LE PETIT VERRE

Je suis fâché que cette centenaire, une centenaire de cent dix ans, une

surcentenaire, prenne régulièrement à jeun, et peut-être depuis des

temps immémoriaux, un petit verre d’eau-de-vie. Ce sont de ces

renseignements que les hygiénistes aimeraient autant ne pas voir dans

les journaux, car cela ne peut servir qu’à pervertir les consciences,

affaiblir, sinon détruire, la foi hygiéniste, incliner les hommes aux

plus graves manquements. Un centenaire ne devrait jamais être présenté

que sous les apparences de la sobriété la plus stricte. Il est même

parfait qu’il n’ait jamais bu que de l’eau, ce qui prouve la vertu

conservatrice de cet élément. Loin de moi l’idée de bafouer les

commandements de la Ligue anti-alcoolique. Bien plus, je veux feindre

d’y croire aveuglément. Cela me coûte d’autant moins que j’ai un goût

des plus modérés pour l’alcool, mais, n’étant pas fanatique, je me vois

obligé d’accepter les faits tels qu’ils se présentent à mon esprit. Même

si l’histoire de cette centenaire était fabuleuse, j’en pourrais conter

quelques autres, non de centenaires, peut-être, mais de vieillards très

avancés en âge, qui ne se départirent jamais de telles habitudes, et

s’en trouvent fort bien. Mais je ne les donnerai pas non plus comme des

exemples à suivre. Il faut se méfier, en ces matières, et en d’autres,

des exemples à suivre. Ce qui convient à l’un est funeste à l’autre. Il

s’agit de soi et non pas du voisin. Il n’y a pas de règle de régime

applicable à tous les hommes, et ce qui n’a pas été néfaste à la

centenaire de Marseille le pourrait bien être pour vous qui me lisez.

Dissociations · 第 19 / 99 题