Pièce numéro 13

(Lettre écrite et signée par Albert de Rochecotte).

Paris, lundi soir (sans autre date).

Brave Lucien, où en est l'affaire Jeanne? L'affaire Fanchette périclite

déplorablement. Mon oncle du Havre est mort. J'ai fait un héritage.

Est-ce que nous ramons toujours sur le fleuve de Tendre avec ma petite

cousine Péry? J'en ai peur pour toi. Mon autre cousine, l'incomparable

Olympe, m'a dit que ta maman avait tout plein de peine à te marier.

Tu as tort, il n'y a que le mariage, mon bon. J'ai toujours été de cet

avis-là. Nous sommes ici-bas pour nous marier et pour mourir.

Au reçu de la présente, tu es sommé de te rendre à Lillebonne, au

domicile politique et civil de _mon_ notaire, maître

Béat-et-son-collègue (Solange-Alceste), dépositaire de mes papiers de

famille.

Ne rions jamais: je vais avoir un notaire à moi, un notaire pour de bon.

Je serai un client. Le petit clerc m'honorera par-devant et me fera des

cornes par-derrière. Oh! la vie!

Chez ce maître Béat, tu retireras mon acte de naissance, mon diplôme de

vaccination et généralement toutes les pièces indispensables pour

épouser quelqu'un, autre que ma Fanchonnette.

Ah! le cher coeur, le délicieux amour! Comme je l'épouserais plutôt cent

fois qu'une si c'était seulement une chose possible! Mais c'est de la

voltige, du cancan, de la marche au plafond. La postérité refuserait d'y

croire. Que diable! on n'épouse pas Fanchette! (Ne le dis pas, elle a

rempli jadis les fonctions de marchande de plaisirs.)

J'ai vainement cherché un exemple dans l'histoire, un précédent, une

excuse. Il n'y a que les membres du haut parlement anglais, les rois de

Bavière et mon bottier pour épouser Fanchette. Fanchette elle-même se

moquerait de moi et ce ne serait pas la première fois. (Tu comprends:

marchande de plaisirs, en tout bien tout honneur, diable!)

Si tu savais quels purs diamants il y a dans son sourire! Le monde est

bête à tuer. Au fait, pourquoi n'épouse-t-on pas Fanchette?

Voilà. C'est qu'on en épouse une autre. Je suppose que cette raison-là

te paraîtra péremptoire.

Comme je l'aimais! comme je l'adore! tu vas me demander: qui donc

épouses-tu comme cela? Curieux!

Te divertirait-il de savoir que j'ai demandé Olympe? Tu t'y attendais.

C'est ce qui tombe d'abord sous le sens. On épouse Olympe aussi

fatalement qu'on n'épouse pas Fanchette. Mon pauvre bon oncle était

encore chaud que j'avais déjà la main à la plume. Pas de réponse. J'ai

pris la poste pour Dieppe. Olympe m'a ri au nez. Très bien. Je suis

revenu à Paris.

Je crois qu'Olympe a _un amour au coeur_, comme dit ta soeur Julie que

j'ai vue là-bas et qui vaut à elle seule tout un cabinet de lecture.

Bonne fille, du reste. Célestine aussi. Mais des râpes dans la bouche.

Alors, Olympe m'ayant remis à ma place, je cherche comme un malheureux.

Personne ne m'a dit: «Marie-toi», mais je sens qu'il faut me marier. Il

le faut. C'est la loi.

Songe donc! non seulement je suis riche, comme peut l'être un bon

bourgeois, par mon oncle; mais, par mon oncle encore, il me tombe un

droit éventuel à la succession du fournisseur,--le dernier vivant de la

tontine.

Tu dois bien connaître un peu cette chanson-là. Le bonhomme Jean

Rochecotte était de chez vous, et tous ses héritiers demeurent autour

d'Yvetot. Je prime tout le monde à ce qu'il paraît. Je suis sérieusement

menacé de périr à la fleur de l'âge, étouffé sous une avalanche de

millions.

Et sais-tu que, si je mourais, ton affaire, Jeanne, cesserait d'être une

mauvaise plaisanterie?

Je ne pourrais pas te dire au juste en quel ordre elle vient, mais sa

mère était cousine du fournisseur. Peut-être que Me Béat

(Solange-Alceste) pourrait te renseigner. Vas-y voir.

Moi, je continue de chercher. Je me suis donné quinze jours pour

trouver, car si la situation traînait jusqu'à trois semaines, je parie

un franc que j'épouserais Fanchette.

Or, on ne l'épouse pas.

Donc mon cas est absurde et tu peux souder mon désespoir.

Dis-moi au juste, à l'occasion, comment se porte l'affaire Jeanne. Ça

m'intéresse à cause de Fanchette.

Ma pauvre petite perle! Elle m'idolâtre, quoique je n'en croie rien.

Figure-toi que jamais, au grand jamais, elle n'a été si jolie. Je vais

la faire dîner deux fois par jour à la campagne jusqu'à la catastrophe.

Lucien, je le lui dois!

Hier, elle m'a promis sur la mémoire de sa mère qu'elle me tuerait si

j'étais infidèle, dépêche-toi d'envoyer les pièces.

Le dernier vivant · 第 70 / 341 题