Il me dit en me rendant le papier:
--Il y a la conscience, Monsieur, et sans elle la profession serait
ravalée indéfiniment. Je n'ai pas à vous faire subir d'interrogatoire;
murons la vie privée, mais la lettre a sept semaines de date: pourquoi
ce temps perdu?
Au moment où j'allais répondre, il m'arrêta par un de ces regards
coupants qui modifiaient si étrangement l'expression débonnaire de sa
physionomie et reprit:
--Je vous prie de vouloir bien m'excuser et surtout me comprendre. La
conscience implique la minutie dans la délicatesse. C'est la profession
qui demande cela. Ma question a pour but de savoir si je puis me mêler
de cette histoire sans contrevenir aux lois de la délicatesse la plus
exagérée. Je suis un assez drôle de corps, hein? Je me flanquerais à
l'eau pour ma conscience: c'est la profession.
--Votre conscience, répondis-je, sans trop montrer l'impatience qui
décidément me gagnait, n'a rien à voir en ceci et peut dormir
tranquille. Quand j'ai reçu cette lettre, en Irlande, dans la campagne
de Galway, elle avait déjà plus d'un mois de date: le temps de courir
après moi par les chemins du Connaught, qui sont terriblement
capricieux. Et il y a loin de mon entresol de la rue du Helder jusqu'aux
bords du lac Corrib.
--Un pays bien frais, fit observer M. Louaisot de Méricourt que
l'explication sembla satisfaire. Connu! J'ai eu occasion de pousser une
petite pointe jusque dans la «verte Erin», comme dit Lamartine. Quel
poète! ah! si j'avais sa lyre! J'ai suivi un banqueroutier frauduleux
jusqu'au sommet du Mamturk. Jolie vue, ça m'avait essoufflé; mais mon
homme fut pincé à 700 mètres au-dessus du niveau de la mer: je possédais
un mandat du lord chef-juge. Il y a aussi des antiquités celtiques en
quantité; mais ce n'est pas un pays fortuné, par exemple, et des
quantités de coqueluches.
Ici, M. Louaisot mangea une bonne bouchée de veau rôti en ébauchant à
bas bruit la mélodie célèbre qui accompagne le second distique de la
romance.
..._Depuis que j'ai vu Sylvandre_
_Me regarder d'un air tendre...._
Puis il me remit ma lettre en disant avec beaucoup d'aménité:
--La conscience, Monsieur, sans laquelle je ne comprendrais même pas la
profession, peut se contenter de vos explications; donc j'ai l'honneur
de vous remercier. Déposez trente francs et revenez demain.
Je pris congé. À la moitié de l'escalier j'entendis encore le mot
_conscience_, enveloppé dans le cinquième vers:
_Mon coeur dit à chaque instant_
_Peut-on vivre?..._
Le lendemain, de bonne heure, j'étais au rendez-vous.
Je fus reçu par la cauchoise, qui avait déjà les joues écarlates et
répandait à la ronde une bonne odeur de gloria.
Au lieu d'entrer chez M. Louaisot de Méricourt, elle ouvrit, dans
l'antichambre, une porte latérale qui me montra un long bureau, où
écrivaient quatre ou cinq pauvres diables. Au bout de deux minutes, tout
au plus, elle revint avec un papier qu'elle tint à distance en disant:
--Savez-vous comment le patron m'appelle? sa mule. Il est drôle. Alors,
il me faut mon picotin. C'est dix francs.
Je donnai le pourboire. Elle porta l'argent à ses lèvres, comme je l'ai
vu faire aux mendiants des grandes routes en Normandie.
Le papier ne contenait que ces mots:
«Maison de santé du Dr Chapart, rue des Moulins, à Belleville.»
Une demi-heure après, un garçon à tournure d'infirmier m'ouvrait la
chambre n°9, corridor du deuxième étage, dans la maison Chapart, où
Lucien était pensionnaire.
Il y avait maintenant près de dix ans que je n'avais vu Lucien Thibaut.
Ma famille était de Paris, la sienne habitait le pays de Caux, où son
père avait occupé un emploi de magistrature. Sa mère, restée veuve avec
deux filles, y jouissait d'une modeste aisance.
Nous avions fait nos études ensemble au lycée Bourbon. Lucien et moi, et
nous nous étions quittés, fort émus de la séparation, mais nous
promettant bien de nous revoir souvent, juste le dernier jour de sa
vingtième année.
Je me souviens qu'il était tout fier de sa thèse passée, et le moins
triste de nous deux.
Nous ne nous étions jamais rencontrés depuis lors, mais notre
correspondance, quelquefois ralentie, n'avait point discontinué.
Il faut s'aimer beaucoup pour cela, c'est certain, et, en vérité, je ne
saurais dire pourquoi je ne réalisai pas, au moins une fois, le projet
si souvent caressé de l'aller voir soit à Yvetot, soit à sa maison de
famille où il passait les vacances avec sa mère et ses deux soeurs.
Ma vie, il est vrai, n'avait pas été sédentaire comme la sienne, et dans
ma carrière un peu vagabonde, je ne faisais guère que toucher barres à
Paris.
Quoi qu'il en soit, nous étions liés, Lucien et moi, par une amitié
paisible, mais sincère. Je ne puis dire que cette affection eût été mise
jamais à de sérieuses épreuves, mais elle existait depuis les jours de
notre enfance et, pour ma part, j'en sentais instinctivement la
véritable profondeur.
Nous étions encore l'un et l'autre au préambule de la vie. Dès ce temps
là, quand il me venait par hasard des bouffées de sagesse et que je
songeais à «l'avenir», quel que fût mon rêve, Lucien y avait sa place.
Cela s'arrangeait tout naturellement; il ne me semblait pas possible de
penser à moi sans penser à lui, et la première fois qu'il fut, pour lui,
question de mariage, je me sentis vaguement jaloux.
L'instant d'après, je m'en souviens, je souriais à une blonde vision: de
chers enfants sautaient en babillant sur mes genoux.
C'est assez ma vocation d'être oncle. Je suis vieux garçon de naissance,
et comme je n'ai ni frère ni soeur, les enfants de Lucien étaient mes
neveux prédestinés.
Ce mariage, du reste, dont il fut question très longtemps après notre
séparation--vers 1863, je crois--ne se fit pas. Mon avis n'y avait point
été favorable, quoiqu'il s'agît d'une amie d'enfance dont Lucien nous
avait rebattu les oreilles dès le collège.
Je trouvais Lucien trop jeune pour épouser une veuve, surtout une veuve
qui était son aînée, car Mme la marquise Olympe de Chambray avait
quarante-huit heures de plus que lui.
«_Belle comme un ange, spirituelle comme un diable--et ridiculement
riche!»_
Je souligne la phrase, textuellement prise dans une lettre de Lucien
Thibaut, parce qu'elle me paraît caractériser tout à fait le genre de
sentiment à lui inspiré par la charmante veuve.
Plus tard, quand ses lettres me parlèrent de Jeanne Péry, ce fut un
autre style. Que d'efforts il faisait pour se contenir! Mais à travers
sa réserve, dont le motif m'échappait, je devinais le grand,
l'irrésistible amour.
Lucien Thibaut épousa Jeanne vers l'automne de 1865.
J'en reçus la nouvelle quinze jours d'avance, à Vienne, où j'étais
apprenti diplomate. Lucien avait alors vingt-neuf ans et quelques mois.
Depuis lors, il m'avait écrit à peine une couple de fois, comme par
manière d'acquit et sans me rien dire.
Du reste, il y avait du temps que les lettres de Lucien me disaient peu
de chose. Je l'avais accusé bien souvent de n'avoir point confiance en
moi.
Il me cachait son coeur.
Ce fut neuf ou dix mois après son mariage, le 22 juillet 1866, que M.
Louaisot me fournit l'adresse de Lucien à la maison de santé du Dr
Chapart.