(Suite de la lettre de Lucien.)
Pélagie s'était assise sans façon sur le talus, ses jupes relevées à
l'économie. Elle me regardait lire d'un air bon enfant. Quand j'eus
fini, elle me dit:
--Faut tout de même qu'on ne soit pas méchant pour être encore vos
bienfaiteurs, après que vous nous avez flanqué le commissaire chez nous,
rue Vivienne, dans une maison qui regorge de l'estime de son quartier.
Et qu'on ne détenait l'enfant que pour son avantage, à seule fin de
l'empêcher d'aller en prison tout à fait.
--En prison! m'écriai-je. Et pourquoi irait-elle en prison, grand Dieu!
Pélagie me fit un petit signe de tête caressant.
--Le patron vous appelle toujours comme ça: «l'agneau», dit-elle au lieu
de répondre. Ça vous coiffe assez bien. Mais faut être juste, vous êtes
fièrement joli garçon tout de même pour un juge! Voyez-vous, si j'ai
parlé prison à propos de la petiote, c'est que tout le monde n'est pas
bonnes gens comme nous. Il y a des traîtres et filous qui peuvent avoir
censément l'idée de la persécuter dans leur propre intérêt pécuniaire.
--Est-elle du moins à l'abri, demandai-je, dans cette maison de la route
de Lillebonne?
--Pour ça, pas déjà tant, répondit Pélagie: à l'abri comme qui dirait
sous un chêne qu'a perdu ses feuilles, quand il fait de la pluie.
J'entendais, mais j'avais peine à comprendre.
Pélagie reprit en tirant de sa poche un bon gros talon de pain, coupé en
deux et farci moitié beurre, moitié fromage:
--On serait bien bête aussi de se laisser manquer, pas vrai, M. le juge?
Désormais, je ne déjeunerai guère que dans une heure d'ici. Quant à la
petite, je garantis bien les gens chez qui elle est, mais c'est sous le
rapport qu'ils ne valent pas cher.... Oui, oui, pardienne, tout ça vous
embarrasse, vous aimeriez que quelqu'un vous tirerait de cette
ornière-là. En plus que si vous voulez emmener votre bergère, on ne peut
pas fabriquer ça en plein jour, rapport aux mauvaises langues d'Yvetot,
qui vous en ont, des yeux!
--C'est juste, répliquai-je, travaillant avec désespoir à combiner un
plan qui eût le sens commun. Pouvez-vous me dire comment faire, vous, ma
bonne fille? Pélagie aurait pu servir de modèle pour peindre l'appétit
des consciences pures. Elle avalait sans effort ni douleur des bouchées
véritablement formidables. Un instant, elle resta plantée devant moi à
me regarder en silence. Elle riait bonnement: du beurre à un coin de sa
bouche et du fromage à l'autre.
--Voilà donc ce que c'est, poursuivit-elle tout à coup, je ne peux pas
laisser un jeune homme dans le pétrin, c'est plus fort que moi, risque
à la risque, je vais me fendre! Vous savez bien, mon frère?
Jamais je n'avais ouï parler de son frère.
--Mon frère Nicolas? Il s'est laissé tombé au sort comme un imbécile, et
il nous manque vingt pistoles, comme ils disent ici, pour l'empêcher de
partir soldat. À Paris, ça fait deux cents francs. Si ça vous va
d'obliger notre famille de cette petite somme là, ce soir, à la brune
tombée, sans le moindre dérangement pour vous, je charroierai la petite
à la porte de derrière de chez vous, et vous l'emballerez censé par le
jardin, ni vu ni connu, ça vous chausse-t-il, mon joli magistrat?
J'acceptai avec empressement, et je lus dans les yeux de Pélagie combien
elle regrettait de n'avoir pas demandé davantage.
--Vous payerez bien à souper en sus, pour moi et Nicolas? ajouta-t-elle,
en me tapant dans la main à la Normande: marché fait! Vous en êtes
quitte à bon compte. Espérez jusqu'à ce soir, huit heures, et préparez
le dodo de l'enfant.
Elle s'éloigna en dévorant la dernière bouchée de son pain.
Moi, je restai planté comme un mai derrière ma haie.
C'était absurde, mon pauvre Geoffroy, cet arrangement-là, dix fois plus
absurde encore que tu ne peux l'imaginer. Ma maison est toute petite:
juste ce qu'il faut pour un ménage de garçon, et nous étions quatre
là-dedans: ma mère, mes deux soeurs et moi.
Ces dames m'avaient fait l'amitié de s'établir chez moi momentanément,
tu devines bien pourquoi. Après la fameuse escapade de Paris, on voulait
me surveiller de près et pousser en même temps le grand projet de mon
mariage.
Où mettre ma Jeanne dans cette maison-là, bon Dieu! Où la cacher
seulement pendant une heure? C'était absurde--absurde! Je le sentais
jusqu'à la détresse.
Mon pauvre petit ange! Ma Jeanne! Il me semblait que, du premier coup,
elles allaient flairer sa présence comme une meute évente un gibier.
De toutes les créatures humaines respirant sur la surface du globe,
Jeanne était, après Olympe, celle qui les préoccupait le plus.
Si Olympe était le but, Jeanne était l'obstacle. Pour elle il n'y avait
pas de quartier à espérer.
Et mon étroit logis que ces trois amazones, armées en guerre,
parcouraient en tous sens du matin au soir, n'avait ni cachette ni
recoin.
Et pourtant, Geoffroy, sois juste, pouvais-je reculer? nécessité fait
loi, il fallait prendre un parti.
Après avoir creusé ma misérable cervelle qui n'a jamais été bien fertile
en expédients, voici tout ce que je trouvai:
Je m'enfermai sous prétexte de travail, et je travaillai en effet à
arracher la moitié du contenu de ma paillasse. À l'aide de ces quelques
poignées de paille, avec du linge, avec des habits avec tout ce qui me
tomba sous la main, je fabriquai une manière de lit que je mis... ma
foi, oui, écoute donc, je n'avais pas à choisir, je le mis dans mon
cabinet de toilette.
Ce n'était pas convenable? à qui le dis-tu? Va, ce n'était pas trop
commode non plus, mon pauvre ami, car le cabinet de toilette, ne valait
guère mieux qu'une armoire.
Sans lit, on avait peine à s'y retourner; avec le lit... mais c'est
égal, je fus tout fier de ma trouvaille, et bien heureux surtout.
Il me sembla que le plus fort était fait. J'attendis le soir avec moins
d'inquiétude.
Mais avec plus d'impatience aussi. Car, tu le croiras, si tu peux,
Geoffroy, j'étais heureux comme un roi.--comme un fou!
Huit heures sonnant, je descendis au jardin.
J'y étais déjà descendu dix fois, pressant, gourmandant la marche du
temps.
J'avais bonne chance: ma mère et mes soeurs étaient à la neuvaine.
J'attendis un quart d'heure tout au plus. Il faisait encore jour quand
on gratta à la porte, et je reçus ma Jeanne dans mes bras.
Pélagie fut contente de ce que je lui donnai, car elle baisa l'argent
en me souhaitant du bonheur.
Du bonheur! ah! j'en avais! Ma petite Jeanne était là sur mon coeur.
Nous restâmes sous le berceau jusqu'à ce que la nuit fût tout à fait
tombée. Je la trouvais un peu pâlie, mais beaucoup embellie.
Et comme son sourire plus triste était aussi plus délicieux!
Ce que nous disions, Geoffroy, sous la tonnelle? Ah! je ne sais. Elle
est presque aussi timide que moi. Nous étions serrés l'un contre
l'autre, et nos coeurs se parlaient. Nous nous aimions, vois-tu, jusqu'à
ne plus savoir le dire. Et l'as-tu entendu le merveilleux cantique,
chanté par le silence de deux coeurs!
Il n'y avait plus pour nous ni douleurs dans le passé, ni frayeurs pour
l'avenir. La pure ivresse des jeunes amours nous enveloppait comme le
nuage des enchantements dans la poésie d'Arioste. Nous nous aimions et
Dieu nous regardait.
Je la menai à son petit réduit quand la nuit fut noire. Elle s'assit sur
le lit, mais moi, ici, je restai debout devant elle.
Elle me dit en riant:
--C'est donc ici ma chambre?
Mon Dieu! comme je l'aimais! Et comme je l'aime! Y eut-il jamais au
palais des Tuileries, à Schoenbrunn, à Windsor, fille d'impératrice ou
de reine plus respectée, plus dévotement adorée que ne le fut ma chérie
dans ce trou qui s'ouvrait sur la chambre d'un garçon?
J'ai dit _qui s'ouvrait_, car il ne se fermait point. Il n'avait ni
verrou, ni serrure.
J'en conviens, il y avait là quelque chose de... le mot ne me viens pas,
mais _choquant_ ne dirait peut-être pas assez.
Oui, certes, je suis de cet avis. Et ce qui me blesse davantage, il y
avait aussi quelque chose de ridicule.
Mais si vous étiez scandalisé, Geoffroy, ou s'il vous arrivait de
railler, je ne vous pardonnerais de ma vie.
Je t'en prie, ne raille pas. Quant à te défier de moi, je n'ai pas peur.
Tu le sais bien avant que je te le dise. Elle entra là, elle dormit là,
pure comme un doux petit ange.
Le danger, elle ne le voyait pas: nous avions parlé de sa mère.
Elle avait confiance en moi comme en sa mère.
Si tu l'avais vue! comme elle était heureuse! Comme elle était jolie!
comme elle me remerciait de la «chambre» que je lui donnais!
Il faut te dire qu'elle avait eu de grosses frayeurs. Une fois déjà, on
l'avait trompée à l'aide de mon nom pour la conduire où je n'étais pas,
dans un guet-apens, dans une prison. Aujourd'hui c'était donc avec
défiance qu'elle avait suivi Pélagie.
Mais quand elle me vit, il n'y eut plus rien pour elle que sa joie.
--C'est donc bien vous cette fois! Lucien, Lucien, c'est donc vous!
Elle me regardait à travers les larmes qui baignaient ses pauvres yeux
et dans lesquelles le sourire mettait des étincelles.
C'était moi, cela suffisait.
Elle resta là quatre jours et quatre nuits dans l'étrange réduit que je
lui avais choisi, sans craindre rien, sans même s'étonner de rien.
J'étais là. L'instinct de son coeur lui disait que je la protégeais
contre tous et surtout contre moi-même.
Et tout ce que je lui disais, elle le croyait. Je n'étais pas coupable,
puisque j'étais le premier à le croire. Je lui donnais des espoirs
extravagants qu'elle prenait pour paroles d'évangile. Je lui disais que
ma mère allait consentir à notre bonheur, que ma mère ne tarderait pas à
la nommer sa fille....
Car c'était toujours de ma mère qu'il fallait lui parler. Après moi,
elle ne songeait qu'à ma mère.
Mon Dieu! je ne te défends pas de sourire. Ma pauvre bonne mère
s'acharnait à sa neuvaine. Mes soeurs étaient devenues de bonnes
clientes pour la somnambule. Si quelqu'un leur eût dénoncé le cher petit
serpent qui mordait la queue de leur rêve!...
J'ai quitté la plume un instant, Geoffroy pour essayer de me reposer. Je
me suis étendu tout habillé sur mon lit, mais mes yeux n'ont pas voulu
se fermer, il faut que j'achève.
Ce fut pourtant une bien dure prison que celle de ma Jeanne, pendant ces
quatre jours et ces quatre nuits. C'est à peine si je pouvais la voir
quelques instants à la dérobée. Je lui portais ses repas en cachette et
quels repas! Comme tu le devines, ils ne valaient pas les peines énormes
que j'avais à me les procurer.
Il fallait les voler d'abord, ensuite les dissimuler et les emporter.
Quelles frayeurs j'avais d'être découvert, nanti de ma contrebande!
La nuit, nous étions libres; mais, je vais te dire, comme la porte du
cabinet de toilette ne fermait pas, j'avais imaginé de quitter ma
chambre tout doucement pour aller dormir sur un banc, au fond du jardin.
Elle ne s'en apercevait pas.
Il faisait beau. Je n'étais pas très mal sur mon banc, et je pensais à
elle.
Seulement, la dernière nuit, il fit de la pluie tout le temps. Je me
réfugiai dans l'escalier, où je fus bien.
Je pleure un peu en t'écrivant cela, parce que je n'ai pas eu quatre
autres jours de bonheur en toute ma vie.
Pardonne-moi, c'est fini.
À la maison, personne ne s'aperçut de rien. Il est vrai que j'usai de
ruse pour la première fois depuis ma naissance. Je fis semblant de
m'occuper d'Olympe. Je fis si bien semblant que tout le monde y fut
trompé.
Bien réellement, du reste, je m'occupais d'Olympe, tu ne vas que trop le
voir, mais ce n'était pas tout à fait comme l'entendaient ma mère et mes
soeurs.
Je commençai à parler d'elle le lundi avant dîner.
Toutes les oreilles aussitôt se dressèrent.
Je m'informai de ses habitudes. Je demandai comme par manière d'acquit
si on pensait qu'il ne lui serait pas importun de me revoir.
Trois paires d'yeux se levèrent au ciel. Maman dit: «C'est la
neuvaine...»
Célestine et Julie me semblèrent avoir plus de confiance dans la
somnambule.
Le mardi, je rappelai en passant cette liaison d'enfance qui existait
entre Olympe et moi. En revenant de chez la somnambule, Célestine et
Julie me surprirent croisant sous les fenêtres de l'hôtel de Chambray.
Sous leurs voiles, elles triomphèrent, et maman, ce soir-là, me suivait
dans tous les coins pour m'embrasser.
Le mercredi, après le dîner, je fis grande toilette pour rendre visite à
Olympe, mais le coeur me manqua.
À l'heure où nous sommes, l'idée de ce que devait être cette visite et
de ce qu'il me fallait oser, me fait encore froid dans les veines.
Oh! oui, je pensais à Olympe. Je pensais à elle la nuit, le jour, sans
cesse: presque autant qu'à Jeanne elle-même!
Le jeudi enfin,--qui était hier,--après avoir passé une demi-heure
agenouillé devant la paillasse de Jeanne, je pris mon courage à deux
mains, et je partis pour l'hôtel de Chambray, ganté de frais, mais la
mort dans l'âme.
Je n'ai jamais fait la guerre. Je pense qu'il en doit être ainsi quand
on marche à l'ennemi sans espoir de vaincre.
Au moment où je soulevai le marteau du vieil hôtel, laissé par feu M. le
marquis à sa veuve, ma poitrine était si serrée que j'avais peine à
respirer.
Je ne sais pourquoi le souvenir du mari d'Olympe passa dans mon esprit.
Je l'avais vu à peine trois ou quatre fois. C'était un homme grand et
pâle, d'une santé maladive et qu'on disait très bon.
Le concierge m'accueillit avec un empressement remarquable.
Sa voix sonna comme une fanfare quand il appela sa femme pour garder la
loge pendant qu'il m'accompagnait jusqu'au perron.
Là, je fus reçu par Louette, la femme de chambre qui me connaissait de
longue date, car elle servait déjà Mme la marquise à l'époque où
celle-ci était encore Mlle Barnod et demeurait avec sa mère.
Après la mort de Mme Barnod. Louette avait suivi Olympe dans la
maison de son tuteur. Celui-là, je ne le connaissais pas. Je savais
seulement qu'il demeurait aux environs de Dieppe, non loin du château de
Chambray,--et qu'il avait contribué au mariage d'Olympe, ainsi que le
président Ferrand, également membre du conseil de famille.
Un hasard m'a mis à même d'apprendre, il y a quelques jours à peine, que
le tuteur d'Olympe était notaire à Méricourt et s'appelait Louaisot.
Était-ce mon Louaisot de Paris? Il devait être bien jeune en ce
temps-là.
Je suppose que c'était son père.
Louette écarta d'autorité le valet de chambre qui voulait se mêler de
moi et s'écria joyeusement:
--On vous croyait mort, M. Lucien! Les uns descendent, les autres
montent. Me voilà une vieille femme, moi. Vous et Mme la marquise,
vous vous êtes épanouis comme des roses, ma parole! Savez-vous que voilà
bien des années que c'est passé toutes ces choses-là?
Je pense qu'elle entendait, par «ces choses-là» les visites que je
rendais autrefois à Olympe jeune fille. Elle m'avait toujours encouragé
de son mieux, cette bonne Louette, et j'aurais été un ingrat si je ne me
fusse souvenu de l'excellent visage qu'elle ne manquait jamais de me
faire au temps dont je parle.
--C'est déjà bien loin de nous, en effet, Louette, répondis-je.
Et j'allais enfin demander si Mme la marquise était visible, quand
mon ancienne protectrice m'interrompit impétueusement.
--Pas déjà si loin, dites donc! s'écria-t-elle. Et il ne faut pas avoir
l'air de le regretter. Le temps fait du mal et du bien, c'est sûr.
Qu'étiez-vous? Un marmouset dont on n'aurait su que faire. Et à présent
vous voilà un amour d'homme, grave, soigné, un homme dans tout son beau,
quoi!
Elle leva le flambeau qu'elle tenait à la main, pour me toiser mieux à
son aise.
--Je n'adore pas les robes noires, quant à moi, reprit-elle: mais vous
ne portez pas ce déguisement par les rues, ni surtout dans votre chambre
à coucher, hé, hé, hé! M. Thibaut? D'ailleurs, je me dis ceci: quand on
s'établit avantageusement, on donne sa démission. C'est le cas d'envoyer
sa robe noire à la friperie, où d'autres vont l'acheter. Il faut bien
commencer par quelque chose.
Ici seulement, elle se mit en marche pour me conduire au salon.
En route, elle acheva:
--De son côté, Mademoiselle--je l'appelle comme ça souvent, quand nous
parlons du temps jadis,--Mademoiselle est devenue la plus belle femme de
la Normandie, et même d'ailleurs. Ça lui va si bien d'être une richarde.
Je passe par-dessus la noblesse qui ne rapporte rien. Et pour être une
richarde, il fallait d'abord épouser un richard. Quitte à choisir
après... hé! hé!
Son rire n'aurait pas plu à tous les moralistes, mais ce n'était, en
somme, qu'une servante. Elle tourna le bouton du salon en annonçant:
--Une ancienne connaissance que Mme la marquise n'attend pas!
Ceci fut dit de ce ton emphatique qui souligne les contre-vérités. Puis
Louette effaça son buste tout rond pour me livrer passage.
Olympe était seule dans un petit salon Louis XV que feu M. le marquis
avait orné pour l'amour d'elle avec un soin tout particulier.
M. de Chambray était connu comme amateur. Avant son mariage il possédait
déjà une riche et nombreuse collection d'objets d'art où il puisa
généreusement pour le salon Louis XV.
Il fit en outre pour ce même salon des dépenses déclarées folles par les
gens sages de l'arrondissement et dont il fut parlé jusqu'à satiété dans
les familles.
La chose certaine, c'est que les étrangers de passage à Yvetot
demandaient la permission de visiter les salons et la galerie de l'hôtel
de Chambray.
Moi, je m'y connais peu, et j'étais d'ailleurs absorbé si profondément
dans la pensée qui m'amenait chez Olympe que je ne fis aucune espèce
d'attention aux merveilles du petit salon Louis XV.
Je ne vis qu'Olympe elle-même, et non loin d'elle, incliné, comme pour
la contempler encore, le portrait de feu M. de Chambray, qui me parut
extraordinairement ressemblant.
Olympe était assise à la place qui devait lui être habituelle, auprès du
guéridon-bijou qui supportait son livre et sa broderie.
Je la vis au travers d'une douce lumière qui se colorait de toutes les
nuances heureusement mêlées, de tous les reflets égarés savamment dans
cette retraite gracieuse, dont l'atmosphère chatouillait les sens comme
un velours fluide.
Louette venait de me dire qu'Olympe avait embelli. C'était vrai. Je la
trouvais belle splendidement.
Et quelque chose en moi, dès le premier moment, se révolta contre cette
splendeur de beauté.
Il me semblait qu'elle insultait ainsi à la détresse de Jeanne. Elle
volait Jeanne. J'étais jaloux pour Jeanne.
Est-on assez fou, Geoffroy?
Jeanne, dans sa misère, restait pourtant victorieuse. Elle était
au-dessus de cette femme, elle allait l'opprimer.
L'opprimer, tu entends bien, cette femme noble, heureuse, puissante,
elle, ma pauvre petite Jeanne, du fond de son trou usurpé,--et
l'opprimer terriblement jusqu'à arracher des pleurs de sang à ces grands
yeux où brillait maintenant le calme sourire des reines!
Olympe se leva quand elle m'aperçut sur le seuil, et fit un mouvement
comme pour tendre ses deux bras vers moi.
Je ne sais pourquoi, je cessai aussitôt de marcher.
Peut-être que je l'admirais avec sa taille svelte et hardie, avec les
masses d'un brun opulent qui encadraient l'ovale exquis de sa joue, et
d'où un rayon, glissant à travers le globe dépoli de la lampe tirait
des lueurs fauves, discrètes comme les polis d'un bronze. À l'instant où
je m'arrêtai, les bras d'Olympe retombèrent, mais elle continua de
s'avancer vers moi.
--Il y a bien longtemps que je vous espérais, Lucien, me dit-elle de sa
voix grave et douce, je vous remercie d'être enfin venu.
C'était tout simple, et même il ne se pouvait guère qu'elle me dit autre
chose. Elle me l'avait écrit plusieurs fois.
Et pourtant je me sentis décontenancé comme si elle m'eût compromis ou
qu'elle eût gagné un avantage sur moi. J'aurais voulu parler tout de
suite dans le sens de la préoccupation qui avait déterminé ma visite.
Les mots ne me vinrent pas.
Je pris la main qu'elle me tendait et je restai muet devant elle.
Ce n'était pas à elle que je pensais. J'étais malheureux jusqu'à
l'impuissance. Je me disais: les intérêts de Jeanne sont en mauvaises
mains. Je ne réussirai pas. Olympe sourit, me croyant seulement
déconcerté. Peut-être y avait-il déjà pourtant de la souffrance dans son
sourire. Et de la défiance aussi. Ce fut en me désignant un fauteuil
qu'elle ajouta:
--Êtes-vous donc toujours aussi timide qu'autrefois?
Je m'assis et je répondis:
--Plus timide.
Il y eut une pause. Olympe aussi avait repris son siège.
C'est une chose singulière à dire, j'avais du sang froid dans mon
trouble. Je choisissais ce moment inopportun pour réfléchir, songeant à
tous les points que j'aurais dû régler avec moi-même avant la visite, et
constatant que je m'étais trompé en croyant me préparer.
Je n'étais pas préparé du tout. Je n'avais pensé à rien de ce qu'il me
fallait avoir et savoir.
Je me souvins à cette heure des soupçons qui m'avaient traversé l'esprit
à Paris; je relus en moi-même le «fragment» écrit de la main gauche.
Mais j'eus beau essayer de croire à cela, je ne pus pas.
Le souvenir me revint aussi de ce qui m'avait été suggéré tant de fois
par M. Louaisot, par ma mère, par mes soeurs; était-il possible que
cette femme, si supérieure à moi sous tous les rapports, fut éprise de
moi?
Et si cela était, que faisais-je chez elle?
Une autre idée se fit jour, honteusement et malgré moi, M. Louaisot
m'avait dit une fois: «Vous êtes peut-être millionnaire sans le savoir!»
Olympe avait prouvé déjà qu'elle était ambitieuse....
Oh! que n'était-ce vrai? Que n'avais-je des millions, tous les millions
de la terre à lui offrir pour prix du bizarre secours que je venais
implorer d'elle!
En même temps que tout cela roulait dans ma tête, mon regard ne pouvait
se détacher d'Olympe. Je la voyais, même quand mes yeux se baissaient ou
se détournaient d'elle. Je subissais de plus en plus douloureusement
l'empire de sa beauté.
Je dis douloureusement parce que, tout en admirant malgré moi et avec de
puériles colères, je comparais ou plutôt je combattais.
L'image de Jeanne était là, plein mon coeur. Pauvre petite vaincue! Je
la voyais entre Olympe et moi comme une cause de guerre implacable.
Jeanne était belle aussi, mille fois plus belle à mes yeux que cette
orgueilleuse. C'était vrai, mais ce n'était vrai que pour moi.
J'avais conscience de ce fait qu'entre elles deux moi seul pouvais
donner la préférence à Jeanne.
Tout le reste de l'univers, j'en étais sûr et je m'en indignais
amèrement, eût décerné le prix à Olympe.
Je voudrais en vain expliquer comment je trouvais cela tout à la fois
inique et naturel. Le contraire ne me tombait pas sous le sens, et ma
rancune contre la victorieuse de cette lutte imaginaire
grandissait--grandissait jusqu'à provoquer en moi un fougueux besoin de
vengeance.
Ma pensée énumérait à plaisir les avantages d'Olympe, trônant au milieu
de ce luxe et de ces élégances qui lui allaient si bien. Je les lui
reprochais comme si elle eût tout volé à Jeanne.
À Jeanne, qui n'avait rien, pas même l'abri dont personne ne manque! À
Jeanne qui se cachait comme un pauvre oiseau dans un trou!
Et sa présence dans ce trou, découverte par malheur, lui eût été comptée
pour la dernière des hontes!
Je suis sûr de n'avoir jamais adoré mon cher petit ange si pieusement
qu'à cette heure où je l'écrasais moi-même sous l'insolente victoire de
sa rivale.
Tu vas voir tout à l'heure comme je l'aimais.
J'ai dit d'un coup ici tout ce qui s'agitait dans mon coeur et dans ma
tête, mais il ne faut pas croire que nous fussions silencieux, Olympe et
moi, en face l'un de l'autre pendant que je songeais.
Matériellement, la conversation ne languissait même pas trop, parce que
sa science de femme usagée portait l'entretien vers des sujets qui
m'étaient faciles. Elle parlait de ma mère, de mes soeurs, de leur
affection pour moi, et je répondais à peu près comme il se devait.
Mais mon esprit était si manifestement ailleurs, qu'Olympe, malgré sa
souveraine aisance, laissa percer plus d'une fois un symptôme de gêne.
Voyait-elle au travers de mon front?
Avant l'orage, un malaise court qui souvent a pesé sur mes tempes et
oppressé ma poitrine.
Il y avait de l'électricité dans notre air.
Comme je tarde, Geoffroy! La plume me brûle. Tout à l'heure, je viens de
repousser ma table et de marcher à grands pas comme pour fuir.
Mais ce calice est de ceux qu'on ne peut éloigner. Je veux que tu
saches.
Je ne sais plus quelle transition Olympe employa pour arriver aux
souvenirs de notre adolescence, ce que je puis dire, c'est que l'exquise
mesure de ses prévenances mit le comble à mon irritation.
Chacun de ses regards, chacune de ses paroles étaient empreints d'un
charme inexprimable, et c'était ce charme odieux qui me jetait hors de
moi-même.
N'étais-je pas là, moi, depuis une demi-heure, m'efforçant avec
désespoir et cherchant des mots introuvables pour aborder le sujet
extravagant de ma démarche?
Déjà dix fois, j'avais eu envie de me précipiter à ses genoux et de
briser mon arme, en implorant sa pitié.
Qu'aurait-elle fait si j'eusse capitulé ainsi?
C'est à toi que je le demande, Geoffroy; moi, je l'ignore.
Il y a une brutalité dans la poltronnerie. Ceux qui tremblent sont durs.
Je me souviens que dans un moment où Olympe me rappelait les lettres
enfantines que nous échangions pendant que je faisais ma rhétorique à
Paris, je lui coupai la parole et lui dis, tressaillant moi-même au son
méchant de ma propre voix:
--Madame, je ne suis pas venu pour parler de cela.
Elle pâlit. Crois-tu que je me repentis? Non, je fus content d'avoir
frappé fort.
Et je ne laissai pas le temps de naître au sourire que sa vaillance
rappelait sur ses lèvres.
Je continuai tout de suite.
--Madame, je vous prie de m'écouter. Je suis très malheureux, ce qui me
donne le droit d'être très pressant. J'aime Mlle Jeanne Péry, votre
cousine....
--Et c'est à moi que vous venez la demander en mariage, Lucien?
interrompit-elle d'un ton douloureux qu'elle essayait de rendre
sarcastique.
Je ne répondis pas immédiatement.
Cette question me frappait, et c'est la preuve de l'étrange sang-froid
dont je te parlais tout à l'heure: je voulais voir quel avantage on en
pouvait tirer dans ma situation. J'ai beau être faible de caractère et
sans doute aussi d'esprit, l'habitude d'instruire les affaires et
d'interroger méthodiquement m'a rompu aux feintes de la parole; sans
l'avoir étudiée, je connais l'escrime du langage. Je répliquai après un
court silence:
--Ce n'est pas tout à fait cela, Madame, ou du moins je ne m'étais pas
dit, en entrant ici, que je vous demanderais la main de votre cousine,
mais, en définitive, cette marche me paraît régulière et je vous
remercie de me l'avoir indiquée.
--Ne me remerciez pas, Lucien, prononça-t-elle tout bas. Vous ne pouviez
vous adresser plus mal. Mlle Péry de Marannes est en effet ma
cousine, du côté de M. de Chambray; mais je ne la fréquente pas plus que
je ne fréquentais son père ni sa mère, et je vous prie de croire que je
n'ai aucun droit,--aucun désir non plus, assurément, de me mêler de ses
affaires.
Elle fit un geste qui ajouta au dédain exprimé par cette phrase. Le
rouge me monta au front, mais je me contins et je poursuivis:
--Mme la marquise, notre entretien s'égarerait dans cette voie. Ce
n'est pas à vous que je demande la main de votre cousine, mais c'est sur
vous que je compte pour l'obtenir.... Permettez! je ne refuse pas de
m'expliquer, et veuillez croire que mon envie est de ne pas m'écarter un
seul instant du respect qui vous est dû. Mlle Jeanne Péry se trouve
dans une situation....
--Et que m'importe la situation de cette fille! s'écria Olympe avec une
violence soudaine. Je la connais mieux que vous, sa situation! je lui
ai déjà fait l'aumône! Et c'est pure pitié de ma part si je ménage votre
folie en ne vous disant point ce que je sais sur le compte de Mlle
Jeanne Péry!
Ses yeux brûlaient d'un feu sombre et ses lèvres blêmes tremblaient.
Moi, j'écoutais encore, quoiqu'elle eût déjà cessé de parler.
En écoutant, j'avais laissé mon regard monter jusqu'au portrait de feu
M. le marquis. Il souriait, à ce que je crus.
Ne crains rien, ce n'était pas encore ma folie qui me prenait.
J'écoutais parce que j'étais l'ennemi mortel de cette femme. Que
pouvait-elle inventer contre ma Jeanne? J'aurais eu plaisir à voir
l'éclat superbe de cette bouche, terni par la calomnie.
Cependant, comme elle se taisait, je repris encore:
--Mme la marquise, il ne me convient pas de vous interroger. Je
connais Jeanne comme je connais l'âme qui anime mon propre corps. Ce qui
pourrait être allégué contre Jeanne ne me causerait aucun chagrin parce
que je n'y croirais pas.
Je comprends bien que ma bonne mère et aussi mes soeurs soient chagrines
à cause de moi et s'efforcent de me faire contracter ce qu'elles
appellent une union avantageuse. Je voudrais sincèrement leur donner
cette joie, mais c'est impossible. En ce monde, il n'y a pour moi, et
jamais il n'y aura qu'une femme.
D'autres peuvent être plus brillantes, plus belles, même; d'autres sont
aussi riches qu'elle est pauvre. Je ne vois rien de tout cela, je ne
vois qu'elle.
Vous souriez, Madame? Après la mort de sa mère.... Oh! ne souriez plus.
Quand je prononce le nom de celle-là, je suis tenté de m'agenouiller,
car c'était une sainte. Depuis la mort de sa mère, des personnes dont ce
n'est pas ici le lieu de juger les intentions, se sont approchées de ma
petite Jeanne, soit pour la secourir, soit pour la persécuter. Je ne
connais pas, et que m'importe? La situation à laquelle vous faisiez
allusion tout à l'heure, mais la situation dont je vous parle, moi, est
celle-ci: J'ai pu retirer Jeanne des mains de ses ennemis. Elle est chez
moi....
--Chez vous! fit-elle en bondissant sur son siège. Vous avez dit chez
vous?
--J'ai dit chez moi, Madame.
--Ici, en ville!
--Ici, en ville, dans ma propre chambre.
--Mais votre mère! mais vos soeurs! Elle ose souiller leur toit....
--Madame, interrompis-je avec un calme surprenant, vous ne pouvez ni me
blesser, ni l'insulter. Il est en mon pouvoir de vous réduire au silence
comme par magie.
Elle me regarda fixement.
Je ne puis dire tout ce qu'il y avait d'étonnement et de courroux dans
ce regard. Je repris:
--Mme la marquise, il n'entre point dans mon dessein de vous menacer
sans nécessité. Je serai trop heureux si nous tombons d'accord en
restant dans les termes de la bienveillance, ou du moins de la
courtoisie. Tout à l'heure, quand vous m'avez interrompu, j'allais vous
dire que le pauvre asile de ma Jeanne est respecté par moi à l'égal du
plus saint des temples, mais à quoi bon! cela ne vous intéresserait pas.
Revenons à ce qui est surtout notre affaire. Il est utile, Madame, il
est indispensable que je vous expose ma situation après vous avoir
exposé celle de Jeanne.
Je n'ai pas de courage contre ma mère. Je consentirais à vivre
malheureux le restant de mon existence pour écarter de moi la
malédiction dont elle m'a menacé. Mais, à part cette malédiction, je
suis prêt à tout braver pour conquérir mon bonheur, qui est celui de ma
Jeanne.
Vous seule, en ceci, Madame, pouvez venir à mon aide. Et si je suis ici,
c'est que j'ai compté sur vous. Elle m'avait écouté sans m'interrompre.
Je m'arrêtai de moi-même. Elle se renversa dans son fauteuil en
balbutiant:
--Sur moi! vous avez compté sur moi!
Dès longtemps une crainte s'était éveillée en elle. Je la voyais pâlir.
Mais cela ne m'inspirait aucune pitié. Je me disais: Voilà que les
choses changent bien! c'est à son tour de souffrir.
Et j'étais content. À chaque minute qui s'écoulait, je me sentais plus
impitoyable. Mon amour était en moi comme une férocité.
Olympe n'ajouta rien. Ce fut moi qui repris la parole.
J'expliquai en termes nets et modérés l'engouement sans bornes qui
entraînait ma mère et mes soeurs vers Mme la marquise de Chambray. Je
ne dis point quel était à mes yeux le principal motif de cet
entraînement. Je ne voulais plus blesser, je voulais vaincre.
J'appuyai sur la confiance qu'on avait en Mme la marquise, sur le
culte à la fois frivole et sérieux dont on l'entourait. On avait fait un
rêve féerique, on m'avait vu, moi, Lucien, dans une sorte d'apothéose,
aborder le firmament où brillait l'étoile. On m'avait vu fiancé, puis
époux.
Mais que fallait-il pour faire évanouir ce rêve?
Un mot, un seul mot de Mme la marquise....
Ici, je m'arrêtai encore. Olympe resta muette.
Elle ne protestait pas. Ma vaillance s'en accrut. Je poursuivis:
--Ce mot, vous le prononcerez, j'en suis sûr, Madame. Vous le devez.
Vous devez davantage et je n'ai pas tout dit.
Le fol espoir de ce mariage était le grand obstacle à mon union avec
Jeanne. Nous venons de supprimer cet obstacle.
Mais l'espoir mort, l'espoir qui attirait à vous, restent les craintes
qui éloignent de Jeanne. On lui reproche sa pauvreté, son isolement, son
néant. Vous avez tout ce qu'elle n'a pas, Madame. Vous êtes riche, vous
êtes entourée, vous êtes reine dans ce monde qui la dédaigne parce qu'il
ne la connaît pas.
Elle est votre parente. Rien ne sera plus simple que de lui prêter votre
appui.
Qui donc s'étonnera si vous lui tendez la main, fut-ce un peu
tardivement? Il est toujours temps d'accomplir un devoir. Vous prendrez
l'orpheline sous votre aile. Vous la présenterez, et de votre main le
monde l'acceptera....
Pour la troisième fois, je m'arrêtai.
Je n'avais pas conscience de mon audace, non, j'avais parlé comme si
j'eusse soutenu la plus simple des thèses.
Olympe avait les yeux baissés maintenant. Elle se tut encore.
Et moi--Geoffroy, vas-tu le croire?--je repris:
--Vous serez sa soeur aînée, Madame, presque sa mère, puisqu'elle n'en
a plus. Mais je n'ai pas exprimé toute ma pensée. À l'instant, je vous
disais: vous êtes riche. Vous savez que ma mère tient à la fortune....
--Ah! ah! fit Olympe qui releva la tête.
Elle semblait n'en pas croire ses oreilles.
De fait, M. Louaisot lui-même, au moment où il me vendait son talisman,
n'avait certes pas deviné jusqu'où j'en pousserais l'usage. Je te répète
que les paroles me venaient comme cela. Je discutais en homme qui use
d'un incontestable droit.
Mes souvenirs sont précis comme l'était mon argumentation. Je puis noter
ce détail que je rapprochai familièrement mon fauteuil pour répondre à
l'exclamation de Mme la marquise.
--Ne vous méprenez pas, dis-je en souriant. Vous me connaissez. Ai-je
besoin de spécifier qu'il n'y a ici aucune question d'intérêt matériel?
--Bah! fit-elle. Alors je ne comprends pas.
--Ce que je veux, Madame....
--C'est une donation entre vifs, n'est-ce pas?
--Fi donc! Je n'ai jamais pensé....
--Qu'à mon testament, fait en faveur de Mlle Jeanne? C'est encore
bien de la bonté de votre part!
--Madame, repris-je sévèrement, je n'ai pensé à rien, à rien qui puisse
motiver vos sarcasmes. Il ne s'agit que d'une apparence. En mon nom
comme en celui de Jeanne, je vous déclare que nous n'accepterions rien
de vous. Mais il faut que ma mère consente, et pour qu'elle consente il
faut qu'elle croie Jeanne votre héritière, au moins pour une part.
--Pour une bonne part? demanda-t-elle les lèvres serrées. Je répondis:
--Pour une part convenable.
Sur ce mot elle éclata de rire si brusquement et d'une façon si
provocante, que j'en serais resté décontenancé en tout autre moment.
Mais à cette heure, j'étais d'acier.
--Il le faut! dis-je tout uniment.
Et je reculai mon fauteuil à sa première place.
Elle riait toujours, mais cela ne sonnait déjà plus franchement. Dans sa
méprisante gaieté on aurait pu voir l'inquiétude qui renaissait. Moi,
j'attendais, tranquille, les mains croisées sur mes genoux. Quand elle
fut lasse de rire, elle me demanda, gardant avec peine son accent de
moquerie:
--Et pourquoi le faut-il, cher M. Thibaut?
--Parce que je le veux, répondis-je.
Je ne dis pas autre chose. Ce qu'il y avait dans mes yeux, je n'en sais
rien, mais son regard se déroba sous le mien.
--Ah! fit-elle avec lenteur, vous le voulez!... Alors vous croyez avoir
les moyens de me contraindre?
--Je le crois, répondis-je.
Il est vrai que j'ajoutai un instant après:
--J'en suis sûr.
La contenance d'Olympe avait peu changé jusqu'à ce moment. Son effroi,
si réellement elle en éprouvait, se dissimulant derrière un redoublement
de hauteur.
Elle me dit en relevant les yeux sur moi d'un air de froid défi:
--Voyons vos moyens, M. Thibaut.
--Je n'en ai qu'un, Mme la marquise, répondis-je, mais il est bon: je
sais votre secret.
Elle fit effort pour garder son sourire.
--Vous êtes plus avancé que moi, alors, prononça-t-elle, d'un ton léger
qui n'était plus qu'un reste de fanfaronnade: je ne me connais pas de
secret.
J'avais sur les lèvres les paroles cabalistiques que M. Louaisot de
Méricourt m'avait vendues au prix de 3.000 francs, mais quelque chose me
retenait de les laisser tomber.
Ce n'était pas défiance du talisman: depuis que j'avais parlé de secret,
Mme la marquise de Chambray vibrait sous ma main comme une feuille au
vent.
Je sentais le tremblement de sa conscience.
Oh! certes, cette femme avait un secret, peut-être plusieurs. Les plus
mauvais soupçons que j'avais pu concevoir autrefois d'une façon
passagère, revenaient et prenaient racine en moi.
Non, ce n'était pas défiance, c'était plutôt excès de confiance en
l'efficacité du levier que j'avais dans ma main.
L'arme était trop lourde, l'instinct de ma profession me le disait.
J'avais pudeur d'en écraser une femme....
Geoffroy, je viens de faire allusion à mon état de juge. Ce mot me fait
mal à écrire. Je ne me souviens pas d'avoir commis une autre mauvaise
action en toute ma vie. Ceci était une mauvaise action.
Plus mauvaise parce que j'étais un juge.
Ma profession affilait dans ma main l'arme à moi livrée par l'homme de
la rue Vivienne.
Si j'eusse été dans l'exercice public de ma fonction je n'aurais pas
hésité. Dans l'intérêt social qui lui est confié, un magistrat a droit
d'agir autrement qu'un simple citoyen. L'utilité de tous, opposée au
désastre mérité d'un seul est l'éternelle excuse de certains agissements
judiciaires.
Comment n'aurait-il pas le champ libre, les coudées franches, la
conscience débridée celui qui cherche la vérité pour le compte de tous
les honnêtes gens, à l'encontre d'un seul malfaiteur?
Et pourtant, bien des fois, dans l'exercice public de mes fonctions, la
répugnance m'a saisi au collet.
Bien des fois je me suis dit: Ce sont là d'adultères accommodements. Le
Mal est toujours le Mal, même quand on l'emploie comme outil pour
produire le Bien.
Ici, toute excuse professionnelle me manquait. J'agissais pour moi, pour
mon amour qui était moi-même.
J'hésitai. Ma conscience me criait: «Arrête!» Mais ma passion, parlant
plus haut encore, me montrait l'avenir sous son voile de deuil.
C'était ici une occasion unique. Si je reculais, tout était perdu.
Et là-bas, dans ce pauvre réduit où chaque minute pouvait la dénoncer et
la déshonorer, je vis ma petite adorée qui me regardait à travers ses
larmes souriantes, et qui me disait: «Je n'ai plus que toi pour
défenseur.»
Qu'aurais-tu fait, toi, Geoffroy?
J'avais à proférer un mensonge, car le talisman était vide, comme ces
pistolets non chargés qui effraient les voleurs de nuit.
J'avais à dire: _je sais_, et je ne savais rien.
Geoffroy! est-ce que tu aurais laissé mourir ta Jeanne?...
Voici ce qui arriva:
Depuis que je ne parlais plus, Olympe me guettait de ses grands yeux
avides. Elle voyait bien comme je souffrais; elle pouvait compter les
gouttes de la sueur froide qui baignait mon front.
Elle crut que je m'étais avancé au hasard.
--Lucien, fit-elle tout bas et presque tendrement, n'est-ce qu'un jeu?
un jeu cruel? Avez-vous tendu à votre amie d'enfance le piège qui vous
sert, à vous autres juges, pour prendre les criminels? Lucien,
répondez-moi, je peux encore vous pardonner.
Elle avança la main. De son propre mouchoir, elle essuya l'eau glacée
qui coulait sur mes tempes.
Cela me redressa comme si une main d'homme m'eût sanglé un soufflet au
visage.
--C'est un duel entre vous deux! m'écriai-je, saisi par une exaltation
soudaine, un duel à mort entre celle que j'aime et celle que je hais!
Vous êtes la plus forte, dix fois, cent fois la plus forte! Vous avez
tout ce que prodigue l'enfer: l'or, la beauté, la science de la vie, et
le monde imbécile vous grandit encore de son respect. Elle n'a rien,
elle est seule, le mépris de ce même monde va l'accabler en face de
vous, elle est brisée d'avance! Elle ne saurait se défendre contre vous,
puisqu'elle est la faiblesse et que vous êtes la force. Pourquoi donc ne
me mettrais-je pas au-devant d'elle pour empêcher un assassinat?
Pourquoi ne vous arrêterais-je pas comme un bouclier? Et si ce n'est pas
assez, comme une épée?
--Lucien, Lucien! fit-elle on va vous entendre.
Je la repoussai, car elle s'était levée et venait vers moi plutôt
étonnée qu'effrayée, et comme on s'approche d'un enfant pour le calmer.
Je venais de tomber dans ce qui ne fait jamais peur: la déclamation.
La rage me mordit: la grande, celle qui est froide.
Rien qu'au son changé de ma voix, je vis Olympe redevenir pâle quand je
répliquai:
--Vous avez raison, Madame, il faut parler bas. Si tout le monde était
dans le secret, je ne pourrais plus vous le vendre.
--Le vendre! Et c'est vous qui parlez ainsi! murmura-t-elle, cherchant
éperdument une arme pour parer ce coup qu'elle voyait suspendu dans mes
yeux. Elle crut l'avoir trouvée, car elle ajouta:
--C'est affreux! Si j'en usais comme vous, si je vous dénonçais au
président Ferrand, votre chef et mon ami....
Ce fut à mon tour de rire. Le nom du président Ferrand venait mal.
--Écrivez-lui cela, interrompis-je, écrivez-le lui de _la main gauche_.
Elle recula jusqu'à chanceler contre son fauteuil.
Cela ne m'arrêta pas, j'achevai:
Et dites-lui dans votre lettre: destituez bien vite M. Lucien Thibaut,
car _il sait l'histoire du codicille_... J'aurais voulu continuer que
je n'aurais pas pu. As-tu vu bondir une bête fauve?
Elle se jeta sur moi comme une lionne et ses deux mains pesèrent sur ma
bouche.
Et jamais de ma vie je n'oublierai ce regard,--le regard qu'elle lança,
tout en me bâillonnant, au portrait de feu M. le marquis de Chambray,
dont le visage sévère et pâle pendait à la muraille au-dessus de
nous....
J'ai dû reprendre haleine, Geoffroy, comme un lutteur épuisé.
Geoffroy, je fis cela. J'ai cru que je ne parviendrais pas à te le dire.
Juge-moi comme tu voudras, mais n'abandonne pas Jeanne. Elle ignorait
tout. Elle n'est pas ma complice.
Geoffroy, Geoffroy, je sentais contre mes lèvres les mains de cette
femme, plus froides que celles d'une morte.
Elle tremblait si fort que j'en étais secoué de la tête jusqu'aux pieds.
Et ses yeux, convulsés par un strabisme effrayant, semblaient cloués au
portrait de son mari décédé.
Je la regardais avec une indicible épouvante. Deux cercles se creusaient
sous ses paupières. Ce n'était pas blême qu'elle devenait, c'était
verte.
Et toujours belle--à la façon des tragédiennes qui expirent savamment.
J'eus peur, en conscience j'eus peur de la voir mourir là, devant mes
yeux.
Il me sembla un instant que ma raison vacillait dans mon cerveau, mais
je n'eus pas d'absence mentale.
Au contraire, je restai dur comme un marbre.
Geoffroy, j'ai été un magistrat. Toi, tu as jeté sur la vie humaine le
regard doublement espion du diplomate et du romancier.
À nous deux, saurions-nous répondre à cette question: Qu'y a-t-il dans
la conscience de Mme la marquise de Chambray?
Si elle avait pu me tuer en ce moment, je serais au fond d'un cercueil.
Ses yeux quittèrent enfin le portrait et revinrent me frapper comme deux
poignards.
Elle était belle, toujours plus belle! Comment avoir pitié?
Oh! je ne me repentais pas! Jeanne bien aimée, je t'avais sacrifié la
fierté de mon âme. Tu ne savais même pas l'étendue de mon sacrifice. Tu
pouvais encore sourire.
J'avais envie de revoir Jeanne, maintenant que ma tâche était
accomplie....
On sonna à la porte extérieure.
Olympe se rejeta en arrière et passa la main dans ses cheveux pour
refaire sa coiffure.
Puis elle appela Louette d'une voix que je ne connaissais pas. Elle dit:
--Je n'y suis pour personne.
--C'est que, objecta Louette qui nous dévisageait tous deux, c'est la
mère.... Mme Thibaut.
--Pour personne! répéta Olympe.
--C'est différent, dit Louette, qui se retira, non sans marquer sa
surprise. Je n'avais ni parlé ni bougé.
Quand Louette fut sortie, Olympe essaya quelques pas. D'abord elle
chancelait, puis elle se raffermit. J'épiais ses yeux. Ils ne se
dirigèrent plus une seule fois vers le portrait. Après deux tours de
salon, elle regagna son siège où elle s'installa avec une apparente
tranquillité. L'effort qu'elle faisait sur elle-même ne se voyait
presque plus. Elle disposa les plis de sa robe avec la grâce qui lui
était ordinaire et me dit très doucement.
--Lucien, vous m'avez fait beaucoup de mal.
--Je l'ai vu, répondis-je.
--Refuseriez-vous de m'apprendre qui vous a dit cela?
--Mon Dieu non... commençai-je.
Et le nom de Louaisot me vint à la bouche.
Mais je me ravisai à temps pour achever tout naturellement:
--C'est tout le monde et ce n'est personne. Au palais, nous savons ainsi
beaucoup de choses.
Le mensonge entraîne, c'est certain. Compromettre ma robe en tout ceci
était encore un acte coupable. Mais ma réponse porta coup. Olympe fut
frappée presque aussi violemment que la première fois. Seulement, elle
garda mieux les apparences.
--Pensez-vous, me demanda-t-elle, que M. le président soit aussi
instruit que vous?
--Je n'en sais rien, répliquai-je.
Elle garda un instant le silence, puis elle reprit:
--M. Thibaut, vous avez été ma première et peut-être ma seule affection.
Répondez-moi sans irritation ni forfanterie. Vous croyez avoir une arme
dans la main. Feriez-vous usage de cette arme contre moi?
Je répliquai:
--Je vous réponds avec calme, Madame. J'userai de cette arme si vous ne
faites pas ce que je veux. Les paroles étaient dures, mais ma voix
tremblait. J'étais à bout d'énergie.
Olympe le vit bien. Elle se leva aussi digne, aussi tranquille que si
elle eût été importunée par l'impuissante menace d'un mendiant.
--Vous êtes un lâche, M. Thibaut, me dit-elle. Au palais dont vous
parlez, ils ont un mot pour flétrir le genre de vol que vous essayez de
commettre chez moi. Votre arme ne vaut rien, vous en serez pour votre
honte. C'est uniquement en considération de votre mère que je ne vous
fais pas chasser par mes valets. Sortez d'ici et n'y rentrez jamais!
Son geste impérieux me désignait la porte.
J'obéis sans répondre un seul mot.
Dans la rue, ma bonne mère me guettait en faisant mine de se promener
avec mes deux soeurs.
Elles m'entourèrent aussitôt, et ma mère s'écria:
--Eh bien! Innocent des innocents, était-ce donc si difficile?
Mes soeurs ajoutèrent en passant leurs bras sous le mien:
--Beau fiancé, quand vous êtes là, on barricade les portes. À quand la
noce?