LA TENTATRICE

I

Comme il faisait tous les matins, le marquis de Torrebianca sortit tard

de sa chambre et montra quelque inquiétude à la vue du plateau d’argent

chargé de lettres et de journaux que son domestique avait laissé sur la

table de la bibliothèque.

Si les timbres des enveloppes étaient étrangers, il se rassérénait comme

après un péril esquivé. Si les lettres venaient de l’intérieur de Paris,

il fronçait le sourcil et se préparait à mainte amertume, à mainte

humiliation. D’ailleurs, l’en-tête de plus d’une lui rappelait le nom de

créanciers tenaces et laissait deviner d’avance leur contenu.

Sa femme, la «belle Hélène», comme on l’appelait, pour sa beauté réelle,

mais si longtemps maintenue, qu’au dire de ses bonnes amies elle entrait

déjà dans l’histoire, recevait de telles lettres sans beaucoup

s’émouvoir, et paraissait à l’aise depuis toujours parmi les dettes en

retard et les rappels pressants. Pour lui, il se faisait de l’honneur

une idée plus vieillotte et pensait qu’il est bon de ne pas s’endetter

ou du moins, si l’on y est forcé, de payer ses dettes.

Ce matin là, il y avait peu de lettres de Paris: une d’elles venait de

la maison qui avait vendu à la marquise sa dernière automobile, payable

en dix versements, et n’en avait encore reçu que deux; d’autres avaient

été écrites par des fournisseurs (toujours de la marquise) établis aux

alentours de la place Vendôme, et par divers commerçants plus modestes

qui livraient à crédit les articles nécessaires à la vie large et

confortable du ménage et de ses domestiques.

Ces derniers auraient été bien fondés d’adresser à leur maître des

réclamations identiques, mais ils se fiaient à l’habileté mondaine de

madame, qui saurait bien un jour s’établir sur des positions solides;

ils affectaient seulement, pour montrer leur mécontentement, plus de

raideur et de componction dans leur service.

Bien souvent Torrebianca, après avoir lu son courrier, regardait autour

de lui avec étonnement. Sa femme donnait des fêtes et assistait aux plus

célèbres réunions de Paris; ils occupaient, avenue Henri-Martin, le

second étage d’un élégant hôtel; devant leur porte attendait une belle

automobile; ils avaient cinq domestiques... Il n’arrivait pas à

comprendre en vertu de quelles lois mystérieuses et par quels

invraisemblables miracles d’équilibre ils pouvaient soutenir ce luxe

tandis que chaque jour les dettes s’accumulaient et que leur coûteuse

existence exigeait des sommes toujours croissantes. L’argent qu’il

apportait disparaissait comme un ruisseau dans le sable. Mais la «belle

Hélène» trouvait logique et correcte cette manière de vivre, et semblait

croire que tous leurs amis agissaient comme eux.

Torrebianca fut tout heureux de trouver parmi les lettres des créanciers

et les cartes d’invitation une enveloppe portant le timbre italien.

--C’est de maman, dit-il à voix basse.

Il commença de lire, et un sourire parut éclairer son visage. La lettre

pourtant était mélancolique et s’achevait sur des plaintes douces et

résignées, de véritables plaintes de mère.

Il revoyait en lisant le vieux palais des Torrebianca, là-bas en

Toscane: un édifice énorme et délabré, entouré de jardins. Les salles

pavées de marbres multicolores avaient des plafonds ornés de fresques

mythologiques, mais sur les murs nus, d’une pâleur poussiéreuse, se

voyait seulement la trace des tableaux fameux qui les avaient ornés en

d’autres temps, avant d’être vendus aux antiquaires de Florence.

Le père de Torrebianca, quand il ne lui resta plus de tableaux ni de

statues à vendre, avait puisé dans les archives de sa maison; il avait

mis en vente des autographes de Machiavel, de Michel Ange et d’autres

florentins illustres qui avaient jadis échangé des lettres avec les

grands personnages de sa famille.

Au dehors, des jardins trois fois séculaires s’étendaient au pied des

vastes perrons de marbre dont les balustrades croulaient sous le poids

des rosiers noueux. Les degrés avaient pris la teinte de l’os et

s’étaient désunis sous la poussée des plantes parasites.

Dans les avenues, des buis ancestraux, taillés en forme d’épaisses

murailles et d’arcs de triomphe profonds, évoquaient les ruines noircies

par l’incendie d’une métropole détruite. Ces jardins, dont nul ne

prenait soin depuis bien des années, revêtaient peu à peu l’aspect d’une

forêt en fleurs. Sous le pas des rares visiteurs, ils résonnaient

d’échos mélancoliques et on voyait alors s’élancer des oiseaux comme

des flèches, s’épandre sur les branches des essaims d’insectes et courir

des reptiles parmi les troncs.

La mère du marquis, vêtue comme une paysanne et sans autre compagnie

qu’une fillette du pays, passait sa vie parmi ces salles et ces jardins,

en songeant au fils absent, pour qui elle cherchait à se procurer de

l’argent par des expédients nouveaux.

Seuls lui rendaient visite les antiquaires qui lui achetaient, un à un,

les derniers vestiges d’une splendeur que ses prédécesseurs avaient déjà

largement mise à profit. Elle avait toujours quelques milliers de lire à

envoyer au dernier Torrebianca qui, croyait-elle, occupait dans la

société de Londres, de Paris, de toutes les grandes villes de la terre

une place digne de son nom. Et, sûre que la fortune si favorable aux

premiers Torrebianca finirait par sourire à son fils, elle se contentait

d’une nourriture frugale, qu’elle mangeait sur une petite table de bois

blanc dressée à même le pavé de marbre d’un salon où il ne restait plus

rien à prendre.

Emu à la lecture de la lettre, le marquis murmura plusieurs fois le même

mot «Maman... Maman.»

«Je ne sais plus que trouver après le dernier envoi que je t’ai fait. Si

tu voyais maintenant, Frédéric, la maison où tu es né! Personne ne veut

en donner le vingtième de sa valeur; en attendant qu’un étranger se

décide à l’acheter, je suis prête à vendre le dallage et les plafonds

qui seuls ont quelque prix pour te venir en aide et pour sauvegarder

l’honneur de notre nom. J’ai besoin de peu de choses pour vivre et je

m’imposerai s’il le faut de nouvelles privations; mais, ne

pourriez-vous, Hélène et toi, restreindre vos dépenses, sans pour cela

abandonner le rang auquel a droit celle que tu as épousée? Ta femme,

qui est si riche, ne peut-elle supporter une partie de ton train de

maison?...»

Le marquis s’arrêta de lire. Les plaintes si simples de la pauvre femme

et l’illusion où elle vivait lui faisaient mal; il en souffrait comme

d’un remords. Elle croyait Hélène riche! Elle s’imaginait qu’il pouvait

imposer à sa femme une vie d’ordre et d’économie comme il avait essayé

tant de fois de le faire dans les débuts de leur vie conjugale!

L’entrée d’Hélène coupa court à ses réflexions. Il était plus de onze

heures; elle allait faire sa promenade quotidienne, avenue du Bois, pour

y saluer les gens de sa connaissance et être saluée à son tour.

Elle arriva, vêtue avec une élégance un peu indiscrète et prétentieuse

qui s’harmonisait assez bien avec son genre de beauté. Elle était grande

et parvenait à rester mince grâce à une lutte continuelle contre

l’envahissement de la graisse, et à des jeûnes fréquents. Elle avait

entre trente et quarante ans; mais elle devait aux mille soins

préservateurs que comporte l’existence moderne cette troisième jeunesse

qui, dans les grandes villes, prolonge la brillante saison de la femme.

Torrebianca ne voyait ses défauts que lorsqu’il vivait loin d’elle.

Quand il la revoyait, le sentiment d’admiration qui s’emparait de lui,

lui faisait accepter toutes ses exigences. Il reçut sa femme avec un

sourire; Hélène sourit elle aussi. Puis elle lui passa les bras autour

du cou et l’embrassa: elle parlait avec un zézaiement enfantin qui

annonçait toujours à son mari quelque demande nouvelle; pourtant cet

accent puéril avait chaque fois le pouvoir de le troubler profondément

et d’annuler sa volonté.

--Bonjour, mon coco... Je me suis levée plus tard aujourd’hui; j’ai

quelques visites à faire avant d’aller au Bois, mais je n’ai pas voulu

partir sans dire bonjour à mon petit mari adoré... Encore un baiser, et

je pars.

Le marquis se laissa caresser et sourit avec l’expression reconnaissante

d’un bon chien fidèle. Hélène enfin se sépara de son mari; mais avant de

sortir de la bibliothèque elle fit mine de se rappeler une chose sans

importance et s’arrêta pour dire:

--As-tu de l’argent?

Torrebianca cessa de sourire et son regard eut l’air de demander:

--Quelle somme désires-tu?

--Peu de chose. Huit mille francs à peu près.

Une modiste de la rue de la Paix lui montrait moins de respect pour

cette dette qui ne datait guère que de trois ans et l’avait menacée

d’une plainte en justice. Voyant son mari accueillir avec une expression

consternée cette demande, elle perdit le sourire puéril qui écartait

légèrement ses joues; mais elle gardait son accent de fillette pour

gémir d’un ton doucereux:

--Frédéric, tu dis que tu m’aimes, et tu me refuses cette petite somme?

Le marquis indiqua du geste qu’il ne pouvait rien lui donner et lui

montra les lettres de créanciers qui s’amoncelaient dans le plateau

d’argent.

Elle eut un nouveau sourire, cruel cette fois.

--Je pourrais te montrer, dit-elle, bien des papiers pareils à

ceux-là... mais tu es un homme, et les hommes doivent apporter beaucoup

d’argent au foyer pour que leur petite femme ne soit pas malheureuse.

Comment pourrai-je payer mes dettes si tu ne m’aides pas?

Torrebianca la regarda, stupéfait.

--Que d’argent, que d’argent je t’ai donné! mais tout ce qui passe par

tes mains s’évanouit en fumée.

Hélène, irritée, répondit d’une voix dure:

--Voudrais-tu qu’une femme chic, et pas trop laide, à ce qu’on dit,

menât une vie médiocre? Quand on peut s’enorgueillir d’avoir une femme

comme moi, il faut savoir gagner des millions.

Le marquis fut blessé par ces dernières paroles; Hélène s’en rendit

compte, et changeant aussitôt d’attitude elle s’approcha et lui mit les

mains sur les épaules.

--Pourquoi n’écris-tu pas à la vieille? Elle pourra peut-être nous

procurer cet argent en vendant quelque antiquaille de la baraque de tes

pères.

Ce ton irrespectueux accrut le mécontentement du mari.

--Cette vieille est ma mère, et tu dois parler d’elle avec tout le

respect qu’elle mérite. Quant à l’argent, tu sais bien que la pauvre

femme n’en peut plus envoyer.

Hélène regarda son époux avec quelque mépris et dit à voix basse comme

en se parlant à elle-même:

--Cela m’apprendra à ne plus m’amouracher de pauvres diables... Je le

chercherai, cet argent, puisque tu es incapable de me le donner.

Pendant qu’elle parlait ainsi il passa sur son visage une expression si

mauvaise que son mari fronça le sourcil et quitta son fauteuil.

--Prends garde à ce que tu dis... Je veux que tu m’expliques ces

paroles.

Mais il dut se taire; elle avait changé complètement son visage, elle

éclata d’un rire d’enfant et frappa des mains.

--Voilà mon coco en colère! Il a pensé du mal de sa femme! Mais tu sais

bien que je n’aime que toi!

Puis elle le prit dans ses bras et le couvrit de baisers, malgré la

résistance qu’il essayait d’opposer à ces caresses. Il se rendit à la

fin et reprit son attitude d’amoureux soumis.

Hélène le menaçait gentiment du doigt.

--Allons, souriez un peu; ne soyez plus méchant! Vraiment, tu ne peux

pas me donner cet argent?

Torrebianca eut un geste négatif, mais il semblait cette fois honteux de

son impuissance.

--Va, je ne t’en aimerai pas moins, continua-t-elle. Mes créanciers

attendront. Je me tirerai bien d’affaire comme je l’ai fait tant de

fois. Adieu, Frédéric.

Elle recula vers la porte en lui envoyant des baisers tant qu’elle n’eut

pas soulevé le rideau.

Mais, dès qu’elle eût passé la portière, sa joie puérile et son sourire

disparurent instantanément. Un éclair de férocité traversa ses yeux; ses

lèvres eurent une moue méprisante.

Le mari, resté seul, perdait en même temps l’éphémère bonheur que lui

avaient donné les caresses d’Hélène. Il regarda les lettres des

créanciers, celle de sa mère, puis revint à son fauteuil pour s’accouder

sur la table, le front dans sa main. Brusquement toutes les inquiétudes

de sa vie présente semblaient être retombées sur lui pour l’accabler.

Torrebianca se tournait toujours, en de pareils moments, vers les

souvenirs de sa première jeunesse, dans l’espoir d’y trouver quelque

remède à son chagrin. Il avait connu la plus belle époque de sa vie

autour de sa vingtième année, alors qu’il étudiait à l’école

d’ingénieurs de Liége. Afin de rendre à sa famille par son propre effort

une splendeur depuis longtemps perdue il avait choisi une carrière

moderne. Il se lancerait à travers le monde et gagnerait de l’argent

comme ses lointains ancêtres. Les Torrebianca, avant que le roi leur eut

donné la noblesse avec le titre de marquis, avaient été marchands à

Florence, comme les Médicis, et avaient conquis leur fortune sur les

routes de l’Orient. Lui voulut être ingénieur, avec tous les jeunes gens

de sa génération, qui souhaitaient de faire une Italie grande par

l’industrie comme aux siècles passés elle avait été glorieuse par les

arts.

Parmi les souvenirs de sa vie d’étudiant à Liége il retrouvait d’abord

l’image de Manuel Robledo, un compagnon d’études qui partageait son

logement; c’était un Espagnol de caractère jovial et capable d’affronter

avec une calme énergie les problèmes de l’existence quotidienne. Il

avait été pour lui pendant plusieurs années un frère aîné. C’est pour

cela peut-être que dans les moments difficiles Torrebianca pensait

toujours à cet ami.

L’intrépide, le bon Robledo!... Les passions de l’amour ne lui ôtaient

jamais sa forte placidité d’homme bien équilibré. Durant sa jeunesse il

avait aimé par-dessus tout la bonne table et la guitare.

Torrebianca, facilement épris, avait toujours une liaison avec quelque

Liégeoise, et Robledo, pour lui tenir compagnie, consentait à feindre un

violent amour pour une amie de la jeune personne. En réalité, pendant

les parties de campagne qu’ils offraient aux dames, Robledo s’inquiétait

beaucoup plus des préparatifs culinaires que de contenter le cœur plus

ou moins tendre de sa compagne de hasard.

Au travers de cette exubérante gaieté matérialiste, Torrebianca avait su

discerner un certain fond romantique dont Robledo se cachait comme d’un

défaut honteux. Peut-être avait-il laissé dans son lointain pays le

souvenir d’un amour malheureux. Souvent, le soir, le Florentin, étendu

sur son lit dans la chambre commune, entendait Robledo qui doucement

faisait gémir sa guitare et murmurait tout bas quelque chanson d’amour

de sa patrie.

Leurs études terminées, ils s’étaient dit adieu avec l’espoir de se

retrouver l’année suivante; mais ils ne s’étaient jamais revus.

Torrebianca était resté en Europe et Robledo depuis bien des années

parcourait l’Amérique du Sud. Il était toujours ingénieur sans doute,

mais il se pliait aux plus extraordinaires métamorphoses, comme s’il eût

senti revivre dans son âme d’Espagnol l’inquiétude aventureuse des

anciens _conquistadors_.

De loin en loin il envoyait une lettre, où il parlait du passé plus que

du présent; mais, malgré cette réserve, Torrebianca avait vaguement

l’idée que son ami était devenu général dans une petite république de

l’Amérique centrale.

Sa dernière lettre datait de deux ans.

Il travaillait à cette époque en Argentine, lassé de courir l’aventure

dans des pays continuellement secoués par les révolutions. Il était tout

simplement ingénieur au service de l’Etat ou d’entreprises particulières

et il construisait des chemins de fer et des canaux. Dans l’orgueil de

diriger la marche de la colonisation à travers le désert, il supportait

allégrement les privations que lui imposait sa dure existence.

Torrebianca conservait parmi ses papiers un portrait envoyé par Robledo;

on y voyait l’Espagnol à cheval, couvert d’un _poncho_[2] et coiffé d’un

casque blanc. A l’arrière plan, des métis étaient occupés à planter des

jalons munis de banderoles dans une plaine d’aspect sauvage qui pour la

première fois allait sentir les atteintes de la civilisation matérielle.

A l’époque où il avait reçu ce portrait, Robledo avait à peu près

trente-sept ans; le même âge que lui. Il approchait maintenant de la

quarantaine, mais à en juger d’après la photographie il avait meilleure

mine que Torrebianca. Sa vie aventureuse dans de lointains pays ne

l’avait pas vieilli. Il semblait plus gros encore que dans sa jeunesse,

mais son visage laissait voir le contentement serein que donne un

parfait équilibre physique.

Torrebianca, de taille moyenne, plutôt petit que grand, mince et sec,

avait conservé une espèce d’agilité nerveuse grâce à la pratique des

sports, en particulier de l’escrime qu’il avait toujours aimée à la

passion; mais son visage décelait une vieillesse prématurée. Les rides

s’y montraient nombreuses, il avait un pli de fatigue au-dessus des

paupières; ses tempes blanchies contrastaient avec le sommet de sa tête,

resté noir. Les commissures de la bouche s’abaissaient, désabusées, sous

la moustache taillée au ras des lèvres, en une moue qui semblait révéler

l’affaiblissement de sa volonté.

Cette différence physique entre lui-même et Robledo le portait à

considérer toujours son camarade comme un protecteur, qui saurait le

guider aujourd’hui de même que dans sa jeunesse.

Lorsque, ce matin-là, l’image de l’Espagnol surgit dans sa mémoire il

pensa, comme chaque fois: «S’il était seulement près de moi; il saurait

m’infuser son énergie d’homme vraiment fort.»

Il demeura pensif, puis, quelques minutes après, l’entrée de son valet

de chambre dans la pièce lui fit lever la tête.

Il s’efforça de dissimuler l’inquiétude qui le saisit lorsqu’il apprit

qu’une personne demandait à le voir et refusait de donner son nom.

Peut-être un créancier de sa femme essayait-il de ce moyen pour pénétrer

jusqu’à lui.

--Il a l’air étranger, ajouta le domestique, et il affirme qu’il est de

la famille de monsieur le marquis.

Torrebianca eut un pressentiment, mais il sourit immédiatement de sa

naïveté. Cet inconnu, n’était-ce pas son camarade Robledo qui se

présentait avec l’invraisemblable opportunité d’un héros de comédie?

Mais il était absurde de penser que Robledo, habitant l’autre côté de la

planète, se trouvât là, prêt à surgir, comme un acteur dans la coulisse.

Non, de pareilles coïncidences ne se présentent pas dans la vie. On ne

voit cela qu’au théâtre ou dans les livres.

D’un geste énergique, il manifesta la ferme volonté de ne pas recevoir

l’inconnu; mais au même instant la tenture se soulevait et un homme

entrait avec un sans-gêne qui scandalisa le valet de chambre.

L’intrus, fatigué de faire antichambre, avait audacieusement pénétré

dans la pièce la plus proche.

Le marquis était d’un caractère facilement irritable; outré de cette

irruption, il s’avança d’un air menaçant. Mais l’homme qui riait de sa

propre audace leva les bras au ciel en apercevant Torrebianca et

s’écria:

--Je parie que tu ne me reconnais pas. Qui suis-je?

Le marquis le regarda fixement et ne put le reconnaître. Puis ses yeux

exprimèrent graduellement l’hésitation et une conviction nouvelle. Il

avait la peau brunie par les morsures du soleil et du froid, des

moustaches courtes et sur toutes ses photographies Robledo portait la

barbe... Mais tout à coup il retrouva dans les yeux de l’homme une

expression qu’il se souvenait avoir souvent observée dans sa jeunesse.

De plus, cette haute taille... ce sourire... ce corps robuste...

--Robledo! dit-il enfin.

Et les deux amis s’embrassèrent.

Le domestique, se sentant de trop, disparut et, un moment après, ils

étaient assis et fumaient.

Ils échangeaient d’affectueux regards et s’arrêtaient parfois de parler

pour se serrer les mains ou se frapper les genoux de claques

vigoureuses.

Après tant d’années de séparation, le marquis se montra plus curieux que

le nouveau venu.

--Tu es venu pour longtemps à Paris? demanda-t-il à Robledo.

--Pour quelques mois seulement.

Après avoir forcé pendant dix ans le mystère des déserts américains,

rompu et pénétré leur virginité aussi vieille que la planète en y

lançant des voies ferrées, des routes et des canaux, il avait besoin

d’un «bain de civilisation».

--Je suis venu voir, ajouta-t-il, si les restaurants de Paris sont

restés dignes de leur vieux renom et si les vins de ce pays ne sont pas

moins bons qu’autrefois. Ici seulement on peut manger du brie frais, et

depuis des années j’ai envie de ce fromage-là.

Le marquis se mit à rire. Faire une traversée de trois mille lieues pour

manger et boire à Paris!... Robledo n’avait pas changé. Puis il lui

demanda avec sollicitude:

--Es-tu riche?

--Toujours pauvre, répondit l’ingénieur. Mais je suis seul au monde, je

n’ai pas de femme, le plus coûteux des luxes; aussi pourrai-je mener

pendant quelques mois la vie d’un grand millionnaire yankee. Je dispose

des économies que j’ai pu faire pendant des années de travail, là-bas,

dans ce désert où l’on dépense peu.

Robledo regarda autour de lui et il eut des gestes admiratifs en

considérant le luxueux mobilier de la pièce.

--Tu es riche, toi, à ce que je vois.

Un sourire énigmatique fut la réponse du marquis. Puis les paroles de

son ami parurent éveiller sa tristesse.

--Parle-moi de ta vie, continua Robledo. Tu as reçu de mes nouvelles,

mais je n’ai pas eu grand’chose de toi. Beaucoup de tes lettres ont dû

se perdre, et ce n’est pas étonnant, car jusqu’à ces dernières années,

j’ai erré d’un endroit à l’autre, sans jamais prendre racine. Cependant

j’ai eu quelques renseignements sur ta vie. Tu es marié, je crois?

Torrebianca fit un geste affirmatif et dit avec gravité:

--Je me suis marié avec une dame russe, veuve d’un haut fonctionnaire de

la cour du tsar... je l’ai connue à Londres. Je l’avais rencontrée

souvent dans des réunions aristocratiques ou dans des châteaux où nous

avions été invités. Bref je l’ai épousée et nous avons vécu depuis lors

une exigence assez brillante mais fort coûteuse.

Il se tut un moment, comme pour discerner l’effet que produisait sur

Robledo ce résumé de sa vie. Mais l’Espagnol demeura silencieux; il

voulait en savoir davantage.

--Toi, tu mènes une existence d’homme primitif et tu as la chance

d’ignorer ce que coûte une vie comme la nôtre... J’ai dû travailler

beaucoup pour ne pas couler à pic... et même en travaillant!... Ma

pauvre mère me vient en aide avec les maigres ressources qu’elle peut

tirer des ruines de notre maison.

Mais Torrebianca parut se repentir du ton douloureux de ses paroles. Un

optimisme qu’il eût trouvé absurde une demi-heure auparavant lui rendait

le sourire de la confiance.

--En réalité, je n’ai pas à me plaindre, car j’ai un puissant appui. Le

banquier Fontenoy est notre ami. Tu as peut-être entendu parler de lui.

Il traite des affaires dans les cinq parties du monde.

Robledo secoua la tête. Non, il n’avait jamais entendu prononcer ce

nom-là.

--C’est un vieil ami de la famille de ma femme. Grâce à Fontenoy je suis

directeur de nombreuses exploitations en cours dans des pays lointains,

et cela me rapporte un traitement respectable; avec tant d’argent, je me

serais cru riche autrefois.

Robledo éprouvait une curiosité toute professionnelle. «Des

exploitations en cours dans les pays lointains?»

L’ingénieur voulait savoir, et il pressa son ami de questions nettes.

Mais Torrebianca commença de montrer dans ses réponses une inquiétude.

Il balbutiait et son visage, ordinairement d’une pâleur verdâtre,

rougissait légèrement.

--Ce sont des affaires en Asie et en Afrique: des mines d’or... des

mines d’autres métaux... un chemin de fer en Chine... une compagnie de

navigation destinée à transporter le produit des rizières du Tonkin...

en réalité je n’ai pas étudié directement toutes ces entreprises; je

n’ai jamais eu le temps de faire le voyage. D’ailleurs, je ne peux pas

vivre loin de ma femme. Mais Fontenoy qui est un grand cerveau a tout

visité et j’ai en lui une confiance absolue. Je ne fais en somme

qu’apposer ma signature pour tranquilliser les actionnaires sur les

rapports des personnes compétentes qu’il envoie là-bas.

L’Espagnol ne put s’empêcher de laisser paraître dans ses yeux un

certain étonnement en entendant ces paroles.

Son ami s’en rendit compte et voulut changer le cours de la

conversation. Il parla de sa femme avec une espèce d’orgueil. Il

semblait considérer qu’il avait remporté le plus grand triomphe de son

existence, le jour où elle avait consenti à accepter sa main.

Il reconnaissait qu’Hélène exerçait un grand pouvoir de séduction sur

tout ce qui les entourait. Mais comme il n’avait jamais eu le moindre

doute au sujet de sa fidélité conjugale, il était fier de marcher

humblement derrière elle, presque perdu dans le sillage que traçait sa

marche triomphale.

En réalité, si on lui procurait des occupations généreusement

rétribuées, si on l’invitait, si on le recevait partout avec plaisir il

le devait uniquement à son titre d’époux de «la belle Hélène».

--Tu la verras bientôt... car tu restes à déjeuner avec nous. Ne dis pas

non. J’ai des vins excellents et puisque tu es venu des antipodes pour

manger du fromage de Brie, tu en auras à en mourir d’indigestion.

Et aussitôt, il abandonna son accent léger pour dire d’une voix émue:

--Tu ne peux pas savoir à quel point je suis heureux de te faire

connaître ma femme. Je ne te parle pas de sa beauté, on l’appelle «la

belle Hélène»; mais elle a mieux que sa beauté. J’aime plus encore son

caractère gai, presque enfantin. Elle a parfois des caprices et il lui

faut beaucoup d’argent pour vivre; mais quelle femme ne ferait de

même!... Je crois qu’elle sera heureuse aussi de te connaître... Je lui

ai si souvent parlé de mon ami Robledo.

La tentatrice · 第 16 / 36 题