Mon cher Geoffroy,
J'ai longtemps hésité avant de m'adresser à toi, ou plutôt je t'ai déjà
écrit plus de vingt lettres qui, toutes, ont été jetées au feu après
réflexion.
Celle-ci aura-t-elle le même sort? C'est vraisemblable.
J'écris par un besoin désespéré, comme les gens qui se noient appellent
au secours, même quand il n'y a personne pour les entendre.
Nous étions liés très certainement, toi et moi; mais mon malheureux
défaut d'expansion et la timidité de mon caractère m'ont fait craindre
souvent de n'avoir jamais su inspirer à personne une véritable amitié.
Pas même à toi.
J'entends une amitié de frère.
C'est là le mot, tiens, il m'aurait fallu un frère. Je l'aurais regardé
comme forcé par la nature à écouter mes pauvres plaintes, à entrer dans
mes misérables douleurs, à me fournir enfin les conseils dont j'ai un si
cruel besoin.
Tu étais moqueur autrefois. Tes lettres, que je lis avec bonheur--et
laisse-moi te remercier de n'avoir jamais cessé de m'écrire--tes lettres
te montrent à moi moins ami du sarcasme, mais je t'y vois lancé dans de
grandes relations, tu vois le monde, tu _connais la vie_, pour employer
le mot sacramentel.
Cela m'effraie. Moi je ne vois personne et je ne connais rien.
Moi.... Comment te faire la confession d'un triste sire, empêtré dans la
plus plate et la plus bête--à ce qu'ils disent--de toutes les aventures
réservées aux innocents qui ne savent pas le premier mot de la vie?
Je n'ai pas eu de jeunesse. Je commence à croire que c'est un grand
malheur.
Je vivais avec vous là-bas à Paris; mais je ne vivais pas comme vous, et
j'ai souvent pensé depuis que c'était là l'origine du défaut d'élan que
je remarquais chez la plupart d'entre vous à mon égard.
Il y avait des heures où j'aurais tant souhaité votre affection! Je me
sentais si bien capable de me dévouer pour vous, du moins pour
quelques-uns d'entre vous.
Quand Albert et toi vous vous en alliez ensemble, j'étais jaloux comme
un amoureux qu'on dédaigne.
J'ai entendu parler d'Albert ces jours derniers, et dans une
circonstance triste pour moi. Mais tout ce qui m'entoure est triste.
J'ai commencé une lettre pour lui; elle ne sera jamais achevée.
Que devient-il, ce cher Rochecotte, si doux, si généreux? Il m'avait dit
une fois:
«Toi, Lucien, on ne te voit jamais que les jours où on ne fait pas de
fredaines!»
C'était un gros reproche, je le comprends bien à présent.
Pour être aimé, il faut partager tout avec ses amis, même leurs défauts,
si c'est un défaut que de faire des fredaines.
Je penche à croire que non, puisque je regrette amèrement d'avoir été
sage au temps où les autres sont fous.
On paye cela. Je suis fou maintenant que les autres sont sans doute
devenus sages.
Geoffroy, mon bon Geoffroy, ce n'est certes pas pour te conter ces
balivernes que j'ai pris la plume, ce matin, avec un si terrible
serrement de coeur.
Je m'étais résolu à te faire ma confession générale, et je la retarde
tant que je peux.
Il me semble que tout ce bavardage est utile pour la préparer, et
peut-être pour diminuer l'effort douloureux qu'elle me coûte.
Je sais que tu ne la désires pas, je m'excuserais presque d'oser une
importunité pareille, s'il ne s'agissait pas de toi, et je bavarde pour
ajourner d'autant notre peine à tous deux.
C'est bien vrai, Geoffroy, j'envie tout de toi: ta gaieté, ton
insouciance, et jusqu'à tes péchés qui t'ont fait homme.
Tu sais ce qui n'est pas dans les livres, tu as vécu et non pas lu la
vie. Tu as eu des aventures. Moi, faute d'en avoir eu jamais, je perds
pied à ma première aventure. Je m'y noie.
Que tes lettres sont vivantes! Celle-ci est déjà plus longue que la plus
longue parmi celles que tu m'as écrites, mais quelle différence! Il n'y
a rien dans la mienne, et combien de choses les tiennes disent! Ceux
qui, comme toi, agissent sans cesse peuvent raconter toujours. C'est
intéressant, c'est jeune, c'est charmant. Tu as des centaines d'espoirs
et le double de désirs.
Combien trouverait-on de jolis noms dans la collection de tes lettres
que je garde et que je relis pour me faire honte à moi-même: honte de ma
méprisable immobilité!
Ah! Geoffroy! l'oiseau qui a des ailes peut-il être l'ami du limaçon
tardif, attelé péniblement à sa coque? L'un dévore l'espace en se
jouant, l'autre vit et meurt au pied du même vieux mur.
Dès le pays latin, vous regorgiez de passions. Lovelaces que vous étiez.
Albert, du fond de sa mansarde, visait la bonne duchesse dans son jardin
de la rue Vanneau. Le jardin était beau, t'en souviens-tu? mais la
duchesse avait le nez rouge. Et rappelle-toi l'horreur de ce pauvre
Rochecotte le jour où elle oublia d'ôter ses besicles pour traverser le
parterre!
Toi! tu comptais tes rêves par les contredanses que tu dansais, un soir
au faubourg Saint-Germain, et le lendemain chez Bullier. On aurait
pavoisé toute une rue avec la guirlande de tes amours.
L'as-tu oublié? J'avais aussi _mon_ rêve. Il était unique. Je suis sûr
que tu ne t'en souviens guère.
Ni moi non plus, du reste.
C'était un rêve décent que toute mère aurait pu souhaiter à sa fille: un
rêve agrafé jusqu'au menton, un rêve sage comme une image.
Quand vous me parliez de vos divinités. Albert ou toi, je répondais en
chantant les louanges de ma petite voisine d'Yvetot qui était un peu la
parente de Rochecotte: Olympe--_Mon Olympe_, comme vous disiez en vous
gaussant de moi.
Par le fait, mon rêve, Mlle Olympe Barnod, était, au dire de
Rochecotte lui-même, beaucoup plus jolie que la plupart de vos déesses.
Je n'ai connu au monde qu'une seule femme encore plus charmante
qu'Olympe, et c'est d'elle que je vais enfin t'entretenir.
Du reste, je n'eus pas la peine d'être infidèle à mes adorations de
bambin. Quand je revins au pays après ma thèse, Mlle Olympe, au lieu
de m'attendre, s'était fort avantageusement mariée.
Elle s'appelait Mme la marquise de Chambray.
Voilà donc un pas de fait, Dieu merci: je t'ai laissé voir qu'il
s'agissait d'amour.
Elle a nom Jeanne. Elle est de famille noble. Tu as beaucoup connu son
père à Paris. Seulement, tu ne l'as pas connu sous le nom que Jeanne
porte.
Nous l'appelions, tout le monde l'appelait le baron de Marannes, et
c'était bien son nom, mais ce n'était pas tout son nom. En réalité, il
se nommait M. Péry de Marannes.
Ce n'était pas avec moi qu'il était lié là-bas, c'était avec vous, les
amis de la joie. À soixante ans qu'il avait, il était trop jeune pour
moi.
Quand il mourut, sa veuve resta dans une situation si précaire qu'elle
ne voulut rien garder de ce qui fait étalage, elle fut Mme Péry, tout
court, sans titre. Jeanne est Mlle Péry.
Je t'entends d'ici, Geoffroy. Comment! le baron était marié, lui, le
viveur imperturbable! le roi des vieux garçons! Se représente-t-on la
femme du baron! Et sa fille! Où diable as-tu été pêcher la fille du
baron?
Voilà ce que tu dis ou du moins ce que tu penses.
Vous l'aimiez assez, comme un drôle de corps qu'il était. Je me souviens
de t'avoir reproché à toi personnellement cette accointance
disproportionnée. Tu me répondis en riant: «C'est le plus jeune d'entre
nous.»
Lui-même il disait cela, et c'était très vrai à un certain point de vue.
Plus tard, j'ai connu le baron de Marannes beaucoup plus et beaucoup
mieux que vous ne pouviez le connaître vous-mêmes.
Cela ne m'a pas porté à l'en estimer davantage.
C'était un de ces vieux hommes qui restent verts parce qu'ils sont
incapables de mûrir. Il y a de belles exceptions dans la nature.
Celle-ci est laide, mais elle plaît jusqu'à un certain point.
On en rit d'ailleurs et cela désarme.
Ces vieux hommes, tout en étant des exceptions ne sont pas rares. On en
trouve partout et partout ils sont les mêmes.
Le trait principal de leur physionomie est de ne pouvoir vivre avec ceux
de leur âge.
Ils se font tutoyer successivement par cinq ou six générations de jeunes
gens.
C'est leur gloire. Ils sont heureux et fiers quand les échappés de
collège les appellent par leur petit nom.
Généralement on regarde cette manie comme assez innocente. Les uns
pensent qu'elle est la marque d'un bon coeur, quelque peu banal et
doublé d'une intelligence frivole.
D'autres, plus sévères, prétendent qu'il y a vice, ici, ou tout au moins
faiblesse ridicule.
Le baron avait des moeurs peu régulières, ce n'est pas à toi qu'on peut
cacher cela. Il n'était ni ridicule ni méchant. Le coeur, chez lui,
battait à sa manière. Il se repentait souvent du mal qu'il avait fait,
mais il recommençait toujours.
Mais ce qui dominait tout en lui, c'était l'implacable besoin de ne pas
vieillir.
Te souviens-tu? Il se fit rare pendant notre dernière année d'école.
Vous étiez devenus pour lui des oncles. Vous radotiez mes pauvres vieux!
Il passa à la fournée suivante, qui était plus de son âge. Il se fit
tutoyer par les nouveaux, leur parlant de sa barbe grise avec
ostentation, mais n'y croyant pas le moins du monde, et racontant à la
tolérance de ses _amis_ la centième édition de ses anecdotes, qui
vraiment étaient assez drôlettes quand on ne les avait entendues que
trois fois.
En s'éloignant de vous, voilà ce que tu ne sais pas, il se rapprocha de
moi, non pas pour motif de jeune âge, mais parce que je passais déjà
pour être assez fort en droit et que ses affaires l'amenaient fatalement
du côté du palais.
Quelles affaires, bon Dieu! Et qu'il avait raison de ne pas fréquenter
les sages! Ce pauvre homme était tombé en jeunesse comme d'autres
dégringolent en enfance.
Ce n'est pas qu'il eût de bien grands vices, il en avait plutôt
beaucoup. Il avait mangé sa fortune, mais il y avait mis le temps.
C'était un prodigue peu généreux.
Veux-tu savoir le taux des charges laissées par l'innombrable série de
ses bonnes fortunes? Cela se bornait à une pension de 600 francs qu'il
payait--quand il pouvait--pour un enfant naturel qu'il avait eu avant
son mariage et qui vivait quelque part.
Je crois que c'était à Paris.
À l'époque où il m'honora de sa confiance, il était en train de
grignoter, toujours au même métier, la fortune de sa femme. Pour ce
faire, il plaidait contre elle, tout en protestant à tout bout de champ
qu'il ne lui en voulait pas le moins du monde.
C'était exact. Il n'avait ni rancune ni fiel contre sa femme qu'il
ruinait de parti pris. Il n'en voulait qu'à l'argent.
La première fois qu'il me rencontra au Palais, j'endossais la robe pour
la première fois aussi.
C'était à Yvetot; les biens de la baronne étaient dans le pays de Caux.
Si j'avais été moins novice, j'aurais su que tous nos avocats et avoués
le fuyaient parce qu'il oubliait volontiers de solder les honoraires.
Mais je ne vis qu'une chose: un premier client!
Il tomba sur moi comme sur une proie, et je fus vraiment touché du
plaisir qu'il avait à me revoir. C'était, me dit-il, pour moi, un coup
de destinée. Il me choisissait entre tous; il me donnait l'occasion de
me poser d'emblée.
Et pour commencer, séance tenante, il me fit l'historique de ses démêlés
avec Mme la baronne, dont il parlait comme si c'eût été une
octogénaire.
Elle avait environ trente ans de moins que lui.
Il faut bien que je l'avoue, j'eus le tort de croire aux contes qu'il me
faisait. Quand il y avait un peu d'argent à pêcher, il trouvait les
accents de la véritable éloquence.
C'était ma première cause. Il y a là quelque chose de l'aveuglement du
premier amour. Le premier client vous fascine.
Je me représentai, selon son dire, Mme la baronne comme une vieille
femme avare et méchante qui le laissait manquer du nécessaire. J'eus
pitié, en vérité, de ce pauvre baron. Je lui donnai gratis quelques
conseils qui, malheureusement, se trouvèrent trop bons et contribuèrent
à sa triste victoire.
Car il en vint à ses fins et obtint l'administration des biens de la
baronne.
Or, administrer, pour lui, c'était dévorer.
Les biens n'étaient pas lourds; ils durèrent aux environs de trois ans.
Quant à moi, je fus payé de mes peines et soins par la bonté qu'eut le
baron de m'emprunter mon argent, et de l'administrer comme les biens de
sa femme.
Que Dieu fasse paix à sa pauvre âme d'oiseau! Je lui dois mon bonheur
puisqu'il est le père de Jeanne.
Il mourut un peu trop tard, perdu de dettes, et ne se doutant même pas
qu'il avait mangé sa considération en même temps que ses rentes.
J'allai à l'enterrement, où j'étais à peu près seul.
J'y vis pourtant deux dames voilées de noir et dont je ne distinguai
point les visages.
Toutes deux avaient l'air jeune: ni l'une ni l'autre ne pouvait être la
baronne à qui je reprochai cette absence en moi-même.
D'ailleurs, leur mise était si modeste, pour ne pas dire si pauvre, que
je les pris pour les dernières hôtesses de ce brave baron, qui
n'enrichissait jamais les maisons où il logeait.
Je venais d'être nommé substitut du procureur impérial. Quelques mois
après, il m'arriva de conclure à l'audience contre Mme veuve Péry de
Marannes, qui avait frappé opposition sur un reliquat de rentes dont les
arrérages étaient échus postérieurement à la mort du baron.
Les créanciers du défunt réclamaient naturellement la somme.
Mon avis exprimé était de droit strict. Je ne pouvais conclure
autrement, mais j'éprouvai une impression très pénible au cours de la
plaidoirie, en apprenant que la pauvre vieille veuve--elle n'avait pu
rajeunir depuis le temps où le baron la chargeait d'années--était ruinée
complètement. Le soir du jugement, Mme la marquise Olympe de
Chambray, pour qui j'avais gardé une respectueuse admiration, après son
mariage, me dit:
--Lucien, vous vous êtes fait aujourd'hui une ennemie mortelle d'une
très jolie femme, ma cousine à la mode de Bretagne, Mme la baronne
Péry de Marannes.
--Une jolie femme! m'écriai-je. Il y a cinquante ans, je ne dis pas!
Olympe se mit à rire.
--Le fait est qu'elle a une grande fille, répondit-elle. Mais il y a
cinquante ans, et même quarante, je peux bien vous garantir que ma
cousine n'était pas née.
Dans ces paroles, une chose me frappa plus encore que l'âge de la
prétendue vieille, ce fut la mention d'une «grande fille».
Le baron ne m'avait jamais soufflé mot de sa fille. J'avais donc aidé
cet homme à dépouiller deux êtres sans défense!
Deux femmes, appartenant précisément à cette catégorie que la profession
d'avocat tient à si juste honneur de défendre envers et contre tous:
héritière en ceci, le barreau s'en vante assez haut, et je suppose qu'il
en a le droit, héritière, dis-je, des générosités mortes de la
chevalerie! Moi, avocat, j'avais fait tort à _la veuve et à
l'orpheline_. J'avais le coeur serré. Olympe qui ne remarquait point ma
tristesse soudaine, poursuivit:
--Du reste, vous n'êtes pas plus exposé que jadis à les rencontrer dans
le monde. Elles n'ont plus rien absolument rien, et vivent à la
campagne, au fond d'un trou. La famille se cotise et leur fait une
petite pension, à laquelle M. le marquis a la bonté de contribuer pour
ma part. Je crois, en outre, qu'elles travaillent. Nous cousinons peu,
très peu, Mme Péry de Marannes a gâté sa vie, et c'est à peine si je
connais la petite.
Dans toute autre circonstance ces paroles m'eussent donné une piètre
opinion de la baronne; car Mme la marquise Olympe de Chambray était
pour moi une manière d'oracle. J'étais habitué, comme tout le monde et
même un peu plus, à voir en elle une personne supérieure et tout à fait
accomplie.
Le pays de Caux appartenait à Olympe; dans toute la rigueur du terme,
elle y faisait la pluie et le beau temps. Sa fortune ne nuisait pas à
son crédit, mais nous étions surtout les vassaux de son élégance toute
parisienne, de son esprit, de sa beauté, de sa grâce.
Mais ce soir, ma contribution aidant, le froid dédain exprimé par Olympe
ajouta au sentiment d'intérêt qui naissait en moi....
Est-ce vrai, ce que je dis là? Et ne fais-je pas effort plutôt pour
donner une origine vraisemblable à ce qui vint de soi, par la seule
volonté de Dieu?
Je n'en sais rien, Geoffroy. J'arrive au fait.
Tu sais que j'ai toujours été plus ou moins malade, et que ma vie
entière peut passer pour une longue convalescence.
Je pense que c'était six semaines ou deux mois après ma conversation
avec Olympe. Mon médecin m'avait conseillé les courses à pied.
Un samedi que notre audience avait tourné court, je pris un livre et je
m'enfonçai dans la campagne....
Geoffroy, tu n'as rien à craindre: il n'y eut aucune rencontre
dramatique. Je ne protégeai point de jeune fille assaillie par un
taureau furieux, quoique les nôtres ici, soient magnifiques et très
ombrageux. Nulle attaque de brigands ne me coucha sur un lit hospitalier
pour y être soigné par la main des grâces.
Mon Dieu non. Je vis tout uniment au détour d'un sentier, dans un champ
fleuri et charmant que je n'oublierai jamais, une petite demoiselle qui
chantait en cueillant des primevères.
Elle en avait déjà un gros bouquet.
Je n'aurais pas su dire si elle était jolie, car sa figure disparaissait
presque tout entière dans l'ombre de son chapeau de paille.
Au-dessus d'elle se courbait un châtaignier trapu dont les branches ne
bourgeonnaient pas encore, mais la hâte dans laquelle ses petites mains
adroites fouillaient en se jouant, étincelait de mille points brillants.
L'épine noire boutonnait déjà et les pousses sveltes du chèvrefeuille
étaient vertes parmi les ronces.
Les oiseaux habillaient, cachant dans les broussées le mystère de leur
travail amoureux; la violette invisible exhalait son souffle dans l'air;
le blé tout jeune ondulait sous les caresses de la brise.
Je m'arrêtai à regarder la fillette qui ne me voyait pas.
Elle avait une robe d'indienne grise dont le tissu commun me semblait
plus doux que la soie. Un ruban noir serrait sa ceinture. Ses cheveux
blonds jouaient en grosses boucles sur ses épaules d'enfant.
Ce n'était qu'une enfant.... Geoffroy, que je t'aimerais si ton coeur
battait un peu!
Moi, je pliais sous le poids d'une émotion qui m'irritait parce que je
n'y comprenais rien, mais qui me ravissait en extase.
Peut-être que je fis un mouvement, bien malgré moi, car je retenais mon
souffle; peut-être que mon regard pesa sur la jeune fille. Elle se
retourna comme si quelque chose l'importunait. Nos regards se
croisèrent, ce fut moi qui rougis.
Elle? son mouvement venait de mettre ses traits en pleine lumière, et le
soleil du printemps éclaira son sourire.
Car elle eut un sourire à la fois espiègle et ingénu, avant de bondir
comme un jeune faon pour disparaître d'un saut de l'autre côté de la
haie. Je ne la vis plus; il y avait une brèche derrière le gros
châtaignier. Mais je l'entendis qui disait, dans l'autre champ:
--Maman, c'est notre ennemi!
Ce mot me terrassa.
Et pourtant il était prononcé d'un accent de moquerie caressante.
Notre ennemi! son ennemi à elle! l'ennemi de _sa maman_!
N'avais-je pas agi de manière à mériter ce nom?
Pour tous les trésors de l'univers, je n'aurais pas franchi la haie qui
me séparait de la baronne et de sa fille, mes deux victimes. Je les
avais en effet reconnues. J'étais sûr de n'avoir fait de mal qu'à elles
en toute ma vie.
Et ce terrible mot _notre ennemi me_ les désignait aussi clairement que
si elles se fussent nommées.
Je revins sur mes pas, ou plutôt je m'enfuis en proie à un trouble que
je n'essaierai même pas de décrire. Je tremblais comme un coupable. Je
ne me souviens pas d'avoir été jamais si éperdument malheureux.
Il ne me venait même pas à l'esprit qu'elles pussent suivre le même
chemin que moi de l'autre côté de la haie. Je hâtais le pas, pensant
m'éloigner d'elles.
Au bout du champ, je les rencontrai face à face.
T'attendais-tu à cela, Geoffroy? J'ai beau être misérable jusqu'à
souhaiter de mourir, mon coeur fond dans ma poitrine au souvenir de
cette heure délicieuse, comme si un rayon de bonheur éclairait et
réchauffait mon désespoir.
Va, je sais bien que je ne suis pas un homme fort comme vous autres.
Qu'aurai-je de toi? Ta pitié? Elle me fait peur, je n'en veux pas.
Je ne t'enverrai pas ces pauvres pages. En les écrivant, je sais que je
les écris en vain--comme tant d'autres pages, à l'aide desquelles j'ai
trompé mon angoisse.
Cela me rassure de savoir que tu ne les liras pas, et j'y mets tout mon
coeur comme si tu devais les lire.
Je m'y complais, c'est ma seule jouissance. Je les garde quelques jours.
Je les relis plusieurs fois avant de les anéantir....
Elles étaient là devant moi, je n'avais plus aucun moyen de les éviter.
Au premier regard, Jeanne et _sa maman_ me parurent comme deux soeurs.
Il y a des maladies qui amoindrissent et font l'effet d'un
rajeunissement.
Quand je les vis ainsi tout près de moi, se tenant par la main et me
regardant avec une douceur pareille, je fis un pas en arrière et je
chancelai.
La jeune mère me dit:
--Nous ne vous cherchions pas, M. Thibaut, mais vous avez été bon pour
le père de cette chère enfant, et nous sommes contentes de vous
remercier.
J'avais vu mourir ma soeur aînée de la poitrine, vers ma dixième année.
À cet âge-là on se souvient.
C'était ma soeur qui m'apprenait à lire. Il me sembla que j'entendais,
après quinze ans, la douceur voilée de sa voix.
Et quelque chose aussi me rappelait la chère morte dans la suavité
douloureuse de ces traits qui avaient une blancheur de cire.
J'ai oublié ce que je répondis.
Jeanne et sa mère me donnèrent la main....
_Note._ Il y avait ici une phrase effacée avec beaucoup de soin, puis
les initiales de Lucien, avec son paraphe, le tout barré d'un simple
trait de plume.