DERNIER MARTYRE

--Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en

présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait

croire que c'était aussi la devise de la Commune, lorsqu'un ordre signé

Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la

seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye sans avoir subi son

jugement.»

Eh quoi! la Commune cherche à détourner d'elle tout soupçon de

participation aux crimes de septembre, et voilà qu'elle se montre plus

féroce que les égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et

emprisonner un septuagénaire devant lequel leurs haches rougies

s'étaient abaissées. Le peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le

reprit, et le tribunal le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi

l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les

jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux

heures d'angoisses suprêmes subies par Jacques Cazotte devant le

tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes

réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en

cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à

peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation

débordée.

Cazotte ne montra point de surprise. Malgré sa récente

délivrance,--délivrance presque triomphale,--il avait gardé un

pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant:

Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M.

de Saint-Charles fut du nombre.

--Eh bien, vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.

--Je ne crois pas, répondit Cazotte.

--Comment cela?

--Je serai guillotiné sous très-peu de jours.

--Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air

profondément affecté du vieillard.

--Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud.

Et comme on le pressait de questions, il ajouta:

--Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est

venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre.

J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de

là au tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu,

que j'ai mis ordre à mes affaires. Voici des papiers importants pour ma

femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler.

Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries

et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison

avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il

revint quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation.

Cette fois encore, mais non sans peine, Élisabeth obtint de suivre son

père jusqu'au tribunal, qui commença son audience le matin du 24 pour ne

la terminer que le lendemain au soir. Une multitude immense, composée en

partie de femmes, remplissait l'espace réservé au public; on remarquait

aussi quelques-uns des hommes du 2 septembre qui avaient appuyé auprès

de Maillard et de ses acolytes la mise en liberté de Jacques Cazotte.

Celui-ci avait pour défenseur le célèbre Julienne. Julienne s'est fait

beaucoup connaître sous la Révolution; d'importantes causes lui ont été

confiées. «Ce n'est, dit l'auteur anonyme d'un petit dictionnaire

biographique publié en 1807, ni le talent de Démosthène, ni celui de

Cicéron, ni même celui de Linguet, de Chauveau, de Belard: c'est le

sien. Son style est quelquefois obscur, amphigourique, gigantesque, un

peu _ivre_, si nous pouvons hasarder l'expression; son imagination le

grise. N'importe; malgré ses défauts, qu'il fasse imprimer ce qu'il a

dit pour arracher à la mort Kolli, Beauvoir et beaucoup d'autres, il

obtiendra un rang distingué parmi les gens de lettres.»

--Du courage! dit Julienne à Cazotte au moment de l'ouverture de

l'audience.

Cazotte hocha la tête et répondit, mais de façon qu'Élisabeth ne pût

l'entendre:

--Je m'attends à la mort, et je me suis confessé il y a trois jours. Je

ne regrette pas la vie, je ne regrette que ma fille.

On l'interrogea sur son nom, sur son âge et sur ses qualités. Après

quoi, son défenseur déposa sur le bureau une protestation contre la

compétence du tribunal. Cette protestation était fondée sur ce que

Jacques Cazotte ayant été acquitté et mis en liberté le 2 septembre par

le peuple souverain, on ne pouvait, sans porter atteinte à la

souveraineté de ce même peuple, procéder contre Jacques Cazotte à un

jugement sur des faits pour lesquels il avait été arrêté et ensuite

élargi. C'était de toute évidence. Il fallait respecter les arrêts des

juges populaires ou poursuivre ces mêmes juges, si on ne voulait pas

reconnaître leur autorité. «Peuple, tu fais ton devoir!» Ces paroles

fameuses de Billaud-Varennes et la présence de tant de membres de la

Commune dans les prisons au moment des massacres ne consacraient-elles

pas les tribunaux souverains? Cependant la Commune était la première

aujourd'hui à infirmer les actes de ses représentants; et quels actes

encore? les actes de clémence! Elle ne blâmait pas les bourreaux pour

avoir tué, elle les blâmait pour avoir fait grâce.

Le tribunal crut devoir ne pas s'arrêter à cette protestation et ordonna

qu'il serait passé à la lecture de l'acte d'accusation, daté du 1er

septembre, dressé par Fouquier-Tinville et signé par Perdrix,

commissaire national. Après l'acte d'accusation, il fut donné

connaissance à haute voix de la correspondance intime de Cazotte. Chaque

lettre était suivie d'un interrogatoire par le président Laveaux.

Cazotte répondait avec simplicité et avec précision.

La faiblesse de son organe ayant excité les réclamations des jurés et de

l'accusateur public, le tribunal ordonna que l'inspecteur de la salle

ferait disposer un siége, afin que Cazotte pût être mieux entendu. Au

bout d'un quart d'heure environ, il fut placé tout auprès des jurés,

ayant à sa droite sa fille, et à sa gauche son défenseur.

On le questionna beaucoup sur la secte des Illuminés, à laquelle il

avait appartenu; ce fut pourquoi il demanda _si c'était comme

visionnaire qu'on lui faisait son procès_. Quelques auteurs ont insinué

que Laveaux, qui l'interrogeait, était lui-même un Illuminé de la secte

des Martinistes, et que des signes d'intelligence avaient été échangés

entre eux dès les premiers mots de l'interrogatoire. Cela ne paraît

guère fondé; car Laveaux posa à Cazotte des questions tellement

indiscrètes, qu'on ne comprend pas qu'elles puissent venir d'un frère

d'ordre,--à moins toutefois qu'elles ne tendissent à dérouter les

profanes. Mais, encore une fois, cela me semble étrange. C'est ainsi

qu'il lui demanda les noms de ceux qui l'avaient initié dans la secte

des Martinistes.

--Ceux qui m'ont initié, répondit Cazotte, ne sont plus en France; ce

sont des gens qui séjournent peu, étant continuellement en voyage pour

faire les réceptions. Je sais seulement qu'un de ceux qui m'ont reçu

était il y a cinq ans en Angleterre.

Lorsqu'on arriva à la question religieuse, Cazotte établit qu'il allait

régulièrement à la messe du curé constitutionnel de Pierry.

--Il est singulier, dit le président, que vous alliez à la messe d'un

prêtre auquel vous ne croyez pas.

--Je le fais pour l'exemple, répondit Cazotte, et en ma qualité de maire

de Pierry. Il est vrai que je ne reconnais pas le curé constitutionnel;

mais Judas était à la suite de Jésus-Christ et faisait des miracles

comme les autres apôtres.

Un autre mot qui causa diverses sensations chez les auditeurs, ce fut

celui-ci:

--Qu'entendez-vous, demanda le président, par ces mots: _fanatisme_ et

_brigandages_, souvent répétés dans vos lettres?

--J'entends par fanatisme l'exaltation qui règne dans tous les partis.

Il y a fanatisme dans la liberté quand on passe par-dessus toute

considération humaine.

On lui demanda encore des choses singulières; par exemple, _ce qu'il

pensait de Louis XVI pendant les travaux de la constitution_.

--Je le regarde, répondit-il, comme ayant été forcé dans tout ce qu'il a

fait; mais je ne peux dire s'il a fait bien ou mal, attendu que je ne

suis pas juge du roi.

--Il est bien évident, dit le président, que vous étiez en

correspondance avec les ennemis du dehors, puisque vous assuriez que

dans trente-quatre jours juste la France serait envahie. Pourriez-vous

dire quel était le nom de cet officier général qui, entre autres, vous

avait si bien instruit?

--Me croyez-vous assez lâche pour être le dénonciateur de quelqu'un?

Dussé-je obtenir le prolongement de mes vieux jours, jamais je ne

consentirai à une pareille infamie!

Après quelques autres interrogations, Laveaux, qu'embarrassaient

quelquefois les réponses du vieillard et qu'attendrissaient aussi les

regards suppliants de la jeune fille, dit à Cazotte:

--Vous êtes peut-être fatigué; le tribunal est prêt à vous accorder le

temps nécessaire pour prendre du repos ou quelque rafraîchissement.

--Merci, répliqua Cazotte; je suis très-sensible à l'attention du

tribunal, mais je suis dans le cas de soutenir les débats, grâce à la

fièvre qui me tient en ce moment. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,

plus tôt le procès sera terminé, plus tôt j'en serai quitte... ainsi que

messieurs les jurés et les juges.

Le procès continua donc.

Une de ses parentes se trouvait désignée dans la correspondance avec

Pouteau; le président l'interpella de déclarer le nom de cette parente.

--Dans l'état où je me trouve, répondit le vieillard, je serais bien

fâché d'y entraîner ma famille.

--Dites-nous du moins ce que vous avez entendu par ces mots d'une de vos

lettres: «Voilà une occasion que le roi doit saisir: il faut qu'il serre

les pouces au maire Pétion et le force à découvrir les fabricants de

piques et ceux qui les soldent.»

--Les lettres que je recevais m'informaient alors qu'il se fabriquait à

Paris cent mille piques. Je ne vis là-dedans qu'un projet de tourner ces

armes contre la garde nationale, qui suffisait pour le service et le

maintien de la tranquillité publique; ces craintes m'étaient transmises

par un ami dont les intentions ne m'étaient pas suspectes. Il se peut

que j'aie été mal informé, mais ce n'est pas ma faute.

Lorsque la liste des lettres fut épuisée,--il y en avait une

trentaine,--et que les débats furent clos, l'accusateur Réal se leva. Il

parla longuement de la bonté, de la franchise et de l'énergie du peuple

depuis la Révolution, des trahisons et des crimes de la cour, de la

perfidie des grands. Il analysa les charges qui pesaient sur l'accusé,

et, s'adressant à lui:

--Pourquoi faut-il que j'aie à vous trouver coupable après

soixante-douze années de loyauté et de vertu? Pourquoi faut-il que les

deux années qui les ont suivies aient été employées à méditer des

projets d'autant plus criminels qu'ils tendaient à rétablir le

despotisme et la tyrannie, en renversant la liberté de votre pays? La

vie que vous meniez à Pierry (il y avait trente-deux ans que Cazotte s'y

était retiré) retraçait les moeurs patriarcales; chéri des habitants,

que vous aviez vus naître, vous vous occupiez de leur bonheur. Pourquoi

faut-il que vous ayez conspiré contre la liberté de votre pays? Il ne

suffit pas d'avoir été bon fils, bon époux et bon père, il faut surtout

être bon citoyen.

«Pendant ce discours, qui dura une heure entière, raconte Desessarts,

les yeux de Cazotte ne cessèrent pas un instant d'être fixés sur

l'accusateur public; mais on y cherchait en vain quelque signe

d'agitation et de trouble: l'impassibilité la plus profonde y était

peinte. Il n'en était pas ainsi de sa fille, dont les alarmes semblaient

recevoir toutes les impressions du discours de Réal, et s'aggraver ou

s'adoucir en proportion des sentiments qu'il exprimait; lorsqu'elle

entendit ses conclusions terribles, des larmes abondantes coulèrent de

ses yeux. Son père lui adressa quelques mots à voix basse qui parurent

la calmer.»

Ce fut alors que Julienne commença sa défense. Il fut éloquent et

sensible, il émut l'auditoire par l'exposé touchant de la vie privée de

l'accusé; il retraça l'affreuse nuit du 2 septembre,--et il demanda si

un homme à qui il ne restait plus que quelques jours à exister auprès de

ses semblables n'était pas digne de trouver grâce aux yeux de la justice

après avoir passé par des épreuves si cruelles; si celui dont les

cheveux blancs avaient pu fléchir des assassins ne devait pas trouver

quelque indulgence auprès des magistrats qu'inspirait l'humanité.

Cette plaidoirie tira des pleurs de toute l'assemblée; Jacques Cazotte

fut peut-être le seul dont elle ne put réussir à entamer le sang-froid

presque divin. Sa fille reprit quelque courage en s'apercevant de

l'effet produit par les paroles de Julienne. Avant la délibération des

jurés, le président demanda à Cazotte s'il n'avait rien à ajouter.

Cazotte argua en peu de mots des mêmes moyens présentés par la

défense:--_Non bis in idem!_ dit-il; on ne peut être jugé deux fois pour

le même fait; j'ai été acquitté par jugement du peuple.

C'était l'heure où le sort du malheureux vieillard allait être décidé.

On fit retirer Élisabeth de la salle d'audience et on la conduisit dans

une des chambres de la Conciergerie, en l'assurant que son père

viendrait bientôt l'y rejoindre. Hélas! elle l'avait vu pour la dernière

fois. Reconnu coupable sur la déclaration des jurés, après vingt-sept

heures d'audience, Jacques Cazotte fut condamné à la peine de mort. En

entendant cet arrêt qui prenait sa tête et confisquait ses biens

(d'après la loi du 30 août), il se retourna machinalement comme pour

bien s'assurer que sa fille n'était pas là;--ce fut le seul moment où

l'on remarqua en lui quelque inquiétude;--mais ne la voyant point, la

sérénité reparut sur son front.

--Je sais, murmura-t-il, que dans l'état des choses, je mérite la mort.

La loi est sévère, mais je la trouve juste.

La parole appartenait au président Laveaux; il en usa pour prononcer la

plus emphatique des exhortations.

--Faible jouet de la vieillesse! s'écria-t-il, victime infortunée des

préjugés, d'une vie passée dans l'esclavage! toi dont le coeur ne fut

pas assez grand pour sentir le prix d'une liberté sainte, mais qui as

prouvé, par ta sécurité dans les débats, que tu savais sacrifier jusqu'à

ton existence pour le soutien de ton opinion, écoute les dernières

paroles de tes juges! puissent-elles verser dans ton âme le baume

précieux des consolations! puissent-elles, en te déterminant à plaindre

le sort de ceux qui viennent de te condamner, t'inspirer cette stoïcité

qui doit présider à tes derniers instants, et te pénétrer du respect que

la loi nous impose à nous-mêmes!... Tes pairs t'ont entendu, tes pairs

t'ont condamné; mais au moins leur jugement fut pur comme leur

conscience; au moins aucun intérêt personnel ne vint troubler leur

décision par le souvenir déchirant du remords; va, reprends ton courage,

rassemble tes forces; envisage sans crainte le trépas; songe qu'il n'a

pas droit de t'étonner; ce n'est pas un instant qui doit effrayer un

homme tel que toi.

A ces mots: _Envisage sans crainte le trépas_, Cazotte, sur qui ce

discours n'avait paru produire aucune impression, leva les mains vers le

ciel et sourit avec béatitude.

Laveaux continua:

--Mais, avant de te séparer de la vie, avant de payer à la loi le tribut

de tes conspirations, regarde l'attitude imposante de la France, dans le

sein de laquelle tu ne craignais pas d'appeler à grands cris l'ennemi...

que dis-je?... l'esclave salarié. Vois ton ancienne patrie opposer aux

attaques de ses vils détracteurs autant de courage que tu lui as supposé

de lâcheté. Si la loi eût pu prévoir qu'elle aurait à prononcer contre

un coupable tel que toi, par considération pour tes vieux ans, elle ne

t'eût pas imposé d'autre peine; mais rassure-toi: si elle est sévère

quand elle poursuit, quand elle a prononcé le glaive tombe bientôt de

ses mains. Elle gémit même sur la perte de ceux qui voulaient la

déchirer. Ce qu'elle a fait pour les coupables en général, elle le fait

particulièrement pour toi. Regarde-la verser des larmes sur ces cheveux

blancs, qu'elle a cru devoir respecter jusqu'au moment de ta

condamnation; que ce spectacle porte en toi le repentir; qu'il t'engage,

vieillard malheureux, à profiter du moment qui te sépare encore de la

mort, pour effacer jusqu'aux moindres traces de tes complots par un

regret justement senti! Encore un mot: tu fus homme, chrétien,

philosophe, _initié_; sache mourir en homme, sache mourir en chrétien;

c'est tout ce que ton pays peut encore attendre de toi.

On était dans la soirée du 25 septembre.

Cazotte fut reconduit à la Conciergerie, où bientôt l'exécuteur se

présenta pour lui couper les cheveux, qu'il avait abondants et

flottants.--Je vous recommande, dit Cazotte, de les couper le plus près

de la tête qu'il vous sera possible et de les remettre à ma fille.

Ensuite il passa une heure avec un prêtre.

Puis il demanda une plume et de l'encre, et il écrivit ces mots: «Ma

femme, mes enfants, ne me pleurez pas, ne m'oubliez pas; mais

souvenez-vous de ne jamais offenser Dieu.»

Le _Moniteur_, qui rendit compte dans les plus grands détails (numéro du

30 septembre) de l'exécution, commence son récit en termes

officiellement indignés: «Le glaive vient encore d'abattre une tête

conspiratrice. Un vieillard de soixante-quatorze ans tramait sur le bord

de sa tombe la perte et l'asservissement de sa patrie. Le ciel était

aussi du complot, si on veut l'en croire; c'est au nom du ciel et pour

la cause du despotisme que Jacques Cazotte entretenait une

correspondance avec les émigrés et des relations avec le secrétaire

d'Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile!» Après cette froide

raillerie, le journal-girouette est forcé d'ajouter que «l'inaltérable

sang-froid qu'il a conservé jusque sur l'échafaud, ses cheveux blancs,

et plus encore les larmes de sa fille, qui ne l'a point quitté, ont

intéressé la sensibilité de ceux qui les ont vus.»

Il paraît que la voiture qui conduisait Cazotte s'arrêta deux fois avant

de sortir de la cour du Palais; on raconte qu'il tournait ses regards

vers le peuple dont elle était remplie, et qu'il semblait vouloir lui

parler. Même à un certain moment, il se fit un grand silence, qui fut

rompu tout à coup par ce cri unanime:--Vive la nation! «On ne peut guère

que deviner les motifs de cette circonstance, écrit le _Moniteur_;

peut-être que M. Cazotte, qui avait éprouvé combien la vieillesse et le

respect qu'elle inspire ont de pouvoir sur la pitié du peuple,

nourrissait l'espoir de l'intéresser de nouveau en sa faveur et de

pouvoir échapper à la mort. Mais cette fois le peuple partagea

l'impassibilité de la loi et ne fit aucun mouvement pour arrêter

l'exécution de l'arrêt qu'elle venait de prononcer.»

Ajoutons qu'en marchant au supplice, Cazotte tint presque constamment

ses yeux levés vers le ciel; toutefois on le vit sourire en apercevant

l'échafaud, et c'est là sans doute ce qui fit penser à quelques

personnes qu'il était tombé en enfance. Cette erreur n'a pas besoin

d'être combattue: Cazotte conserva jusqu'au dernier moment son

habituelle sérénité. Avant de livrer sa tête à l'exécuteur, il s'adressa

à la foule de la place du Carrousel et d'un ton de voix qu'il s'efforça

d'élever:

--Je meurs comme j'ai vécu, cria-t-il, fidèle à Dieu et à mon roi!

Ainsi fut guillotiné, à sept heures du soir, celui que le _Patriote

français_ devait appeler le _Marat du royalisme_,--horrible injure à

laquelle ne s'attendait pas ce juste et ce martyr!

* * * * *

Quelques mots sur sa fille sont devenus indispensables au complément de

cette douloureuse trilogie dont nous avons déroulé les actes en

Champagne, au fond des cachots et devant le tribunal du 17 août.

Élisabeth Cazotte, entraînée hors de la Conciergerie par des amis de son

père, vécut longtemps dans les larmes et dans l'isolement. En 1800, elle

épousa M. de Plas, qu'elle avait autrefois connu à Épernay. Mais le

bonheur ne devait pas longtemps couronner de son auréole le front de

cette noble femme. Un an après son mariage, elle mourut dans les

douleurs de l'enfantement, laissant une mémoire bénie.

Ce récit a été publié pour la première fois, il y a dix ans, dans un

journal de Paris. A cette époque, le fils de Cazotte écrivit à

l'auteur une lettre qui se termine par ces mots:

«En conservant au vénérable Cazotte et à son héroïque fille leur

touchant caractère, M. Monselet s'est acquis des droits à la gratitude

du fils aîné de Jacques et des enfants dont sa vieillesse est

entourée. _Signé_: Jacques-Scévole Cazotte, rue du Cherche-Midi, 44.»

De tels témoignages sont la meilleure récompense de l'écrivain, auquel

ils apportent la confirmation d'un travail accompli avec conscience;

et c'est pour lui un grand bonheur que de se voir rendre par les fils

la sympathie qu'il a vouée aux pères.

Les amours du temps passé · 第 117 / 125 题