Monsieur,
Généralement, on ne tient aucun compte des lettres qui n'ont point de
signatures. C'est peut-être un tort.
Il y a deux sortes de lettres anonymes.
Il y a celles où un être dépourvu de dignité et de courage veut
insulter ou calomnier sans danger.
Il y a celles où une personne faible et désarmée, n'ayant rien de ce
qu'il faut pour braver des risques considérables, prétend néanmoins
rendre service à un ami en le prémunissant contre des éventualités qui
peuvent briser sa carrière et gâter sa vie.
Je vous supplie de bien croire que la présente communication appartient
à la seconde catégorie.
Elle vous est adressée sans esprit de haine ni méchante intention par
quelqu'un qui vous veut du bien et qui s'intéresse à votre honorable
famille, mais qui désire ne point se compromettre.
Vous êtes, Monsieur, sur le point de faire une folie: une de ces folies
qui ruinent tout un avenir.
La jeune personne à qui vous voulez donner votre nom n'est pas digne de
vous.
Elle n'est digne d'aucun honnête homme.
Sans parler ici de sa famille, des aventures romanesques de Madame sa
mère, ni des _malheurs_ de Monsieur son père, il est certain que cette
intéressante orpheline peut bien servir de passe-temps à quelque joyeux
étourdi, mais qu'un homme sérieux ne saurait l'admettre à l'honneur de
fonder sa maison.
Songez aux enfants que vous pourriez avoir et qui rougiraient de leur
mère!
Ses amants ne se comptent plus, bien qu'elle sorte à peine de sa
coquille.
Je n'aime pas les énumérations, je n'en citerai qu'un seul, auprès de
qui vous pourrez vous renseigner si vous voulez, c'est votre ancien
camarade de collège, M. Albert de Rochecotte.
Je n'ajoute qu'un mot:
Si la mère de la donzelle a essayé de vous monter la tête autrefois avec
la fabuleuse succession du fournisseur, rayez cet espoir de vos papiers.
C'est une pure fable.
Il n'y a rien, rien, rien--qu'une demi-vertu qui veut faire une fin.
Je vous salue, regrettant le chagrin que je vous fais, mais avec la
satisfaction d'avoir rempli mon devoir.