Voyez-vous ce vieillard étendu sur une chaise longue, immobile, sans
regard et sans voix, auprès d'une croisée aux rideaux entr'ouverts? Son
front penche, couronné de mèches rares et blanches; sa main pend, sèche
et abandonnée; quelquefois un tremblement passe dans ses jambes
amaigries, et les agite. Une femme est auprès de lui, qui brode en
silence et qui le regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va
d'épuisement comme Dorat; mais autour de lui les danseuses ne font point
cortége comme autour du poëte décoiffé. Pourtant il fut aussi, lui, un
libertin de poudre et d'épée; lui aussi courut les boudoirs, les salons
et les chambrettes, laissant un peu de son coeur aux mains de toutes les
femmes. Maintenant ce vieillard s'en va, triste, délaissé, au milieu
d'une époque de fanfares et de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit
d'une pendule est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre
remplie de mélancolie.
Quelquefois, lorsque sa pensée se réveille, lorsque son cerveau affaibli
sent remonter sa mémoire, il se surprend à murmurer des noms charmants:
Manon, Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser,
vagues et confus, les événements des jours anciens; de vieux airs lui
reviennent en tête, tels que celui du _Confiteor_; il se reporte dans
cette petite chambre d'auberge où il faisait si beau soleil et où l'on
aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette poitrine
exténuée, une larme qui brûle tombe et se perd dans les rides de cette
face morne.
Desforges représente complétement la décadence du XVIIIe siècle. Il est
le produit sans ampleur de la Régence, et a en lui le sang mélangé du
duc de Richelieu et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une
société qui se déprave à chaque étage. Il porte très-haut une tête sans
cervelle, et il traîne très-bas un coeur généreux. Tous les sentiments
ne lui arrivent que sophistiqués par l'impure philosophie de Du Laurens
et du curé Meslier; ce qu'il nomme _sensibilité_ n'est que la débauche;
il a cette candeur dans le vice, qui ne voit qu'une faiblesse dans une
faute, qu'un oubli dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur,
ainsi que je l'ai montré, tantôt rusé par boutades comme Guzman
d'Alfarache, tantôt naïf comme la rue Grénetat. Tels étaient et tels
devaient être, en effet, ces bâtards de la Régence, qui tranchaient à la
fois sur la bourgeoisie et sur la noblesse. On conçoit que de tels
beaux-fils ne pouvaient guère faire autre chose que des comédiens ou des
auteurs de deuxième ordre.
Si je me suis plutôt appesanti sur sa vie que sur ses oeuvres, c'est que
celles-ci découlent évidemment de celle-là, qu'elles en sont le fruit
direct, et que, dans presque toutes, l'auteur n'est que l'homme raconté.
Sans vouloir faire, à propos de ses romans, un plaidoyer en faveur de la
vertu, qui n'en a pas besoin, je n'ai pu m'empêcher de condamner une
littérature inutile et absurde. Il faut être ou bien pauvre, ou bien
déraisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les goûts licencieux d'une
époque frappée de vertige. J'aime à me figurer que Desforges n'était que
pauvre et étourdi.
Desforges expira le 13 août 1806[8].
[8] Nous sommes bien tenté de considérer comme un ouvrage posthume de
Desforges les _Mémoires d'un vieillard de vingt-cinq ans_, publié
sous le nom imaginaire de M. Louis-Julien de Rochemond, à Hambourg,
en 1809, 5 vol. in-18. C'est tout à fait le style du _Poëte_ et des
_Mille et un Souvenirs_; ce sont les mêmes procédés de narration, le
même genre de tableaux, avec une description de Nantes, où Desforges
a vécu assez longtemps, comme on l'a vu.
Il paraît d'ailleurs avoir laissé des manuscrits, à en juger par
cette indication du catalogue d'autographes de la bibliothèque
Soleinne (appendice au tome troisième):
DESFORGES (P.-J.-B. Choudard).--L. A. S., in-4, 12 prairial an VI.
Au citoyen Maradan, libraire. Il lui offre un roman intitulé
_Kim-Fenin, ou l'Initié, histoire mystérieuse_, et il lui donne le
sujet d'une gravure pour le quatrième volume du _Poëte_.