--Voyons, dis-je, je suis là, moi, ce coeur où il est bon de s'appuyer.
--Merci, fit-il encore, merci! Ah! je ne me croyais pas si faible. C'est
que j'étais bien heureux, vois-tu, Geoffroy, si heureux que le
pressentiment de mon malheur tournait sans cesse autour de moi. On ne
peut pas avoir tant de joie sur la terre.
Ses larmes enfin venues dégonflèrent sa poitrine.
--Mon Dieu! reprit-il en me laissant l'asseoir dans son fauteuil, mon
pauvre Geoffroy, ce n'est pas que je sois tombé de bien haut: un juge de
première instance, ce n'est certes pas le Pérou. Mais si on tient compte
de l'allégresse bien aimée qui débordait de mon coeur, personne au
monde, entends-tu: personne n'était au-dessus de moi.
Cette façon énigmatique d'exposer non pas même des faits, mais je ne
sais quels résultats indirects d'une catastrophe encore inconnue, me
faisait souffrir plus que je ne puis l'exprimer. Chacune des paroles de
Lucien avait un arrière-goût de résignation si touchant et si terrible à
la fois que l'esprit ne pouvait s'arrêter à la pensée d'un malheur
ordinaire. Il y avait d'ailleurs ce mot _assassin_, appliqué à
Jeanne.... Je n'osais pas interroger. Mon malaise était si intense que
l'envie de fuir me venait.
--Patiente encore un peu, Geoffroy, me dit-il affectueusement comme s'il
eût surpris ma conscience, tu mettras peut-être du temps avant de me
retrouver dans l'état où je suis aujourd'hui. Il faut profiter. Ce n'est
pas que j'aie précisément une maladie du cerveau, non, je ne le crois
pas, mais il y a des moments où je m'éveille d'une sorte de rêve qui
supprime pour moi des heures de la journée et même des jours de la
semaine. Tel dimanche est pour moi le lendemain du jeudi. Comprends-tu
cela? Pourtant, je suis bien sûr de n'avoir jamais dormi deux jours et
deux nuits de suite.
--Je comprends, répondis-je, que dans l'état nerveux où tu es....
Il m'interrompit pour dire avec une ironie pleine de tristesse:
--Ah! oui, état nerveux, c'est bien cela. Les médecins emploient ces
mots quand ils sont au bout de leur latin. Mais en tout cas,
aujourd'hui, mon _état nerveux_ fait relâche. Tout est clair dans ma
tête. J'y vois. Je peux même établir nettement dans ma pensée de
certaines distinctions très subtiles. Te souviens-tu comme j'étais un
garçon studieux? Je n'ai pas fait beaucoup de folies dans ma jeunesse,
tu pourrais en porter témoignage. Eh bien! en quittant les écoles, je
restai le même, absolument. Je fis mon stage pour tout de bon, et, après
avoir été un jeune avocat acharné au travail,--un piocheur.--je devins
un jeune magistrat, pas bien fort, je le crains, mais solide à la
besogne et d'une bonne volonté infatigable.
Mon amour même, le grand, l'unique amour qui décida de toute ma vie ne
changea rien à tout cela. On me reprocha bien quelques voyages, deux
absences... mais pouvais-je faire autrement? Et on était injuste; loin
de me ralentir, quand je songeai à me marier, je fus pris d'ambition et
je travaillai double, voyant déjà ma petite Jeanne honorée et renommée à
cause de son mari....
Un soupir, ici, souleva sa poitrine. Ses yeux, tout à l'heure si francs,
se détournèrent de moi, et il regarda le tapis à ses pieds.
Évidemment, une hésitation le prenait. Il avait crainte de quelque
chose.
Cependant, sa voix resta calme et il continua:
--Je sens que _cela_ vient. J'aurai juste le temps de te dire pourquoi
je ne suis plus juge, mais ce sera tout. Ne m'interromps pas, je
commence:
Pour le juge il y a deux sortes de certitude qui se combattent parfois
l'une l'autre, et c'est la grande misère d'une conscience de magistrat.
Il y a la certitude _personnelle_ qui naît de l'intelligence, celle en
un mot qui est humaine, c'est-à-dire commune à tous les hommes.
Et il y a la certitude _technique_, particulière aux gens du métier, qui
a son origine dans les instruments et agissements judiciaires.
Au palais on regarde cette dernière certitude comme la meilleure, ou
plutôt comme la seule authentique.
Je ne saurais dire si on a raison ou tort.
Je donnai un jour ma démission de juge parce qu'une instruction
criminelle conduite avec soin, minutieusement, selon les procédés
mathématiques de notre science à nous autres magistrats avait fourni la
certitude judiciaire de ce fait que Jeanne Péry, ma chère petite femme,
avait commis un meurtre, je dis un meurtre prémédité, dans des
circonstances qui faisaient d'elle _a priori_ une fille perdue d'abord,
ensuite une sorte de bête féroce.
Voilà pour la certitude technique: Jeanne était coupable et infâme.
Au contraire, ma certitude personnelle me criait: Jeanne est innocente
et plus pure que les anges.
Il fallait choisir entre ces deux certitudes, dont l'une mentait.
Je crus à mon intelligence, à mon instinct, à mon coeur. Et j'aimai
Jeanne cent fois, mille fois davantage.
Tout ceci fut dit avec une extrême simplicité. J'avais écouté, retenant
ma respiration.
Ma poitrine était serrée si violemment que ma gorge restait incapable de
livrer passage à un son. Lucien, attendait pourtant une parole. Il
fronça le sourcil avec colère.
--Toi, Geoffroy, demanda-t-il, est-ce que tu aurais écouté la voix du
métier plutôt que celle de ta conscience?
--Dis-moi, dis-moi, m'écriai-je, que tu parvins à la sauver!
Sa figure s'éclaira, pour se couvrir bientôt après d'un plus douloureux
voile.
--Je fis de mon mieux, prononça-t-il d'une voix qui voulait être ferme,
oui, un instant, j'ai cru que je sauverais ma Jeanne bien aimée et
respectée. Mais je n'ai pas pu, et je suis devenu fou.
Son regard me provoquait en quelque sorte pendant qu'il accentuait cette
dernière parole.
Mais en même temps sa figure pâlissait et les traits s'en effaçaient
comme si une lumière intérieure se fût éteinte au-dedans de lui.
Il put dire encore de sa pauvre voix déjà changée:
--Geoffroy, tu ne m'as pas cru quand je t'ai dit: je ne suis pas fou. Tu
savais que je mentais, je lisais cela dans tes yeux. Tu avais raison, je
suis fou. Je ne puis plus rien pour elle....
Il se tut. C'était comme un charme rompu. Cette énergie virile dont
j'avais admiré en lui la renaissance presque miraculeuse, s'affaissait
d'un seul coup.
J'avais devant moi le malheureux enfant au sourire timide et sans
pensée, dont l'aspect avait effrayé mon premier regard.
Je voulais réagir contre cette perclusion morale, je lui parlai, je
l'encourageai, je touchai même à dessein et brutalement la plaie
saignante de son âme, tout fut inutile.
Lucien Thibaut n'était plus là. J'avais affaire à son ombre.
Cela est vrai si rigoureusement, qu'au bout de quelques minutes il se
reprit à parler de lui-même à la troisième personne et comme d'un
absent.
--Te voilà revenu? me dit-il, M. Thibaut ne pourra pas te recevoir
aujourd'hui, parce qu'il est indisposé; mais je le remplacerai.
--Quelle est son indisposition? demandai-je.
Il prit un air naïvement rusé pour me répondre:
--La migraine. J'espère que ce ne sera rien.
Son regard fit le tour de la chambre avec inquiétude.
--Le moment est bon, murmura-t-il. Je n'entends personne dans le
corridor, mais on ne saurait prendre trop de précautions quand il s'agit
d'affaires si graves.
Il alla jusqu'à la porte qu'il ouvrit pour regarder au dehors.
Puis, satisfait de cet examen, il revint vivement vers le coffre, qui
restait ouvert.
Cette fois, sans chercher aucunement, il y prit un assez volumineux
dossier, tout bourré de papiers, qu'il tint à la main d'un air indécis.
--Consentez-vous à vous charger de cela? me demanda-t-il, cessant de me
tutoyer.
--Volontiers, répondis-je.
--C'est un dépôt, reprit-il. Promettez-moi de le défendre s'ils essayent
de vous l'enlever.
--Je le promets, dis-je encore.
Il remit le dossier entre mes mains. Puis avec une politesse
cérémonieuse:
--M. Thibaut vous fait bien tous ses compliments et ses excuses. Il aura
l'honneur de vous écrire dès que sa santé le permettra. Il vous
recommande ces papiers tout particulièrement, n'en ayant point de
double. Tâchez de vous retrouver là-dedans, c'est difficile, mais votre
roman était encore plus embrouillé. Il y a une dame qu'il faut tuer,
vous savez, parce que la pauvre petite morte ne serait pas en sûreté
sans cela. C'est malheureux, mais on ne pouvait les garder toutes les
deux, M. Thibaut a dû choisir entre l'ange et le démon.
Il me salua profondément et de cette façon qui désigne la porte sans
équivoque aucune.
Je sortis. Quelque chose me résista quand je poussai la porte, quelque
chose qui obstruait le seuil.
C'était le Dr Chapart, auteur du sirop, qui venait d'arriver là aux
écoutes et que le battant, en s'ouvrant, avait sévèrement souffleté. Je
refermai aussitôt la porte pour que Lucien ne s'aperçût de rien et je
demandai tout bas:
--Que faisiez-vous là, Monsieur?