Ce qui me resta de l'entrevue

Le Dr Chapart ne fut pas déconcerté le moins du monde. Il me tendit la

main comme un effronté gros petit homme qu'il était.

--Bien le bonsoir, me dit-il en portant l'autre main à sa joue, vous

avez failli m'assommer. J'étais là pour ausculter, parbleu! pour

ausculter la situation à travers le trou de la serrure. Allez-vous me

reprocher mon trop de soins? Ça s'est vu: les clients sont si drôles!

Je fis un geste pour l'inviter à me livrer passage. Il tenait toute la

largeur du corridor.

Mais il ne bougea pas. J'avais cru voir son regard piqué un instant sur

le dossier que j'emportais sous ma redingote où je l'avais dissimulé de

mon mieux pour plaire à Lucien. Le docteur poursuivit:

--Bien gentil garçon, dites donc, ce pauvre malheureux là! Et bien doux

aussi, quoiqu'il ait l'idée de tuer une dame. Excusez, c'est sa marotte,

chacun à la sienne. Ma femme et ma fille le dorlotent. Ça rime avec

marotte. Son cas est drôle et incurable. C'est la manie métapsychique

intermittente de ma nouvelle nomenclature. Connaissez-vous mon traité?

non? vous devriez l'acheter. J'ai tâché d'amuser les gens du monde. Cas

très curieux, très rare et qui m'appartient, M. Thibaut est mon second.

Avant lui, j'en avais un autre, mais pas si beau, un major du train

d'artillerie qui se battait lui-même comme plâtre parce qu'il se prenait

pour sa propre femme. Est-ce assez cocasse? Vous pouvez venir souvent ou

rarement, comme vous voudrez. Ici on est libre comme l'air. Je vous

présenterai aux dames Chapart. Tiens, tiens....

Il fit comme s'il apercevait seulement mon dossier, et reprit:

--Nous emportons des paperasses entre cuir et chair? Ça vous regarde.

Seulement, un bon conseil gratis, en usez-vous? Je vous l'offre: quand

on n'est ni notaire, ni médecin, ni confesseur, le plus sage est de ne

pas fourrer le nez dans les affaires des malades.

Après une autre poignée de main, il s'effaça pour me laisser passer, et

je l'entendis s'éloigner avec son ronflement de toupie.

Quand j'arrivai dans la rue des Moulins, je m'arrêtai comme étourdi. Je

ne sais comment expliquer cela, mais pendant mon énorme visite--elle

avait duré plus d'une demi-journée.--c'est à peine si j'avais essayé de

réfléchir.

En somme, j'avais été pris par surprise. Malgré le peu que je savais

d'avance sur Lucien, je ne m'attendais à rien de ce que je venais de

voir et d'entendre.

Tout au plus croyais-je retrouver un vieux camarade avec une blessure

profonde, mais à demi cicatrisée déjà.

Et comme, en cas pareil, on essaye volontiers d'oublier, j'avais écarté

le côté tragique, me disant que Lucien était sans doute dans quelqu'un

de ces embarras auxquels chacun de nous est sujet et qu'on fait cesser

soit par une démarche, soit par un prêt d'argent.

Le mot caractérisant ce que je croyais devoir à Lucien était:

consolation plutôt que secours. On voit combien j'étais loin de compte.

Je m'étais vu tout à coup en face d'une pauvre créature ravagée par un

mal mystérieux, d'un être diminué, ruiné, épuisé, et ce vieillard-enfant

m'avait paru attaqué d'une folie douce, peu caractérisée et surtout

inoffensive, sous laquelle avait percé inopinément une pensée de

meurtre.

Mais cette pensée même s'était exprimée d'une façon si tranquille, si

dépourvue de véhémence et de passion que je l'avais à peine prise au

sérieux.

Puis, petit à petit, par une pente insensible, j'étais arrivé, sans

secousse ni avertissement, au centre d'une situation tragique dont les

détails me restaient inconnus et qui me laissait enveloppé dans un

réseau de mystères.

Et il faut noter ceci: les vagues renseignements que je possédais à

l'avance ne m'aidaient en rien à comprendre, mais ils me défendaient le

doute.

Sans eux, j'aurais pu me réfugier dans l'idée que la folie de Lucien

avait créé les menaces du drame.

Mais cela même ne m'était pas permis. Je connaissais l'existence de la

tragédie.

Ma première sensation morale fut l'étonnement de reconnaître si tard en

moi la présence d'une curiosité arrivée à l'état de fièvre, mais qui

était restée comme assoupie tant que j'avais été en présence de Lucien.

C'est-à-dire tant que j'avais eu précisément sous la main le vivant

moyen de satisfaire cette même curiosité.

Je ne me souvenais point, en effet, d'avoir éprouvé le besoin

d'interroger Lucien pendant ces longues heures où il aurait pu

assurément me répondre, puisqu'une éclaircie s'était faite en son

cerveau.

Était-ce la répugnance involontaire que j'avais à pénétrer tout au fond

de ce malheur sans issue?

J'avais écouté Lucien avec une pitié passive, sans arrêter ni presser

ses aveux. Dans toute la rigueur du terme, j'avais laissé sa pensée

libre d'aller où elle voulait. Pas une seule fois, je n'avais essayé de

la diriger vers le noeud même du problème.

Maintenant qu'il n'était plus temps, je ressentais un regret tardif,

mêlé de colère et peut-être de remords, car cette curiosité dont je

parle, c'était bien plutôt de l'intérêt.

Comment servir Lucien, si je restais dans mon ignorance?

Et Lucien me l'avait dit lui-même quand il avait reconnu les symptômes

avant-coureurs de sa crise qui revenait: un long intervalle de temps

s'écoulerait peut-être avant que je pusse le retrouver en état de

lucidité.

Et le soupçon me venait que sa phrase pouvait avoir une signification

autre et plus grave, car j'avais conscience d'un danger qui le menaçait,

d'une surveillance organisée autour de lui, d'une pression exercée sur

lui.

Tout ce qui l'entourait me paraissait étrange; je voyais sa situation

inexplicable. J'avais défiance du hasard ou de la cause, quelle qu'elle

fût, qui l'avait poussé dans cette maison d'où je sortais la tête

brûlante, le coeur glacé, et dont le maître me laissait un souvenir à la

fois comique et mauvais.

J'ai peur des grotesques.

Je me demandais pourquoi Lucien, malade, était à Paris et non pas en

Normandie: pourquoi il était seul, abandonné de sa famille et livré à

des soins mercenaires?

Oui, certes, je pouvais le craindre: Sous la signification triste de la

phrase de Lucien, peut-être y avait-il un sens caché plus triste encore.

Peut-être avait-il voulu dire: «Prends bien vite ce dépôt qu'une lueur

de raison me porte à te confier aujourd'hui, car qui sait si demain il

ne serait pas trop tard!»

Et mon imagination une fois partie allait, allait:

Me laisseraient-ils seulement pénétrer de nouveau jusqu'à lui?...

Ils qui? Est-ce que je savais!

Et sous quel prétexte me barrer la porte? Des prétextes! on en trouve ou

en fait.

C'était absurde. Croyez-vous? J'ai vu tant de choses absurdes qui

étaient des réalités.

Notre siècle lumineux qui affecte de mépriser le mélodrame est noir

comme de l'encre, par places, et pavé de mélodrames.

D'ailleurs, j'étais en veine de sombres hypothèses. Sur ma poitrine il y

avait un poids qui allait s'alourdissant.

Une fois, je me dis en tâtant mon dossier sous le drap de ma redingote:

J'ai là de quoi éclaircir tous mes doutes.

Eh bien! non. Ceci va vous donner la mesure exacte de ma situation

d'esprit: à l'avance, le dossier lui-même était tenu en suspicion par ma

fantaisie, et je pensais: cet homme m'a vu emporter les papiers. Si les

papiers contenaient quelque chose d'important, les aurait-il laissé

passer?

En même temps le remords dont je parlais tout à l'heure s'aggravait

jusqu'à me troubler cruellement, jusqu'à me faire honte.

Je me reprochais ma froideur à l'égard de Lucien. Notre entrevue entière

passait devant mes yeux sans que j'y pusse découvrir un seul élan de

grande affection, une seule promesse de dévouement complet exprimée avec

une parcelle de la chaleur qui bouillait désormais en moi.

Il est bien vrai que j'avais dû écouter surtout; j'étais resté presque

muet; la parole était à Lucien Thibaut, qui avait mené l'entretien en

maître. Mais est-il besoin de parler beaucoup?

Il ne faut qu'un instant et qu'un mot pour montrer le fond d'un coeur:

je n'avais pas montré le mien.

Mon malheureux camarade d'enfance pouvait croire que je ne lui avais

rien apporté sinon le souvenir attiédi d'une vulgaire amitié.

Et, chose singulière, je ne pouvais pas rejeter cette crainte loin de

moi comme chimérique en faisant appel à la réalité de mon affection, car

cette affection, telle que je la ressentais à présent, était toute

nouvelle.

Je ne l'éprouvais pas tout à l'heure, du moins à ce degré.

Elle venait de naître, cette grande affection; elle datait pour moi du

moment où je m'étais recueilli en moi-même au sortir de cette maison qui

se dressait sombre et morne derrière moi.

En mettant le pied dans la rue, je m'étais dit en toute sincérité: Je

ferai pour Lucien comme s'il était mon frère.

Mais c'était la première fois que je me le disais.

Et Lucien était trop loin pour l'entendre.

Toutes ces pensées roulaient dans ma tête et y entretenaient une

agitation qui allait jusqu'à la souffrance. Sans rien savoir, encore, je

me souviens que j'étais prêt à tout; j'avais vaguement la notion d'un

lourd devoir qui allait m'incomber, et je l'acceptais sans réserves.

Je pressentais mon courage comme si j'eusse entendu déjà les bruits

prochains du combat.

Il faisait encore jour, mais l'orage qui menaçait depuis le matin

amassait des nuées de plomb au-dessus de ma tête. Le ciel ne donnait

qu'une lumière fauve et fausse qui bronzait le profil des maisons. La

chaleur était étouffante. Le silence régnait dans la rue déserte où

j'entendais mon pas sonner sur le pavé.

De loin et d'en bas le large murmure de la ville venait.

Quand je tournai l'angle de la Grande Rue de Paris, la scène changea.

Ce devait être une fête, je ne sais plus laquelle.

La solitude des rues transversales augmente, ces jours là, parce que

tout ce qui fait foule s'ameute dans les grandes voies où sont les

cabarets.

Tout en haut de Belleville, la joie des ivrognes titubait déjà sur les

trottoirs. Les couples montaient et descendaient causant, clamant,

chantant.

Un peu avant d'arriver au théâtre dont les lampions s'allumaient, je

reconnus la grosse gouvernante normande de M. Louaisot de Méricourt qui

riait à casser les vitres au bras d'un cent-gardes.

Elle faisait succès avec sa coiffe de dentelles et sa robe de soie,

relevée par une immense crinoline. Tout le monde la regardait.

L'embonpoint est partout respecté. Les gamins criaient à son fier

cavalier: «Oh hé! la livrée! Plus que ça de nourrice!»

Ils passaient, superbes tous deux, méprisant les blasphémateurs. La

Cauchoise me parut plus fraîche encore qu'au bureau de la rue Vivienne.

Les roses de sa joue tournaient énergiquement au ponceau.

Sans façon, elle me montra du doigt à son guerrier, et il me sembla

entendre, parmi les paroles d'ailleurs bienveillantes qu'elle prononça à

mon sujet le mot _imbécile_ plusieurs fois répété.

Je crus devoir la saluer d'un demi-sourire qu'elle me rendit au

centuple.

Quand je l'eus dépassée, elle me cria par-dessus son épaule:

--Ne dites pas au patron que vous m'avez rencontrée un huit-pouces, hé!

là-bas! Il est jaloux comme un gros rat, quoi qu'il soit dans la haute,

ce soir, en bambochade.

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Le dernier vivant · 第 52 / 341 题