A Lampsaque, 1703. Huit numéros ou cahiers in-8º de quatre-vingts pages
chacun environ. Une gravure à chaque cahier.
Ce recueil n'est pas seulement rare, il est introuvable. L'auteur est ce
même M. de Nercyat à qui les fastes du badinage doivent _Félicia_ et
_Monrose_; mais ici le badinage est poussé plus loin que dans ces
romans. Les _Aphrodites_ sont une association de personnes des deux
sexes, association qui n'a d'autre but que le plaisir. Des femmes de la
cour, des abbés, des princes, de riches étrangers, des ex-nonnes,
paradent dans une série de tableaux dont la nature trop exclusive
restreindra nécessairement nos citations. Nous le regrettons, au point
de vue de l'esprit et du style, deux qualités que M. de Nercyat possède
à un rare degré; que ne les a-t-il déployées dans des livres avouables!
Il a surtout une science et une aisance de dialogue on ne peut plus
remarquables, et qui ne se sont jamais manifestées plus abondamment que
dans les _Aphrodites_. Il jargonne comme les petits-maîtres de
Marivaux.--Voici, par exemple, un comte qui revient du Manége, et qui,
après s'être répandu en plaisanteries contre le nouvel _ordre de choses_
et la manie des _constitutions_, demande à déjeuner.
CÉLESTINE.--Que prendrez-vous, monsieur le comte?
LE COMTE.--Une croûte grillée avec un peu de vin d'Espagne.
CÉLESTINE.--On va vous servir à l'instant. (_Elle disparaît et revient
un moment après avec un plateau._)
LE COMTE.--Quoi! c'est vous-même, belle Célestine, qui prenez la
peine...
CÉLESTINE.--Pourquoi pas, monsieur le comte? on a toujours du plaisir
à servir quelqu'un d'aimable.
LE COMTE.--Ah! ce joli compliment met le comble à vos attentions. (_Il
la débarrasse du plateau._) Si vous vouliez, charmante Célestine, que
ce déjeuner devînt délicieux pour moi, vous mouilleriez ce verre de
vos lèvres de rose, et, buvant après vous, je croirais recevoir un
baiser.
CÉLESTINE.--Voilà qui est d'une galanterie bien quintessenciée!
Pourquoi demander de ma part un baiser par ricochet, quand je puis
vous en donner plutôt deux directement?
LE COMTE, _les prenant avec transport_.--En vérité, Célestine, vous
surpassez tout ce qui vient ici!
CÉLESTINE.--Chut! chut! songez que nous avons quelque part certaine
duchesse, et...
LE COMTE.--Bon! Laissons, mon coeur, ces subtilités de délicatesse. Si
vous m'aimiez un peu...
CÉLESTINE.--Nous ne nous connaissons point, pourquoi vous
aimerais-je?--Vous êtes joli cavalier, pourquoi ne vous aimerais-je
pas?
LE COMTE.--Elle est divine! Il y a un siècle, belle enfant, que tu me
trottes en cervelle; mais tu as précisément une de ces sorcières de
mines qu'il faut chasser de son imagination comme la peste, si l'on ne
veut pas s'enfiévrer.
CÉLESTINE.--Pourquoi, s'il vous plaît, me chasser si fort? Sachez que
j'aime beaucoup, moi, qu'on se passionne un peu pour mon petit mérite,
etc., etc.
Tout ce babil amuse, et atteste un écrivain de race. Après le dialogue,
le portrait. Celui-ci plaira par sa minutie charmante:
«VIOLETTE. Délicieuse brune. Elle est coiffée à l'enfant avec un ruban
vert autour de ses cheveux à peine poudrés, et vêtue d'un peignoir
garni de mousseline rayée par-dessus une chemise en toile de Hollande.
Tendron pétillant de fraîcheur et de santé; petit front à sept
pointes; yeux médiocrement grands, mais volcaniques; larges prunelles
noires; sourcils tracés comme au pinceau. Fossettes aux joues et au
menton; couleurs d'une extrême vivacité; joli méplat au bout d'un
petit nez en l'air. Dents courtes, merveilleusement rangées et de
l'émail le plus sain. Légère dose d'embonpoint. Petons et menottes du
plus agréable modèle.»
Il y a dans les _Aphrodites_ quelques parties dramatiques et même
fantasmagoriques:--l'histoire d'un baronnet qui se fait suivre partout
de l'image de sa défunte maîtresse, en cire, de grandeur naturelle;--les
jalousies, les fureurs sentimentales et la mort d'un comte de
Schimpfreich;--mais ce sont des parties faibles et hors de leur place.
En outre, M. de Nercyat ne perd jamais l'occasion de donner son coup de
griffe aux événements et aux hommes de la Révolution.
Reliés, les _Aphrodites_ forment deux beaux volumes grand in-8º,
très-soignés d'impression, avec des _errata_ à la suite de chaque
cahier. Les gravures sont d'une exécution supérieure.