir de
vous recevoir, je vous prie d'accepter mon baiser de grande soeur.