En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de
Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante
ans qui s'appelait Fragonard et qui avait été jadis un peintre à la
mode, comme Boucher, son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans
le jour qui lui seyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la
France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de
Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre
de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle
encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir
tout le long des boudoirs ces guirlandes de petits Amours vêtus à la
mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent aujourd'hui dans les
vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors Fragonard était jeune et
joyeux; c'était surtout un garçon de bonne mine, portant le taffetas
rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, plus galant que le
dernier numéro des _Veillées d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la
façon des abbés poupins et pirouettant comme un militaire de paravent.
Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et
douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il
fut grand peintre aussi, lui, dans le sens que le XVIIIe siècle
attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret,
de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni
aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade
ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'art_. Que
n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur
qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent
sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de
Cupidon! Tous les amateurs connaissent _le Chiffre d'amour_, _le
Sacrifice de la rose_, _la Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine
rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine,
dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui
étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Éliantes du
jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers généraux.
Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la renommée et la richesse,
ces deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut
avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour où la Révolution vint
faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou
écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là,
dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant: «On n'a
que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses
politiques; restez là.» Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues,
le peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les nymphes et les
dieux étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de
poudre en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons,
dans ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment
monté, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres
toujours remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art,
son compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son
talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait
été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de
tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre,
ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal
rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un
quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers,
soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de
l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos
petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans
vouloir les voir.
Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les
invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir
lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les
gardes du corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre,
Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis dansant sur
l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée!
car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de
petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux
fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées
des bras de la noblesse aux bras du tiers état, qui n'entendait que bien
peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du
déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne
le traitât de contre-révolutionnaire.
Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il
laissa de côté sa palette, comme font toutes les réputations chagrines
qui ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la
Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle
lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner
pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns
de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût
supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans
une maison renfrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller
solitairement à la mort et à l'oubli.
--S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours
qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le
grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des
chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge
au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres
vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me
rendra mes petites grisettes au corsage fleuri comme une corbeille?
Qu'elles étaient jolies, et comme cela valait la peine alors d'être
peintre!
Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque, le 16 août au
matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite
d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte
d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé
ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de
son coeur que tout n'était pas complétement mort en lui. Il alla ouvrir
et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une
ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud
de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient
toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un madras.
--M. Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu surprise de
l'aspect mélancolique de cette chambre.
--C'est moi, répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou
plutôt c'était moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui
êtes-vous pour vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?
La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi
dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint
jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression
ardente et douce à la fois.
--Je suis la fille de M. Cazotte, dit-elle, et je désire que vous
fassiez mon portrait.
Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois,
il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable
amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié
suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la
cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la
meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi
pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois
durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans
ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions
singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des
boudoirs,--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui
était bien l'oeil d'un illuminé, en effet.
Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant
entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout
d'abord pour le spectre adoré de madame de Pompadour à quinze ans. Il la
fit asseoir, et lui dit d'un accent ému:
--Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue,
vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure
tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous
attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous
que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue
Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec
mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes
paillettes dans votre regard! Vous êtes la muse de Fragonard autant que
la fille de Cazotte!
Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle
était venue pour son portrait:
--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà fait cent fois!
Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore là (il montrait ses toiles
accrochées au mur): ici Colinette, et plus loin Cydalise; ici Hébé, et à
côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi et
quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse votre portrait?
le voilà tout fait, emportez-le; jamais je n'ai fait mieux.
Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit
tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au
cou d'un _chien fidèle_.
Mademoiselle Cazotte, souriant de ce délire, essaya de lui faire
comprendre qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme
à ses projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à
son père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer.
Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua
douloureusement la tête.
--Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie
pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre
civile! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de vos
fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci,
n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du
Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié
mon métier; avec l'âge et avec la Révolution, ma main est devenue
tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre.
--Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un
sourire.
--Vous le voulez donc bien?
--C'est pour mon père.
--Eh bien, répondit-il avec effort, revenez demain; nous essayerons.
Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il
avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à
tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son
adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression
si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète,
que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se
couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda, avec une
sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation
chagrine. Mademoiselle Cazotte lui apprit que son père était compromis
dans les événements du 10 août, et que sa correspondance tout entière
avait été découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la
liste civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de
Paris: il habitait, auprès d'Épernay, un petit village dont il était le
maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des
perquisitions.
--Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que
cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le
rejoindre, car il doit être bien inquiet!
Fragonard l'avait écoutée avec attention et en frémissant. Il savait que
l'orage révolutionnaire franchissait les provinces, et il craignait que
la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de
s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de
communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de
la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là.
Il n'avança guère non plus le 18. Mademoiselle Cazotte, instruite du
décret qui ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut
épouvantée dans la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient
sur ses joues; elle essaya de poser cependant. La même désolation
opprimait Fragonard.
--Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le
plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce,
faites trêve à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de
vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me
faites pas peindre ces pleurs!
A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant.
Mademoiselle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses.
Les roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance,
mademoiselle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole
qui avait été parfaitement jolie et qui l'était encore, quoiqu'elle eût
de grands enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la
Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque
chose d'étranger se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était
entourée d'une mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La
mère et la fille remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne
s'était jamais senti si ému; et, le soir même, elles reprenaient la
route de la Champagne.
--Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.
Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un
ton de voix fort singulier:
--Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de
cette enfant!