LA GOUVERNANTE.--Enfin, mademoiselle, le voilà, ce grand jour! Il faut
songer à vous habiller.
THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de toute la nuit. Cela me
trouble l'esprit. Je frémis en pensant que ce soir même un homme va
m'emmener chez lui pour y vivre selon ses volontés. Eh! qui sait si j'y
serai bien ou mal, et comment les choses tourneront!
LA GOUVERNANTE.--Vos réflexions ne sont pas hors de saison: j'ai appris
des particularités...
THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit? Apprends-moi vite!
LA GOUVERNANTE.--C'est quelque chose qui ne vous plaira pas, et qu'il
est bon, je crois, pourtant, que vous sachiez.
THÉRÈSE.--Eh bien? eh bien donc?
LA GOUVERNANTE.--C'est que monsieur le comte de *** a une maîtresse.
THÉRÈSE.--Une maîtresse! Ah! que dis-tu?
LA GOUVERNANTE.--Oui, qu'on dit même être fort jolie.
THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, il ne m'aimera sûrement point, et je serai
malheureuse!... Et quelle est donc cette maîtresse, qu'on dit si jolie?
LA GOUVERNANTE.--Une demoiselle de l'Opéra, et c'est là le fâcheux.
THÉRÈSE.--Comment? Explique-toi donc.
LA GOUVERNANTE.--C'est qu'il fait pour elle de fort grosses dépenses; et
vous ne savez pas encore que des demoiselles de l'Opéra sont des
ruine-maisons.
THÉRÈSE.--Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en suis confondue. Quoi!
monsieur le comte, qui, depuis huit jours, vient au couvent m'assurer de
sa tendresse et me marquer ses empressements, monsieur le comte est un
homme à maîtresse?... Ah! que vais-je devenir?
LA GOUVERNANTE.--Quelquefois ce n'est pas un si grand malheur: c'est
suivant le caractère des gens. Il y en a qui ont des maîtresses et qui
ont le bon esprit d'en dédommager leurs femmes par de grands égards et
de bonnes façons; mais il y en a aussi que ces sortes d'amours ne
rendent que plus insupportables dans leur domestique. A tout prendre, il
en revient toujours une petite consolation, parce qu'en général les
femmes ont beaucoup plus de liberté avec ces hommes-là qu'avec ceux qui
prétendent faire ce qu'on appelle un bon ménage.