Pièce numéro 43

(Écrite par Lucien Thibaut, non signée.)

Yvetot, 23 juillet 1865, 11 heures du soir.

_Pour Geoffroy._

Tu vas recevoir de mes nouvelles. J'ai mis hier une lettre à la poste

pour toi.

Cette lettre va franchir la mer et aller à Constantinople pour répondre

à tes questions amicales sur ma famille et sur moi. Tu y verras notre

intérieur, car nous demeurons momentanément ensemble, ma mère, mes

soeurs et moi, depuis mon retour de Paris.

Ma lettre d'hier ne te portera aucun mensonge, mais combien elle est

éloignée pourtant de la vérité!

Vas-tu deviner sous le calme de ma prose l'orage que je porte en moi?

Sur mon honneur, je n'avais jusqu'à aujourd'hui, aucune raison pour te

rien cacher. Je me taisais par timidité ou mauvaise honte, mais derrière

mon silence, il y avait l'ardent désir de t'ouvrir mon âme.

Mais il est bien certain que je ne suis pas complètement mon maître. Il

m'arrive d'agir sous une impulsion qui n'est pas mienne, quoiqu'elle

n'émane pas non plus d'une volonté étrangère.

Je t'ai déjà parlé de cela, et les faits vont expliquer malheureusement

ce que ma parole peut avoir d'obscur.

Aujourd'hui, pour la première fois de ma vie, j'ai commis une action

dont je me repens. Il y a quelque chose entre moi et ma conscience. Ce

que je n'osais pas t'écrire autrefois, j'oserais encore bien moins te le

dire.

Et, cependant, il faut que je me confesse. C'est un impérieux besoin.

J'ai défiance de moi.

Je sais, ou, du moins, je crois encore que ma raison est intacte; mais

il y a autour de ma raison des murmures et des menaces. Je les entends.

J'en suis troublé. Je voudrais chasser ces ombres qui m'importunent.

Il m'est arrivé d'agir sous la pression d'une force que j'appellerai

impersonnelle. Ce n'est plus une crainte, c'est un remords que j'ai.

L'acte est accompli.

Bien plus, il m'est arrivé d'écrire sous la dictée.... Je dis bien: sous

la dictée d'un autre _moi_ que moi.

Je reconnaissais mon écriture, je me voyais tracer les caractères, et

les pensées fixées sur le papier par ma propre main ne m'appartenaient

pas. Non! Elles allaient même contre les pensées qui m'appartenaient.

Cet autre moi vaut mieux que moi. Il est plus sévère que moi, et plus

juste. Il sait des choses que j'ignore.

Aussi ai-je pris déjà depuis longtemps un biais pour assurer ma

confession.

Il n'y a plus, j'en suis sûr, rien d'extravagant ni même de puéril dans

ce fait de t'écrire journellement des lettres qui ne te sont pas

envoyées. Je les garde toutes pour toi.

J'y joins certaines pièces authentiques et explicatives, recueillies par

moi que je classe autant que possible selon leur ordre chronologique.

Cela forme déjà un _dossier_, pour employer le langage de ma

profession.

Et le dossier est gros.

Avec ce dossier, tu instruiras un jour le procès de ma vie.

Je le veux. C'est mon espoir qui n'est pas sans mélange de crainte. Je

t'ai choisi pour cela entre tous ceux que je connais. Tu ne me refuseras

pas.

Jusqu'à cette heure, cependant, une lacune a existé dans la série de ces

pages en apparence détachées, mais qui forment un tout suffisamment

complet. J'ai supprimé, par un sentiment de pudeur--ou de douleur--les

feuilles _écrites par moi quand je ne suis plus moi._

L'idée de passer pour fou me faisait frayeur et honte.

À dater d'aujourd'hui, je ne détournerai plus rien.

Tu nous verras tous deux, moi et mon ombre....

_Minuit_.--Je me suis arrêté, mon pauvre Geoffroy. J'ai hésité, je

tergiverse au moment même où je fais parade de ma sincérité future.

C'est bien vrai: toute cette exposition solennelle a pour but d'apporter

un retard au récit des événements de cette soirée.

Trêve de préliminaires! Je veux parler clairement et brièvement:

Depuis dimanche--nous sommes au jeudi soir,--je sais où est ma petite

Jeanne. La façon dont je l'ai appris te semblera singulière.

J'étais arrivé l'avant-veille de Paris, où toutes mes recherches étaient

restées vaines. Le matin du dimanche, au sortir de la messe, je trempais

mes doigts dans le bénitier, suivant d'assez près ma mère et mes soeurs

qui causaient sous le porche avec leurs amies, quand je me sentis

coudoyer brusquement.

Je me retournai. Il y avait derrière moi, parmi nos autres Cauchoises,

une paysanne encore mieux endimanchée que les autres et dont la figure

écarlate resplendissait sous une immense coiffe, chargée de broderies.

J'avais reconnu d'un coup d'oeil la florissante Hébé du Jupiter des

renseignements, rue Vivienne, au coin du passage Colbert.

Elle me prit de l'eau bénite au doigt.

Au lieu de faire le signe de la croix, elle mit un doigt sur sa bouche

et sortit de l'église.

Je la suivis de loin jusqu'au bout de la ville où elle prit un sentier à

travers champs.

Elle s'arrêta derrière une haie, regarda tout autour d'elle, et, sans

mot dire, me remit une lettre que j'ouvris précipitamment.

La pensée de Jeanne était en moi, comme toujours. Voici la lettre:

Le dernier vivant · 第 119 / 341 题