Récit intermédiaire de Geoffroy

À ce point de ma lecture, je me redressai en sursaut pour écouter ma

pendule qui grondait les douze coups de minuit.

Les débris de mon pain à thé avaient bien un peu amusé ma fringale, mais

pour un instant seulement, et mon estomac recommençait à crier détresse.

Je n'avais plus que le temps si je voulais trouver un restaurant ouvert.

Je repoussai donc brusquement mon dossier, car si j'avais eu le malheur

de jeter les yeux sur le numéro suivant, j'étais perdu.

Je sentais cela.

Pour une raison ou pour une autre, la lecture de ces pièces excitait en

moi une curiosité si vive et si pleine d'émotions, que je fus obligé de

faire un véritable effort pour les emprisonner dans un tiroir dont je

fermai la serrure à double tour.

L'appel timide et si fréquent, fait dans ces pages à une amitié

d'enfance trop oubliée, m'avait plus d'une fois touché jusqu'à

l'angoisse.

Mais à côté de cette impression virile où, Dieu merci, l'élément

cordial dominait et dont la vivacité croissante consolait mes scrupules,

il y avait la pure, la simple envie de savoir.

L'énigme était posée devant moi dans des conditions imprévues. Elle me

provoquait hautement, brutalement.

Une préoccupation me prenait d'assaut. Un besoin qui n'existait pas hier

forçait l'entrée de ma vie et y conquérait une place.

Une place considérable, peut-être énorme.

Je ne m'étais pas interrogé encore sur la question du temps que j'avais

à donner, ni de la brèche que je pouvais faire à mes travaux

professionnels, mais je sentais d'avance que ce devoir nouveau se

plaçait lui-même et d'autorité en première ligne.

À quelque prix que ce fût, il me fallait faire honneur à la lettre de

change que mon pauvre Lucien tirait sur moi.

Je suis de ceux qui n'ont pas des douzaines d'amis, ni même une

demi-douzaine. J'admire les larges coeurs, capables de contenir des

foules, mais je n'en voudrais pas pour amis. Cela sent l'auberge.

Faut-il pousser plus loin ma confession? Pourquoi non, puisque

précisément je vais faire pénitence? Je n'avais jamais eu d'ami dans le

sens admirable que j'attache à ce mot.

Eh bien! ce soir, j'avais un ami. Pour la première fois, mon coeur

battait largement à une pensée qui n'était ni d'ambition ni d'amour.

C'est bien vrai, je me sentais vivre aujourd'hui autrement qu'hier.

Toute mon âme, emportée par un élan inconnu, allait vers ce pauvre être,

ce cher martyr, que j'avais laissé là-bas, à la maison de santé de

Belleville, seul, triste, navré, défiant du monde entier et peut-être de

moi-même.

J'avais devant moi sa pâle figure si douce, si belle aussi, mais marquée

au coin d'une si terrible faiblesse, et d'où le malheur avait banni la

fierté.

Je le voyais,--et je l'écoutais dans les lignes que je venais de lire.

Cette tendresse timide dont il avait si obstinément entouré mon souvenir

s'emparait de moi avec plus de puissance qu'une amitié hautement avouée.

Elle avait deviné en moi, cette tendresse, des qualités que je ne

connaissais pas moi-même.

Lucien s'était-il trompé dans ce rêve non exprimé, mais qui perçait à

chaque page de son récit: ce rêve d'un ami modèle--qui était

moi--vaillant, dévoué, prêt à tout, ne devant reculer devant rien?

Hier, je ne sais pas. Aujourd'hui, non, Lucien ne s'était pas trompé.

--Je suis tout cela! m'écriai-je en moi-même, ou du moins, tout cela, je

veux l'être, et je le serai!

Ainsi, songeais-je en descendant l'escalier de mon entresol.

Et en même temps tous les épisodes de mon étrange lecture passaient

tumultueusement devant mes yeux.

Albert de Rochecotte avait été mon plus intime camarade. Au collège,

assurément, j'étais bien plus lié avec lui qu'avec Lucien.

Je le revis jeune homme avec sa mine éveillée et si franche, sa petite

moustache effrontée, son rire communicatif et les grosses boucles

blondes qui dansaient sous sa casquette d'étudiant.

Je n'avais pas ignoré sa mort prématurée, ni ce fait qu'il avait été

assassiné par sa maîtresse, mais je l'avais appris en Turquie, par une

lettre de ma mère. On comprend que les détails manquaient.

Derrière la gaieté de Rochecotte, je revoyais aussi ce jeune, ce

délicieux sourire de fillette: «la photographie».

Rochecotte n'avait pas connu Jeanne Péry. Ses lettres l'affirmaient.

Pourquoi ma pensée associait-elle d'une façon confuse Jeanne Péry et

Rochecotte?

Et cette femme si belle, si triste qui m'était apparue pendant le

sommeil de Lucien, chez ce charlatan imbécile, le Dr Chapart?...

Mais tout s'effaçait pour moi devant le personnage dominant de cette

comédie bourgeoise dont je n'avais vu représenter encore que les

premières scènes: M. Louaisot de Méricourt.

Celui-là m'apparaissait comme une grosse araignée en embuscade au

centre de sa toile.

Entre tous, celui-là irritait ma curiosité. Je le mettais même avant

Mme la marquise Olympe de Chambray, sa mystérieuse cliente que

certain fragment de lettre, adressée à je ne sais qui, et fournie au

dossier par Louaisot lui-même essayait de poser en soeur de

Méphistophélès.

Au sujet de celle-là je réservais complètement mon appréciation jusqu'au

moment où je devais découvrir le diabolique professeur qui l'avait si

bien éduquée.

D'ailleurs M. Louaisot de Méricourt avait des talents calligraphiques

qui me rendaient suspectes les pièces apportées par lui au débat.

Mais lui-même, le nourrisseur d'affaires, je croyais le saisir

parfaitement de pied en cap. Il était le côté original, énigmatique de

ce prologue désordonné qui sollicitait ma pensée avec une âpreté inouïe.

Jamais roman, jamais drame n'avaient fouetté plus énergiquement mon

imagination. Au fond, le motif en pouvait être bien simple: j'étais

acteur dans la pièce.

L'émotion de mon _entrée_ me tenait.

Je pris le boulevard pour gagner mon restaurant ordinaire, rue

Lepelletier. Dans ce court chemin, je ne rencontrai personne de

connaissance, quoique le trottoir fût encombré autant qu'en plein midi.

Arrivé à la porte de mon restaurant, comme j'avançais la main pour

tourner le bouton, une voix de basse-taille dit auprès de moi.

--Tiens! tiens! le nouveau client! votre serviteur, Monsieur, j'espère

que l'adresse fournie se sera trouvée exacte?

Je me retournai. M. Louaisot de Méricourt était auprès de moi, un peu en

arrière, le chapeau à la main, en grande tenue de soirée et coiffé, ma

foi, par le perruquier.

Quoique apprenti diplomate, j'avoue que mon premier mouvement fut de lui

fausser compagnie. Les gens de son espèce sont beaucoup plus répugnants

quand ils sont bien mis.

Mais je me ravisai aussitôt, et je répondis poliment:

--Très exacte, Monsieur, je vous remercie.

Mon _entrée_ se faisait plus tôt que je ne l'avais pensé.

Précisément à cette heure je quittais la coulisse et j'étais en scène.

Le dernier vivant · 第 109 / 341 题