Il vient un jour où les villes qui ont prospéré, qui se sont étendues
démesurément sont atteintes à leur centre de congestion. Qu’il y ait
quelques milliers ou quelques millions d’habitants autour de ce centre,
le même phénomène se produit, à des proportions diverses: tous ces
habitants, à certaines heures de la journée, affluent vers la partie
centrale et les rues deviennent insuffisantes. Cette insuffisance a pris
à Paris des proportions telles qu’aucun remède n’a été propice. On a
doublé souterrainement les grandes artères, on y a mis un chemin de fer
et cela n’a fait qu’augmenter le mal, en donnant aux multitudes le moyen
d’affluer plus rapidement aux endroits de leur choix ou de leurs
affaires. Alors il faut bien se résigner à élargir les rues, donc à
abattre des maisons, et cela ne se fait pas sans dommage pour l’ancienne
esthétique. Toute vieille rue menacée crie contre les vandales. Ce n’est
pas toujours juste. Les vandales ne font souvent qu’obéir à la
nécessité, et eux-mêmes qui ont crié le plus fort sont contents, un
jour, que les vandales aient passé par là. D’autres fois, l’œuvre de
démolition, où le vandale prend toujours du plaisir, n’apparaît pas
d’une très claire utilité. Ainsi, en ce moment, il est question
d’élargir une rue qui fait communiquer les deux rives à travers l’île
Saint-Louis et des habitants de ce quartier insulaire s’insurgent contre
ce que l’administration appelle, en son langage malséant, une opération
de voirie, et ce qu’ils nomment, eux, une opération de vandalisme. Je ne
fréquente pas assez l’île Saint-Louis pour me rendre compte de ses
besoins, mais je l’ai toujours traversée avec une telle facilité qu’il
me semble que la nécessité de lui agrandir ses rues pourrait bien n’être
qu’illusoire. Il circule à ce sujet une pétition qui parle de son
charme, de son parfum d’histoire française: est-ce un argument qui
puisse toucher les ravageurs du calme et antique quartier Saint-Séverin?
J’en doute, mais je souhaite qu’il ait de la valeur.