Tout me dit que Lindor est charmant, etc.,
fut la réponse.
Le son animé de la voix, la lenteur avec laquelle on se retira, les
petits accès de toux qui se manifestèrent, et auxquels Desforges
répondit en toussant un peu lui-même, tout cela persuada à ce dernier
que l'affaire était en bon train, et qu'il pouvait risquer les grands
coups. Risquer les grands coups, c'était écrire. Il écrivit donc, et
l'on connaît le prototype de ces sortes de lettres: «Qui que vous soyez,
ange du ciel, qui êtes venu au secours d'un coeur né pour la tendresse,
jetez l'oeil de l'indulgence sur ce coeur enivré de vos charmes!»
Lorsqu'il eut noirci suffisamment de pages sur ce rhythme, il s'avisa,
pour faire parvenir sa missive, d'un moyen tout à fait digne d'un
écolier: il décousit un des côtés de sa balle à jouer et y glissa la
lettre entre laine et peau; puis, au moment du goûter, c'est-à-dire à
l'heure où son inconnue se promenait, après l'avoir saluée d'un air
significatif, il fit voler la balle dans son jardin. La réponse ne se
fit pas attendre. Un vieux domestique vint demander à parler à M.
Desforges et lui remit son jouet, soigneusement recousu, mais
enveloppant un papier tout rempli d'une écriture fine et serrée. On
connaît aussi le genre de ces réponses: «Qu'avez-vous fait, cruel et
trop intéressant jeune homme? Pourquoi venir troubler la paix qui
commençait à renaître dans un coeur longtemps malheureux?»
Nous nous dispenserons de suivre plus loin cette intrigue, qui eut
d'ailleurs, comme toutes les intrigues de Choudard-Desforges, le
dénoûment heureux qu'elle devait avoir. La chanteuse de la rue des
Carmes était une jeune veuve qui s'ennuyait, madame Herminie de K... La
veille du jour où elle et lui convinrent d'un rendez-vous, on les
entendit chanter en duo avec beaucoup d'expression ce joli air de Dorval
dans ce même opéra de _On ne s'avise jamais de tout_:
Amour, achève ton ouvrage,
Amène Lindor en ces lieux!
Sur nos transports jette un nuage
Qui les dérobe à tous les yeux...
Eh bien! voilà ce qui me confond et qui m'a perpétuellement confondu
dans les histoires galantes de ce XVIIIe siècle! c'est de voir tous ces
petits bonshommes encore barbouillés de confitures, ces Faublas, ces
Monrose, ces Desforges, tous ces séducteurs de quinze ans, au menton
lisse comme des demoiselles, se comporter en affaires d'amour avec
l'aplomb imperturbable des plus vieux et des plus éreintés maréchaux de
France. Je ne sais où ils vont puiser leur langage toujours _de feu_, ni
chez quel confiseur ils commandent leurs compliments; mais tout cela est
horrible d'expérience, et ce qui est le pire, c'est que cela réussit
toujours! En vérité, ces charmants petits scélérats, dont on ne trouve
plus aujourd'hui le souvenir que dans les vaudevilles à
travestissements, paraissent avoir été les derniers Français de la
tradition frivole: tête à l'évent, jambe moulée, esprit superficiel, et
le reste.
Voyez plutôt notre héros: comme il vole de conquête en conquête! Quel
Don Juan bourgeois que ce jeune M. Choudard, l'enfant du marchand de
faïence! Notez bien que, pour ne pas trop vous humilier, j'ai
l'attention de laisser de côté une foule d'amourettes, et entre autres
certaines aventures avec _une dévote_, femme d'environ trente-six à
trente-huit ans, d'un blond fade, mais d'un attrayant embonpoint.
J'oublie également à dessein une demoiselle Juliette, camériste vingt
fois plus avancée que les femmes de chambre de Marivaux, appétissante
coquine au fichu de laquelle manquaient bien des épingles. Je vous fais
grâce de l'éternelle et inévitable histoire de couvent, au rendez-vous
donné à la grille du parloir, des murs escaladés, de l'échelle de corde
et de la voiture qui attend _à vingt pas_. Je glisse sur de dangereuses
leçons de musique données à mademoiselle Adélaïde, et sur l'accord
parfait qui s'ensuivit. Je fais semblant de ne pas voir mademoiselle
Thérèse, la petite dentellière de la rue du Renard, non plus que
mademoiselle Ursule et mademoiselle Morisse. En conscience, il faudrait
épaissir trop de gaze autour de ces épisodes compromettants, et j'y
renonce.