J’ai mis un point d’exclamation à la suite de cette modeste formule pour
indiquer que, moi aussi, je sais en apprécier les bienfaits théoriques,
quoique pratiquement, il ne m’a jamais été possible d’y retrouver mon
chemin. Je viens de lire, sur ce mode de numération, un véritable
dithyrambe et certes je n’ai pas l’intention d’y contredire, car il
paraît que l’on reconnaît le mauvais Français essentiel à ce qu’il ne
s’évanouit pas d’admiration devant une manière de compter à la fois si
simple et si hermétique. Pourtant! Eh bien, oui, je le dirai. Le système
décimal est beaucoup plus maniable pour calculer les distances
astronomiques que pour acheter des pommes de terre, du tabac ou du sucre
et généralement toutes sortes de marchandises; les praticiens du
commerce, grand et petit, ont eu recours à toutes les ruses pour éluder
cette manière de compter, tout en ayant l’air de scrupuleusement la
suivre. Les marchandises, quelle que soit leur unité de poids ou de
quantité, ne se divisent pas par dix, comme l’exigerait ce système
idéal, mais par deux, par quatre, par huit. Vous n’obtiendrez que très
difficilement, dans une confiserie, cent grammes de gomme, et il y a
même des chances pour qu’on ne vous comprenne pas; mais si vous énoncez
un quart, vous êtes servi de suite. Or un quart, en jargon commercial,
c’est cent vingt-cinq grammes, cela n’a rien de décimal. Les révolutions
n’y ont rien fait. L’unité commerciale est toujours la livre et tout ce
qu’on a pu faire, c’est de rendre la livre décimale, mais de la
supprimer du vocabulaire, impossible. Les autorités ont de même inventé
le boisseau décimal, le demi-setier décimal, la chopine décimale; le
peuple n’a pas cédé, s’il décimalise, c’est sans s’en apercevoir. Et que
de choses échappent à la fameuse règle! La marine compte par nœuds, la
typographie par points; l’heure n’est pas décimale; regardez la mesure
inscrite au bord de votre chapeau, à l’intérieur de vos gants, à la
semelle de vos souliers, rien de décimal. Le système est resté, même en
France, aussi superficiel que possible et les pharmaciens commencent à
inscrire l’once sur leurs catalogues. Est-ce bien le moment du
dithyrambe?