Comment je retrouvai Lucien--Bureau de M. de Méricourt

(Juillet 1866.) Je connaissais vaguement, par les journaux et aussi par

nos amis communs--qui avaient autant de répugnance à parler que moi à

interroger,--l'affreux malheur dont la vie de Lucien Thibaut était

accablée. Jamais il ne m'en avait entretenu lui-même dans ses lettres,

quoiqu'il m'écrivît assez souvent.

Cette réserve, qui pourrait paraître bizarre, car j'étais son meilleur

camarade d'enfance, sera expliquée par les faits.

J'étais à Paris depuis plus d'une semaine, cherchant l'adresse de Lucien

du matin au soir, et ne faisant pas autre chose. Je m'étais enquis

partout, même à la préfecture de police.

Lucien restait pour moi introuvable, lorsqu'on m'indiqua le bureau de M.

Louaisot de Méricourt, rue Vivienne.

Je ne fus pas sans demander ce qu'était ce M. Louaisot. On me répondit

que le quartier Vivienne produisait une certaine quantité de spécialités

ou providences. Il y a le théâtre du Palais-Royal et ses annexes pour

les Anglais, Mme Sitt pour les cors aux pieds, le Coq-d'Or pour

rassortir les morceaux de soie, etc.

M. Louaisot de Méricourt avait la spécialité des renseignements. Il

était providence pour les gens qui cherchent.

Il demeurait au cinquième étage, dans une assez belle maison, dont les

derrières donnaient sur la toiture vitrée du passage Colbert. Son nom

était franchement écrit sur sa porte.

Je fus reçu par une cauchoise des Bouffes-Parisiens, douée d'un

embonpoint remarquable et d'une fraîcheur vraiment triomphante. Elle

portait robe de soie et coiffe de dentelles; chacun de ses pendants

d'oreilles devait peser trois louis.

Elle avait l'air brusque, mais gai, d'une servante-maîtresse, et

beaucoup d'accent.

--Bonjour, ça va bien? me dit-elle, sans me laisser le temps de parler.

Pas mal, et vous? Le patron est là. Ceux du gouvernement ont du temps

pour déjeuner à la fourchette et le billard; mais lui, toujours sur le

pont. Est-ce pour affaire de commerce ou plus délicate?

Elle me coupa la parole au moment où j'allais répondre, et ajouta, en

clignant de l'oeil:

--Entrez toujours; on ne paye qu'en sortant. Ceux du gouvernement,

j'entends les renseignements, sont censés _gratis_, mais vas-y voir!

Rien sans pourboire, et des raides! Ici, au moins, on ne fait pas

d'embarras.

Elle ouvrit une porte intérieure et cria à pleins poumons:

--Eh! patron! en voilà un nouveau qui n'est pas encore venu, faut-il le

faire entrer?

Et sans attendre la réponse du «patron», elle me poussa au travers de la

porte, qu'elle referma sur moi.

J'étais seul avec le patron: un vigoureux gaillard d'une quarantaine

d'années, qui faisait assez bien la paire avec sa robuste normande.

Il portait une magnifique robe de chambre écossaise, dont les couleurs

éclataient comme des cris d'incendie, par-dessus un pantalon de drap

noir, abondamment crotté. Ses larges et forts souliers, non moins

maculés de boue, étaient commodément posés auprès de lui sur une chaise,

et il avait fourré ses gros pieds dans des pantoufles de drap écarlate,

brodé d'or.

Une calotte turque, ornée d'une touffe gigantesque, reposait avec

coquetterie sur ses cheveux très pommadés, mais mal peignés.

Je ne puis prétendre que le premier aspect avec de M. Louaisot de

Méricourt fût tout à fait à son avantage. Je lui trouvai l'air par

moitié d'un souteneur de libres penseuses, par moitié d'un notaire de

campagne effronté, rusé, âpre à la mauvaise besogne et bravement filou.

Sa face volumineuse, presque aussi fraîche que celle de la cauchoise,

son nez court, charnu, mais recourbé comme un bec de perroquet entre ses

deux grosses joues, sa petite bouche sans lèvres qui restait volontiers

toute ronde ouverte, comme pour remplir convenablement l'énorme espace

que la brièveté du nez laissait au développement du menton, tout cela

aurait poussé au comique ultra-bourgeois et même un peu à la caricature,

sans le regard de deux yeux bien fendus, deux très beaux yeux, en

vérité, qui vous faisaient subir un examen hardi, tranchant et plein

d'autorité, quoi qu'ils fonctionnassent derrière une paire de lunettes.

Sans ses yeux, M. Louaisot de Méricourt aurait été un pur grotesque.

Avec ses yeux, ce pouvait être un charlatan très déterminé et même un

dangereux coquin.

Assis dans son fauteuil de cuir aux formes ramassées, il paraissait

plutôt petit, mais quand il se leva pour me recevoir, je vis qu'il était

de bonne taille ordinaire, grâce à ses jambes qu'il avait démesurément

longues.

--Vous permettez, n'est-ce pas? me dit-il, continuant de manger un

morceau de veau rôti, sous le pouce, tout en feuilletant avec la pointe

de son couteau un dossier assez compact qui était devant lui sur la

table, chargée de paperasses en désordre. Si vos journées, à vous, ont

plus de vingt-quatre heures, mes sincères compliments; moi, je n'ai pas

même le temps de brouter en repos: je mange l'avoine dans mon sac comme

les chevaux de citadine.... De la part de qui, s'il vous plaît?

Il me montra du doigt une chaise, et comme je ne comprenais pas sa

question, il l'expliqua, disant:

--Je me fais l'honneur de vous demander quel est celui de mes honorables

amis ou clients qui vous envoie vers moi. Je prononçai le nom de la

personne qui m'avait indiqué sa maison.

Il prit aussitôt un petit carnet dont la tranche formait un escalier

alphabétique, et l'ouvrit à la lettre voulue.

Pendant qu'il consultait ce livre d'or de sa clientèle, mon regard

parcourut son bureau, qui était une chambre assez grande, mais basse

d'étage, et dont les murailles, du plancher au plafond, se tapissaient

de cartons.

Le mobilier, très simple, avait dû être acheté rue Beaubourg, sauf deux

consoles, ébène et écaille, toutes fleuries de pierres précieuses qui

semblaient fort étonnées de se trouver en pareille compagnie.

De même, parmi les estampes communes que les cartons reléguaient aux

deux côtés de la cheminée, je vis, non sans surprise, deux Théodore

Rousseau de la meilleure manière, et un véritable bijou signé Isabey.

--Fort bien, me dit-il quand il eut consulté son livre: c'est un client

qui doit être content de moi. À qui ai-je l'avantage de parler?

--Je m'appelle Geoffroy de Roeux.

--Respectable noblesse! murmura M. Louaisot avec un signe de tête

amateur. Comte, marquis, baron?...

--Simple chevalier-banneret, s'il vous plaît, interrompis-je un peu

impatienté.

M. Louaisot de Méricourt avait ouvert son livre à la lettre R pour y

inscrire mon nom, mais sa plume, chargée d'encre, resta suspendue

au-dessus du papier, et il me dit avec quelque sévérité:

--Monsieur, la profession exige de la conscience! Je m'inclinai.

Sa plume grinça.

--Impérieusement, Monsieur! continua-t-il en écrivant.

Il referma le livre et reprit:

--Sans la conscience, la profession ressemblerait à n'importe quel

métier. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--On m'a fait espérer, répondis-je, que vous me prêteriez votre aide

pour trouver l'adresse d'un ami à moi que je cherche vainement.

--On a eu raison, répliqua M. Louaisot. Aucune personne vivante

n'échappe à l'organisation de mes bureaux. Pour les personnes décédées,

j'indique non seulement le cimetière, mais la position exacte du

monument. Quel est le nom de votre ami?

--Lucien Thibaut, juge... peut-être ne l'est-il plus... mais très

certainement ancien juge au tribunal de première instance d'Yvetot.

M. Louaisot de Méricourt avait fait un brusque mouvement qui était tombé

juste sur le mot _juge_, et c'était là ce qui m'avait porté à me

reprendre. J'eus lieu de penser plus tard que ce n'était pas le mot

_juge_, mais bien le nom lui-même qui avait troublé un instant le calme

olympien de sa physionomie, au moment même où il venait de me laisser

entrevoir la toute-puissance de son organisation. Il s'agita sur son

fauteuil, piqua du doigt l'armature de ses lunettes et fit mine de

chercher quelque chose sur son bureau. Je ne sais s'il le trouva, mais

sa tranquillité était revenue quand il ramena sur moi le regard clair et

affilé de ses grands yeux en prononçant cette phrase laconique:

--Pas d'autres détails?

Je lui passai une note préparée à l'avance et qui contenait toutes les

indications qu'il m'était possible de fournir.

Il dépensa un peu plus de temps que de raison à prendre connaissance de

ma note.

Pendant qu'il lisait, je l'entendis fredonner très bas, de façon à ne

point manquer aux convenances, la romance bien connue:

_Ah! vous dirais-je maman_

_Ce qui cause mon tourment?_

Ses paupières étaient à demi fermées et sa petite bouche s'arrondissait

comme pour lancer un vigoureux coup de sifflet, mais c'était une pure

apparence.

Il me remit le papier et demanda:

--Pourquoi voulez-vous connaître l'adresse de ce monsieur?

L'étonnement dut se peindre sur mes traits, car il s'empressa d'ajouter:

--Vous savez, la conscience! Sans la conscience, autant abandonner la

profession pour se faire agent de change ou même préfet. Suivez bien mon

raisonnement si vous avez eu tant de peine à trouver ce monsieur, depuis

le temps, c'est qu'il se cache, hein? Toutes les probabilités portent à

le croire. Or, en principe, il a le droit imprescriptible de se cacher.

Parallèlement, vous avez le droit également indiscutable de le chercher.

Ce sont les deux côtés de la question. Mais moi, placé entre ces deux

droits....

J'interrompis cette argumentation qui vous paraîtra comme à moi reculer

les bornes de la délicatesse, en lui tendant tout ouverte la dernière

lettre de mon pauvre Lucien.

Elle était ainsi conçue:

«Mon cher Geoffroy.

J'ai grand besoin de toi. Tu m'entends: besoin, besoin! Viens _tout de

suite_ ou écris-moi un mot qui me dise où je pourrai te trouver. La

chose presse malheureusement. Viens vite.»

Le dernier vivant · 第 35 / 341 题