Pièce numéro 33

(Écrite et signée par M. Ferrand, président du tribunal civil d'Yvetot.)

_À M. Lucien Thibaut, juge, etc., à Paris._

Yvetot, 8 juillet 65.

Mon cher et jeune collègue.

Un peu jeune, en effet, décidément, à ce qu'il paraît.

Que faites-vous à Paris? Rien de bon, répond votre chère mère. Vos

aimables soeurs, rectifiant l'appréciation maternelle, prétendent que

vous y faites beaucoup de mal, surtout à vous-même.

Notre profession exige une tout autre tenue. Les plus fous d'entre nous

ont abandonné la vie de polichinelle en payant le dernier terme de leur

chambre d'étudiant.

Notre esprit de corps est la gravité.

Certes, je ne demande pas qu'un jeune magistrat s'enveloppe jusqu'au cou

dans un manteau de puritanisme, encore moins qu'il pousse l'affectation

de la vertu jusqu'à l'hypocrisie.

Je hais l'hypocrisie.

Mais il y a un milieu, et mon devoir est de vous dire que tout ce qui

porte la robe à Yvetot manifeste tout haut son étonnement de votre

absence prolongée.

L'autre jour, M. Pivert, notre substitut--un garçon d'avenir,

celui-là,--demandait si quelque loi nouvelle, à lui inconnue,

autorisait ainsi les juges de première instance à faire l'école

buissonnière.

Vous comprenez, je le suppose, mon jeune ami, que je prends avec vous ce

ton léger pour rendre la leçon moins amère. Je suis à cent lieues

d'avoir l'intention de vous désobliger.

Cela va même si loin que je m'abstiendrai de vous dire quels

désagréments pourraient résulter pour vous d'une prolongation de séjour

à Paris, et je vous serre la main sans diminution aucune de

bienveillance ni d'amitié.

Le dernier vivant · 第 102 / 341 题