(Écrite et signée par M. Ferrand, président du tribunal civil d'Yvetot.)
_À M. Lucien Thibaut, juge, etc., à Paris._
Yvetot, 8 juillet 65.
Mon cher et jeune collègue.
Un peu jeune, en effet, décidément, à ce qu'il paraît.
Que faites-vous à Paris? Rien de bon, répond votre chère mère. Vos
aimables soeurs, rectifiant l'appréciation maternelle, prétendent que
vous y faites beaucoup de mal, surtout à vous-même.
Notre profession exige une tout autre tenue. Les plus fous d'entre nous
ont abandonné la vie de polichinelle en payant le dernier terme de leur
chambre d'étudiant.
Notre esprit de corps est la gravité.
Certes, je ne demande pas qu'un jeune magistrat s'enveloppe jusqu'au cou
dans un manteau de puritanisme, encore moins qu'il pousse l'affectation
de la vertu jusqu'à l'hypocrisie.
Je hais l'hypocrisie.
Mais il y a un milieu, et mon devoir est de vous dire que tout ce qui
porte la robe à Yvetot manifeste tout haut son étonnement de votre
absence prolongée.
L'autre jour, M. Pivert, notre substitut--un garçon d'avenir,
celui-là,--demandait si quelque loi nouvelle, à lui inconnue,
autorisait ainsi les juges de première instance à faire l'école
buissonnière.
Vous comprenez, je le suppose, mon jeune ami, que je prends avec vous ce
ton léger pour rendre la leçon moins amère. Je suis à cent lieues
d'avoir l'intention de vous désobliger.
Cela va même si loin que je m'abstiendrai de vous dire quels
désagréments pourraient résulter pour vous d'une prolongation de séjour
à Paris, et je vous serre la main sans diminution aucune de
bienveillance ni d'amitié.