(Écrite et signée par la supérieure des Dames de la Sainte-Espérance.)
Paris, ce 4 juillet 1865.
_À Mme la marquise de Chambray, en son château, près et par Dieppe._
Ma chère fille,
J'ai le regret de vous apprendre que votre charitable intention au sujet
de la demoiselle Jeanne Péry n'a pas eu le résultat qu'elle méritait et
que vous désiriez.
Le nécessaire fut fait en temps pour prendre, rue de Verneuil, 31, et
amener dans notre maison cette jeune personne à laquelle vous aviez la
bonté de vous intéresser.
On lui donna une chambre commode et bien aérée, avec vue sur les arbres
de l'enclos: elle eut la pension de deuxième classe à laquelle on ajouta
quelques douceurs et toutes les consolations imaginables.
Je l'invitai même une fois, à cause de vous, chère fille, à ma modeste
table privée, avec les grandes pensionnaires du premier degré.
Rien n'y a fait. Elle s'est tenue à l'écart pendant tout le temps de son
séjour, rebutant nos mères par son silence boudeur qui ressemblait peu,
en vérité, à la résignation chrétienne.
Puis, le matin du septième jour, elle a pris la clé des champs.
Elle était libre d'aller et de venir. Nous n'avions pas le droit de
fermer sur elle la grille du cloître.
Je vous dirai, chère fille, qu'elle avait des lettres dans son tiroir.
Nous avons cru devoir en parcourir une ou deux. Elles étaient signées de
deux initiales L. T. et toutes remplies _d'amour pur, de jeunes rêves,
d'élans de l'âme_ et autres balivernes ridicules.
Sa fuite ne nous a donc causé aucune surprise.
Je vous rappelle les conditions de notre établissement: le mois commencé
est dû en entier, plus le service et quelques suppléments tels que ports
de lettres, visites de médecin, articles de pharmacie, bains, etc.
Notre mère-économe a pris la liberté de tirer sur vous et la présente
vaut avis.
Je suis, en J. C, ma chère fille, etc.
_P. S._--Nous sommes toujours en pourparlers avec le vieux millionnaire
de la rue du Rocher, pour le terrain où doit être bâtie notre nouvelle
maison. Il possède des hectares dans Paris! Et au prix où il veut
vendre, nul ne saurait évaluer l'immensité de cette fortune.
On dit que vous êtes sa parente; ma chère fille, ne pourriez-vous lui
écrire en notre faveur, faisant valoir avec votre tact précieux et votre
brillante intelligence, que nous sommes un établissement de bienfaisance
et que nos ressources sont bien bornées?
Je ne sais ce qu'il faut croire sur l'origine peu honorable des grands
biens de ce vieillard, qui vit en dehors de l'Église, quoique séparé du
monde.
Son nom est peu connu dans nos quartiers, bien qu'il y possède d'énormes
immeubles, mais son sobriquet, «le Fournisseur», est populaire par
l'envie et la haine qu'il inspire.
Avec un pied dans la tombe, qu'a-t-il besoin d'augmenter encore ses
richesses? Parlez-lui pour nous. Ce qu'il lui faudrait ce sont des
prières.
Vous, chère fille, vous sauriez sanctifier cette fortune si, comme on le
dit encore, elle vous venait en tout ou en partie par voie d'héritage.