Deux milliardaires, Américains nécessairement, interrogés par un journal
sur leur présent état d’âme, ont répondu qu’ils étaient heureux, aussi
heureux qu’il est possible de l’être en ce monde. Cela va confirmer le
populaire dans sa traditionnelle croyance que, malgré l’adage également
traditionnel, c’est l’argent qui fait le bonheur et qu’on ne saurait en
posséder trop, et qu’il faut tout sacrifier à sa possession, exactement
comme un chrétien devrait sacrifier tout à la conquête de la
bienheureuse vie éternelle. Il est bien certain que je ne saurai jamais
par expérience si un, deux, trois ou six milliards entraînent fatalement
avec soi le bonheur, mais, en dépit de l’aveu touchant de ces messieurs,
j’en doute. Je crois fermement qu’il peut très bien arriver qu’un homme
très riche, encore jeune et d’une santé ordinaire, éprouve un profond
dégoût de la vie. Il y en a d’ailleurs des exemples, comme il y a des
exemples encore plus nombreux, étant plus faciles à réaliser, de
bonheurs parfaits fondés sur une médiocrité horatienne. C’est donc le
vieux proverbe qui aurait raison, s’il n’est pas plus juste de dire que
le bonheur est un état de hasard, qu’on le gagne comme on gagne le gros
lot à la loterie, qu’on n’en connaît pas les conditions, ni la recette,
et que d’ailleurs c’est peut-être un état inconscient, donc qui échappe
à notre jugement. Oui, être heureux, autrement que de façon très
passagère, aiguë et fugitive c’est là un état qui ne peut entrer dans la
conscience ni même se concevoir extérieurement. C’est probablement un
état chimérique. Aussi les religieux modernes, qui s’en servent comme
d’un appât, ont-ils placé le bonheur dans une vie future où il est
invérifiable. Les religions anciennes, qui n’étaient qu’une méthode pour
éviter le plus grand malheur, à savoir la colère des dieux, n’avaient
pas cette astuce et elles furent vaincues. Le bonheur est entré dans
l’imagination des hommes. Est-ce un bienfait?