Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une
demi-lieue d'Épernay. Il habitait une grande maison, composée d'un
rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui
n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et
coupée par de nombreuses plates-bandes toutes couvertes de plantes de la
Martinique apportées et multipliées par madame Cazotte. En haut d'un
perron très-élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un
juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue
aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de
M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les
jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très-beaux
assurément, n'ont plus l'étendue d'autrefois.
La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de
Pierry.
En attendant le retour de sa femme et de sa fille, qu'il avait envoyées
à Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques
Cazotte, resté seul avec son fils Scévole, passait les jours dans la
lecture des livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze
ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles.
Profondément religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un
homme du monde; et son langage, trempé aux plus pures sources de
l'esprit français, charmait les gens de qualité et les gens de science
qui le fréquentaient d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre
par ses romans, et entre autres par le _Diable amoureux_, qui est
vraiment un chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la
curiosité, la tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme
peut envier pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux
vieillard, si, en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce
rare et précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas,
n'est que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes
synonymes en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur
(c'est comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable,
généreusement imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses
gloires et à toutes ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il
n'avait pu voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de
les combattre; et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et
brillante, il avait aidé au succès du journal de son ami Pouteau,
intitulé: _les Folies du mois, journal à deux liards_. Pouteau était
secrétaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile. Il
recevait les articles que Cazotte lui envoyait de Pierry.
Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à
cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si,
après la journée du 10 août, les papiers de la liste civile n'eussent
été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût
tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis
politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille
Élisabeth,--lettres excessivement remarquables par la forme, et dont
quelques-unes ont été publiées par les journaux d'alors, contenaient
l'expression sans voile de ses sentiments royalistes. «O Paris!
s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit
quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions de gaz fixé que
le soleil dore des plus brillantes couleurs du prisme. Voilà ton image.»
Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et disait: «Nous ne serons
malheureusement délivrés de cette vermine que par la vapeur de la poudre
à canon.»
Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa
femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui
cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes
continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à
s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la
royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait.
Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à
toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en
France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre.
Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa
femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant
ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois
fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées
vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes
décisions. Il allait céder peut-être, lorsque tout à coup, s'arrachant à
leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi
d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage
où le vieil Éléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui
veulent le soustraire à la mort.
«Mais lui, considérant ce que demandaient de lui un âge et une
vieillesse si vénérables, et ces cheveux blancs qui accompagnaient la
grandeur de coeur qui lui était si naturelle, et la vie innocente et
sans tache qu'il avait menée depuis sa jeunesse, il répondit: En mourant
avec courage, je paraîtrai plus digne de la vieillesse où je suis, et je
laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et de patience, au lieu
de chercher à conserver un petit nombre de jours qui ne valent plus la
peine d'être préservés.»
La famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en
présence du vieil Éléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut
plus question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur
règle de conduite des exemples de l'Écriture.
Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village,
si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires
géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés
pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était
bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête
homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts
prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni
les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre. Dénoncé à Paris,
dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. Il attendait le
malheur, le malheur ne se fit pas attendre.
Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut
envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un
commissaire d'Épernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le
perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une
fenêtre; un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent
pénétra jusque dans le salon, où étaient réunis Jacques Cazotte, son
fils, sa femme et sa fille.
--Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.
--Oui, monsieur, répondit celui-ci.
Et apercevant le commissaire d'Épernay, qui cherchait à dissimuler sa
présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire.
--C'est bien, reprit l'agent; vous allez nous suivre, voici le mandat
d'arrêt.
--Monsieur! s'écria Élisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père!
--Eh bien, repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui.
C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la
même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas
venu pour faire tant d'heureux!
On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était
encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez
les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur
maire.
Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni
Élisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte,
ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la
voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain
à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à l'hôtel
de ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de
surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire
préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain pour y
attendre que leur procès fût instruit.