(Lettre écrite et signée par Mme veuve Thibaut.)
Ce mercredi (sans autre désignation de date).
_À Mme la marquise Olympe de Chambray, en son hôtel._
Bonjour bien aimée. Tout un bouquet de baisers, d'abord. Après? encore
des baisers. Mais ça vous ennuie? Alors, assez.
Ah! chère divine, quand je pense au bonheur sans mélange qui pourrait
embellir mon âge mûr, à cet océan de délices où nous nagerions, ces
demoiselles et moi, si certain événement avait lieu, j'ai peur.
Ne me dites pas que j'ai la tête partie. Il y aurait bien de quoi, mais
non, je raisonne. Cette félicité est si fort au-dessus de nos mérites!
Et le Destin est un monsieur qui se gêne si peu pour railler les pauvres
mères!
Les enfants, ma petite, les enfants! Il faudra pourtant bien que vous en
ayez. Et je les dorloterai! Mais c'est horrible. Quand ils sont petits,
encore passe, on leur donne le fouet. Les miens sont tous grands. Quelle
responsabilité!
Si j'étais homme!... Voulez-vous savoir? Mon Lucien n'ose pas, voilà le
vrai. Il n'y a que cela. Vous chercheriez cent dix ans sans trouver
autre chose. Je vous l'affirme; il n'ose pas, le nigaud qu'il est!
Il voudrait bien, parbleu! mais comment s'y prendre? Les garçons timides
comme lui vont tout droit aux femmes avec qui on ose. C'est la nature.
On devrait la supprimer, ça donne trop de tracas aux mères.
Je ne peux pas en vouloir à Lucien, moi. Ça me fait rire, plutôt. On
sait bien qu'il n'est pas une demoiselle. Il a rencontré ce petit
chiffon-là dans un pré fleuri, un jour que le soleil était doux et qu'on
entendait siffler les merles; ça peut arriver à tout le monde.
Et puis vlan! Voilà une passion, attrape! Bah! bah! une passion composée
de primevères, d'aubépines et de coucous! Ça va et ça vient. Mais on a
beau dire, c'est ennuyeux pour les mères.
La minette n'était pas imposante du tout. Ça lui a donné du courage pour
pousser sa pointe. Pourquoi l'a-t-il poussée sa pointe? Chérie, vous
avez été mariée, on peut vous parler entre dames. Il a poussé sa pointe
par rage du véritable amour qu'il nourrit dans le fond de son âme, et
dont le véritable objet lui fait peur.
Aussi, pourquoi avez-vous tant de noblesse, tant d'esprit, tant de
beauté, tant de perfection? Pourquoi ressemblez-vous à une reine? Il
n'ose pas, le cadet, je l'ai déjà dit, mais c'est exprès que je le
répète, il n'ose pas, j'en mettrais ma main au feu.
M. Thibaut, son père, était comme ça. Il a fait un bon mari, ma chérie.
Vous trouverez une larme sur le papier. C'est sa mémoire qui me la tire.
Mon pauvre Antoine! Pendant vingt-deux mois, quel sang il me fit faire!
Mais ça vint à la fin! Assez là-dessus, sauf un mot: Quand ça fut venu,
dame... ah! ma chère!
Il s'agit de Lucien. Est-ce que je ne le connais pas comme ma poche?
Est-ce que je n'ai pas épié le premier éveil de son coeur? En ce
temps-là l'enfant me faisait trembler comme la feuille quand je le
voyais rêvasser à un diamant de votre eau. J'aurais autant aimé qu'il
eût lorgné les étoiles du ciel.
Et c'est à moi la faute, peut-être. Combien de fois ne lui ai-je pas
répété, le matin, le soir, à midi: malheureux! tu vas te brûler
l'imagination à la chandelle. Ce trésor-là n'est pas pour ton pauvre
nez!
J'aurais dû me couper la langue avec mes dents!
Car voilà ce qui arrive, bijou adoré, maintenant qu'il peut espérer et
que nous nous tuons à le lui dire, ces demoiselles et moi, il ne peut
pas croire à tant de bonheur. Moi, je conçois ça.
Vous êtes la divine des divines, Olympe, il n'y en a jamais eu comme
vous. Vous ne voulez pas le croire, mais la chose crève les yeux de tout
le monde. Je le dis tous les jours à Célestine et à Julie, qui ont la
fureur de vous copier, je leur dis: «Écoutez, mes petites bonnes femmes,
n'essayez pas, vous seriez tout uniment ridicules. On peut singer Mme
Chose ou encore Mlle Machin, mais celle-là, je t'en ratisse!»
C'est sûr que je pourrais bien devenir un peu folle à la pensée d'avoir
pour bru un ange du firmament comme vous. Le beau malheur! Je guérirais
après la noce. Je donnerais trois doigts de chaque main pour y être, à
la noce. Voilà comme je dissimule, moi! Tenez! si la santé de mon Lucien
était attaquée, je vous le dirais tout de même, à la bonne franquette.
Sa tête? Sa tête est aussi saine qu'un gland, ma perle. Seulement, il a
ses migraines et on dirait quelquefois qu'il s'absente. Pourquoi? Parce
que son coeur d'agneau est travaillé, tiraillé, tenaillé, quoi! Vous
allez comprendre. Il a osé avec cette Jeanneton qu'il n'aime pas, avec
vous qu'il idolâtre il n'a pas osé. Ça fait qu'il est malheureux et que
sa tête éclate. Voilà l'histoire.
Mais que fait-on pour les possédés? on prie le bon Dieu qui est plus
fort que le diable. J'ai tant prié le bon Dieu que mon garçon se
dépossède petit à petit. Écoutez ça un peu:
Hier, qui était le cinquième jour depuis son retour de Paris, il m'a
dit--et c'était de lui-même, je ne lui ouvrais pas la bouche de vous:
«Olympe est encore plus belle qu'autrefois.» Moi, j'ai répondu en
faisant celle à qui c'est bien égal: «Trouves-tu, garçon?» Il a ajouté
d'un air pensif: «Oh! oui, bien plus belle!»
Il a du goût, c'est certain.
Quelque chose le tenait, et je m'en apercevais bien, mais je ne voulais
pas l'interroger. Pas si bête!
Il faut vous faire observer ici entre parenthèses que, depuis son retour
de Paris, le gars n'a pas prononcé une seule fois le nom de son
orpheline. Il n'y a donc qu'à faire mine de n'y plus penser du tout, et
j'ai dans mon idée que ça s'en ira à la douce, comme c'est venu.
Il y a ma neuvaine, aussi, et le pèlerinage, ces demoiselles n'ont pas
tiré la réussite une seule fois sans vous trouver ensemble: le jeune
homme blond et la dame brune. Les cartes, c'est de la superstition, j'en
conviens, mais le grand jeu ne m'a jamais trompée. Et je vous dis, moi,
que c'est un agneau qui ne savait pas écouter son coeur. Il vous a
toujours adorée, toujours, toujours, à la sournoise, comme un poltron
qu'il est.
Il a donc repris, au bout d'un petit moment, sans avoir l'air d'y
toucher.
--Est-ce que tu crois qu'Olympe serait contrariée de me voir?
--Pourquoi Olympe serait-elle contrariée de te voir? C'est moi qui ai
répondu ça.
--Dame, a-t-il fait, il y a si longtemps... et puis....
--Et puis quoi?
--Les histoires....
J'avais bonne envie de rire, mais je gardai mon grand sérieux.
Allez dire partout que la bonne femme radote, si vous voulez, mais il
n'ose pas. Je le répéterais sur l'échafaud!
Pendant ces derniers jours, il n'a pas quitté le palais. Je lui avais
fait écrire avec de la bonne encre par M. le président. Mais, malgré le
grand zèle que la semonce de son chef lui a donné, hier soir, il était à
la maison dès quatre heures. Jusqu'au dîner il a passé son temps à se
bichonner: eau chaude, pommade, pâte d'amande et tout. Monsieur a fait
recirer trois fois ses bottes qui ne reluisaient pas assez. Il a essayé
onze cols de chemises. Enfin de grands projets!
Devinez-vous, chérie?
Moi, je savais d'avance. Je l'avais entendu marmoter en se fâchant après
le noeud de sa cravate:
--Il faut que je la voie! Il le faut absolument!
Vous savez, mon trésor, pas d'enfantillage! Quand il va se présenter
chez vous, aidez-le un peu, je vous en prie. Souvenez-vous qu'il n'ose
pas.
En voulez-vous une preuve? Après le dîner, il a recommencé sa toilette
sur nouveaux frais. Cette fois, je n'ai pas pu résister: j'ai été le
regarder par le trou de la serrure. Sa chambre était un pillage. Il
houspillait ses chemises blanches pour en trouver une comme il n'y en a
pas. J'aurais donné gros pour que vous fussiez-là.
Rien n'était assez beau. Il a ôté ses bottes pour mettre des chaussures
vernies. Je ne vous en dis pas davantage.
Et puis, au moment de partir, après avoir passé un quart d'heure à
peiner sur ses gants, qui ne voulaient pas entrer, et comme il brossait
son chapeau neuf, patatras! tout son courage a tombé à plat.
Il a ôté ses gants, d'abord en soupirant comme un malheureux. Après ça,
il s'est déshabillé et mis au lit sans crier gare.
Voilà comme il est. Je ne l'ai pas dit à ces demoiselles, elles
l'auraient griffé!
Mais, aujourd'hui, il m'a reparlé. C'est sérieux. Je réponds que ce sera
pour ce soir. Je ne plaisante pas, il a eu toute la journée la figure
qu'il avait quand il passait ses examens de droit. Méfiez-vous.
Chérie, j'ai cru bon de vous en toucher un mot pour que vous soyez
gentille et que vous vous gardiez surtout de le déconcerter.
Oh! bien aimée! oh! divine! ma perle, mon diamant, la plus chère de mes
filles! Si j'apprenais ce soir, avant de me coucher, que Dieu a exaucé
ma neuvaine! si vous étiez à nous enfin! si je m'éveillais demain matin
la plus heureuse des femmes et des mères!
Je vous embrasse mille fois, mais pas comme je vous aime, ce serait à
vous étouffer.
_P. S._--Je n'ai pas dit un traître mot à ces demoiselles, bien entendu.
C'est toujours notre cher mignon secret à nous deux. Célestine et Julie
veulent vous embrasser au bas de ma lettre, je tourne la page; pas de
danger qu'elles lisent. Elles sont la discrétion même et, d'ailleurs, je
reste là pour les surveiller.