(Écriture de Lucien, mais pénible et difficile à lire. Sans signature.
Sans date ni adresse.)
M. Geoffroy de Roeux a toute raison de s'étonner, mais il est prié de
considérer: 1° que M. Lucien T. n'est pas dans un état de santé normal;
2° que l'homme de la rue Vivienne avait donné à entendre au même L. T.
que Mme la marquise de C. avait pu faire, de manière ou d'autre, un
tort considérable à Mlle Jeanne.
On croit pouvoir dire que ce tort, en tant que matériel, avait trait à
la succession de M. le marquis. Mlle Jeanne était héritière au degré
utile.
La carrière judiciaire de M. L. Thibaut a été de tout point honorable.
Sa vie privée est également sans reproche.
Quant à l'affection cérébrale dont il est atteint, elle n'est pas très
bien définie par la faculté. Quelques médecins la désignent sous le nom
de métapsychie.
Ce n'est pas du tout un genre de folie, mais cela diminue la
responsabilité du sujet dans une certaine mesure.
Le fait assurément condamnable qui est confessé ci-dessus par M. L. T.
lui-même, avec une entière franchise, ne doit peut-être pas être jugé
selon la rigueur de la morale ordinaire.
On n'excuse pas ici l'action, qui est mauvaise, on met M. Geoffroy de
Roeux en garde contre l'erreur d'une sévérité absolue.
Il est constant, en effet, que dans les moments de forte émotion les
métapsychiques n'ont pas l'entier usage de leur raison.
D'autre part, la supercherie que M. L. T. s'est laissé entraîner à
employer, s'entoure de circonstances atténuantes que M. Geoffroy de
Roeux saura grouper de lui-même sans qu'on prolonge ici cette
plaidoirie.
M. L. T. a été bien cruellement éprouvé depuis lors. On espère que M.
Geoffroy de Roeux ne lui retirera pas son estime.
_Note de Geoffroy_.--Cette pièce si singulière arrêta un instant ma
lecture. Il était quatre heures du matin, et le sommeil rôdait autour de
mes paupières.
Lucien devait être en état de «métapsychie» quand il avait écrit cela.
Il y parlait de lui-même à la troisième personne, avec la compassion
qu'on éprouve pour un tiers, plus malheureux que coupable.
Après avoir lu cette note, je laissai errer ma pensée en arrière,
rappelant à ma mémoire des faits et des impressions oubliés depuis
longtemps.
Je revis, mieux que je ne l'avais fait encore, le Lucien de notre
enfance, si bon, si naïf, si généreux!
Parmi nos autres compagnons d'étude et de plaisir y en avait-il un seul
capable de plaider avec tant de timidité une cause gagnée?
Non, il fallait être mon pauvre, mon cher Lucien Thibaut pour s'accuser
ainsi amèrement et humblement, d'avoir usé du droit de légitime
défense.
Frapper une femme répugne toujours, mais c'était pour défendre une jeune
fille.
Ce que pouvait être cette jeune fille importait peu puisque sa pureté,
pour Lucien, égalait celle des anges.
Je lui donnai mon absolution de bon coeur. S'il faut le dire, même,
cette aventure qu'il avait menée grand train, en définitive, ajouta
singulièrement à mon affection pour lui.
Je l'en aimai mieux à la fois pour ses remords et pour son crime.
Les remords prouvaient l'exquise délicatesse de son coeur, mais la
bataille avait été rondement livrée--et gagnée, malgré ce dernier geste
de Mme la marquise, cachant sa détresse sous l'insolence et mettant à
la porte son vainqueur.
Je n'étais pas plus sorcier que Lucien par rapport au cas de cette
adorable dame: que diable pouvait-il y avoir dans son passé?
Je m'accuse d'avoir un peu bâillé en songeant ainsi. Morphée était le
plus fort, décidément: et quand je tournai la page, je ne m'en donnais
pas pour un quart d'heure avant de me laisser aller dans ses bras.
Je continuai pourtant: