(Lettre écrite et signée par Albert de Rochecotte).
Paris, lundi soir (sans autre date).
Brave Lucien, où en est l'affaire Jeanne? L'affaire Fanchette périclite
déplorablement. Mon oncle du Havre est mort. J'ai fait un héritage.
Est-ce que nous ramons toujours sur le fleuve de Tendre avec ma petite
cousine Péry? J'en ai peur pour toi. Mon autre cousine, l'incomparable
Olympe, m'a dit que ta maman avait tout plein de peine à te marier.
Tu as tort, il n'y a que le mariage, mon bon. J'ai toujours été de cet
avis-là. Nous sommes ici-bas pour nous marier et pour mourir.
Au reçu de la présente, tu es sommé de te rendre à Lillebonne, au
domicile politique et civil de _mon_ notaire, maître
Béat-et-son-collègue (Solange-Alceste), dépositaire de mes papiers de
famille.
Ne rions jamais: je vais avoir un notaire à moi, un notaire pour de bon.
Je serai un client. Le petit clerc m'honorera par-devant et me fera des
cornes par-derrière. Oh! la vie!
Chez ce maître Béat, tu retireras mon acte de naissance, mon diplôme de
vaccination et généralement toutes les pièces indispensables pour
épouser quelqu'un, autre que ma Fanchonnette.
Ah! le cher coeur, le délicieux amour! Comme je l'épouserais plutôt cent
fois qu'une si c'était seulement une chose possible! Mais c'est de la
voltige, du cancan, de la marche au plafond. La postérité refuserait d'y
croire. Que diable! on n'épouse pas Fanchette! (Ne le dis pas, elle a
rempli jadis les fonctions de marchande de plaisirs.)
J'ai vainement cherché un exemple dans l'histoire, un précédent, une
excuse. Il n'y a que les membres du haut parlement anglais, les rois de
Bavière et mon bottier pour épouser Fanchette. Fanchette elle-même se
moquerait de moi et ce ne serait pas la première fois. (Tu comprends:
marchande de plaisirs, en tout bien tout honneur, diable!)
Si tu savais quels purs diamants il y a dans son sourire! Le monde est
bête à tuer. Au fait, pourquoi n'épouse-t-on pas Fanchette?
Voilà. C'est qu'on en épouse une autre. Je suppose que cette raison-là
te paraîtra péremptoire.
Comme je l'aimais! comme je l'adore! tu vas me demander: qui donc
épouses-tu comme cela? Curieux!
Te divertirait-il de savoir que j'ai demandé Olympe? Tu t'y attendais.
C'est ce qui tombe d'abord sous le sens. On épouse Olympe aussi
fatalement qu'on n'épouse pas Fanchette. Mon pauvre bon oncle était
encore chaud que j'avais déjà la main à la plume. Pas de réponse. J'ai
pris la poste pour Dieppe. Olympe m'a ri au nez. Très bien. Je suis
revenu à Paris.
Je crois qu'Olympe a _un amour au coeur_, comme dit ta soeur Julie que
j'ai vue là-bas et qui vaut à elle seule tout un cabinet de lecture.
Bonne fille, du reste. Célestine aussi. Mais des râpes dans la bouche.
Alors, Olympe m'ayant remis à ma place, je cherche comme un malheureux.
Personne ne m'a dit: «Marie-toi», mais je sens qu'il faut me marier. Il
le faut. C'est la loi.
Songe donc! non seulement je suis riche, comme peut l'être un bon
bourgeois, par mon oncle; mais, par mon oncle encore, il me tombe un
droit éventuel à la succession du fournisseur,--le dernier vivant de la
tontine.
Tu dois bien connaître un peu cette chanson-là. Le bonhomme Jean
Rochecotte était de chez vous, et tous ses héritiers demeurent autour
d'Yvetot. Je prime tout le monde à ce qu'il paraît. Je suis sérieusement
menacé de périr à la fleur de l'âge, étouffé sous une avalanche de
millions.
Et sais-tu que, si je mourais, ton affaire, Jeanne, cesserait d'être une
mauvaise plaisanterie?
Je ne pourrais pas te dire au juste en quel ordre elle vient, mais sa
mère était cousine du fournisseur. Peut-être que Me Béat
(Solange-Alceste) pourrait te renseigner. Vas-y voir.
Moi, je continue de chercher. Je me suis donné quinze jours pour
trouver, car si la situation traînait jusqu'à trois semaines, je parie
un franc que j'épouserais Fanchette.
Or, on ne l'épouse pas.
Donc mon cas est absurde et tu peux souder mon désespoir.
Dis-moi au juste, à l'occasion, comment se porte l'affaire Jeanne. Ça
m'intéresse à cause de Fanchette.
Ma pauvre petite perle! Elle m'idolâtre, quoique je n'en croie rien.
Figure-toi que jamais, au grand jamais, elle n'a été si jolie. Je vais
la faire dîner deux fois par jour à la campagne jusqu'à la catastrophe.
Lucien, je le lui dois!
Hier, elle m'a promis sur la mémoire de sa mère qu'elle me tuerait si
j'étais infidèle, dépêche-toi d'envoyer les pièces.