M. Mardelles, ses deux montres.

Ce petit livre m'a rajeuni de quarante ans, de cinquante ans; j'y ai

revu, comme dans un miroir enchanté, tous les visages aimés de cette

époque lointaine, qui comptait tant d'aimables visages; j'ai cru en

entendre sortir, comme d'un coquillage où s'agitent les bruits de la

mer, des paroles et des chants tels que je n'en entends plus--depuis que

j'ai cessé de jouer à tous les jeux.

Ceux qu'on nomme les _Petits jeux_ particulièrement menacent de

disparaître peu à peu; je sais bien que les gens sévères ne trouveront

pas grand mal à cela; moi-même je regretterai médiocrement le

_Corbillon_ et la _Cassette_; des questions comme celles-ci ne m'ont

jamais paru fort réjouissantes: «Je vous vends ma cassette; que

voulez-vous qu'on y mette?--Une noisette, une allumette, une assiette,

une cuvette, une sonnette, etc.»

Je ferai également bon marché du gothique _Pied de boeuf_: une, deux,

trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, je tiens mon pied de boeuf.

J'y renoncerai, malgré la jolie chanson qu'il a inspiré à Panard:

Je rêvais l'autre jour

Qu'avec vous et l'Amour

Je jouais sur l'herbette...

Mais j'allais avoir trop de mémoire.

Ce que je voudrais défendre,--en dehors, bien entendu, de certains

petits jeux vieux comme le monde et qui dureront autant que lui, tels

que: les _Quatre coins_, prétexte à tant de charmants tableaux, la _Main

chaude_, _Petit bonhomme vit encore_, _Tirez-lâchez_;--ce que je demande

du moins la permission de regretter tout haut, ce sont ces

divertissements ingénieux qui étaient la joie et le sourire ravissant de

nos réunions d'il y a... ne comptons plus; ce sont les jeux de

l'_Avocat_, de la _Volière_, des _Métamorphoses_, du _Secrétaire_, de

cent autres encore vers lesquels mon esprit s'est retourné ce matin

pendant que je parcourais les tablettes de ta grand'mère.

Je te les envoie, ces tablettes, ma chère nièce; et, de ma grosse et

tremblante écriture, j'y joins quelques notes qui t'intéresseront

peut-être. Si elles ne t'intéressent pas, mon Dieu, je ne regretterai

point le temps que j'ai mis à les rassembler, car j'aurai vécu deux ou

trois heures dans le passé; j'aurai foulé une fois de plus d'un pas

attendri le gazon de mon adolescence; je me serai donné une dernière

fête, comme ce pauvre Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retiré dans

une modeste chambre de Calais, allumait chaque soir une trentaine de

bougies et faisait--réception imaginaire!--annoncer par son domestique

les plus grands noms de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et

des pairs que j'évoque; ce sont de petites figures espiègles, de

mignonnes têtes poudrées, des joues rougissantes et qui se tendent pour

subir leur punition, des robes couleur du jour que l'on dirait sorties

de l'armoire des fées, des éclats de rire argentins, des chuchotements

qui annoncent des conspirations, et des regards, ah! des regards comme

on n'en voit plus,--surtout depuis que ma vue est devenue si basse.

Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit à la deuxième page,

me rappelle un incident qui tourna à sa confusion. C'était une personne

admirablement belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle avait

une dose de simplicité qui la rendait le plastron de nos amusements. Ce

soir-là, au nombre de huit ou dix personnes, nous jouions à: _J'aime mon

amant par A_.

Ta céleste grand'mère avait dit:--J'aime mon amant par A, parce qu'il

est affable; je le nourris d'amandes, je l'envoie à Avignon, je lui fais

présent d'un aérostat, et je lui donne un bouquet d'anémones.

Madame de Serrière:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est agaçant, je

le nourris d'alouettes, je l'envoie à Antioche, je lui fais présent d'un

anthropophage, et je lui donne un bouquet d'absinthe.

Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:--J'aime mon amant par

A, parce qu'il est audacieux, je le nourris d'abricots, je l'envoie à

Antibes, je lui fais présent d'une arbalète, et je lui donne un bouquet

d'aubépine.

Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand, voici les

paroles qu'elle prononça:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est

_ardi_...

Je te laisse à deviner nos éclats de rire.

Il est juste de dire que cette délicieuse niaise prenait une revanche

éclatante dans la _Clef du jardin du roi_, où elle était servie par une

merveilleuse volubilité. C'est un exercice de mémoire, qui tire son

origine, je crois, d'une chanson populaire. «Je vous vends la clef du

jardin du roi,» voilà le commencement;--et voici la fin, qui fera

comprendre tout le mécanisme du jeu: «Je vous vends le seau qui a

apporté l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le

chien qui a dévoré le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui

tient à la clef du jardin du roi.»

Tu t'étonneras sans doute de ce qu'une tête blanche comme moi ait gardé

le souvenir de ces enfantillages. J'ai vu passer bien des événements

dont il ne me reste plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oublié

les noms d'une grande quantité de mes amis, j'ai oublié les serments

qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire, j'ai oublié des joies, des

désespoirs, des heures d'orgueil suprême;--mais jamais je n'ai oublié ce

couplet, que je peux répéter encore, sans hésitation, comme à quinze

ans:

Celui-là n'est point ivre qui trois fois dira:

Blanc, blond, bois, barbe grise, bois,

Blond, bois, blanc, barbe grise, bois,

Bois, blond, blanc, barbe grise.

Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques, guerriers et

parlementaires que j'ai traversés, c'est le jeu de _Berlurette_, de

_Chiquette_, de _Berlingue_, du _Capucin_, de la _Pantoufle_ et du

_Chnif-chnof-chnorum_. Le plus clair de mon expérience, c'est _Vive

l'amour, l'as a fait le tour!_

Quelque temps avant la révolution, j'ai joué au _Colin-Maillard à la

silhouette_ avec le jeune M. de Chateaubriand, dont la destinée devait

être si étonnante. Peut-être ignores-tu ce que c'est que cette sorte de

Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent devant lequel

chacun passe à son tour en faisant des grimaces et des contorsions

risibles. Il faut que celui qui est placé derrière le rideau devine la

personne qui passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets de femme

et des mantelets, pour n'être point reconnus. J'ai vu aussi des jeunes

gens monter à califourchon l'un sur l'autre; cela formait les groupes

les plus plaisants du monde.--Le dernier de tous, M. de Chateaubriand se

dessina, lent et sévère, sur le rideau. Il fut immédiatement reconnu. Ce

jeune Breton n'avait pas du tout l'instinct du _Colin-Maillard à la

silhouette_, mais pas du tout.

Il n'en était pas de même de M. l'évêque d'Autun; son enjouement et son

esprit faisaient merveille. Au jeu des _Comparaisons_, il s'entendit

ainsi interpeller par la grasse madame de Chessy:

«--A quoi me comparez-vous?

--Je vous compare à une pincette, lui répondit-il.

--Oh! oh! se récria l'auditoire.

--Sans doute; la pincette attise le feu... comme madame; voilà pour la

ressemblance. La pincette, en attisant le feu, s'échauffe... tandis que

madame reste toujours froide; voilà la différence.»

Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang après des noms si fameux,

je puis dire que j'excellais particulièrement à la _Sellette_, aux

_Propos interrompus_ et aux _Devises_. Mon apprentissage fut assez long

toutefois, et je me vis dans les premiers temps en butte à maintes

mystifications. Au _Pince sans rire_ entre autres, qui consiste à se

présenter à tour de rôle devant une personne élue et à se laisser pincer

par elle soit le menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au

_Pince sans rire_, dis-je, je fus bafoué de la plus complète façon: mon

pinceur, devant qui j'étais le dernier à passer, avait frotté deux de

ses doigts à un bouchon brûlé, sans que je m'en fusse aperçu; il me

traça de grandes virgules noires sur la figure. Je retournai à ma place:

toute la compagnie riait, et je riais comme toute la compagnie, sans

savoir pourquoi. Les choses furent poussées si loin qu'on me laissa

sortir dans cet état; mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant

à une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit à la

Comédie-Italienne, où j'avais l'habitude de finir mes soirées. Là

seulement les éclats de rire qui m'accueillirent à mon entrée me

donnèrent quelque soupçon: je tirai mon petit miroir; à peine y eus-je

jeté les yeux que je reculai épouvanté.

Je dois avouer que le jeu du _Pince sans rire_ n'est souvent pas du goût

de tout le monde.

Quelques-uns lui préfèrent, et je suis de ceux-là, le jeu de la

_Toilette_, où chacun représente un objet d'ajustement; le jeu de _M. le

curé_, qui met en scène tout le personnel d'une paroisse: carillonneur,

bedeau, chantre, enfant de choeur; celui de _Combien vaut l'orge?_

demande à laquelle les joueurs doivent répondre successivement,

dans un ordre convenu, et avec la plus grande prestesse:

Comment?--diable!--peste!--vingt sols;--s'il vous plaît?--c'est bien

cher, etc.

Les mots à deviner et les choses à chercher ont aussi leur intérêt. Que

de fois ne m'a-t-on pas fait chercher une épingle au son du violon; plus

j'approchais de l'objet caché, plus le musicien jouait fort; plus je

m'en éloignais, plus son jeu se ralentissait. Une fois, c'était Viotti

qui tenait le violon; nous demeurâmes dans le ravissement pendant une

demi-heure; j'oubliais de chercher l'épingle, et lorsque je l'eus

aperçue, je détournai vite les yeux, afin de prolonger les accords du

célèbre artiste.

Quand Viotti manquait, c'était un sifflet que nous nous faisions passer

et dans lequel nous soufflions de temps en temps, en chantant:

Il est passé par ici,

Le furet du bois, mesdames;

Il est passé par ici,

Le furet du bois joli.

Il fallait saisir l'instrument entre les mains du siffleur, ce qui

n'était pas facile;--on l'attacha un jour derrière M. Petit-Radel, et

chacun vint y souffler en tapinois. Lui de se retourner brusquement, et

nous de nous enfuir. Cela recommença quinze ou vingt fois, au bout

desquelles il finit par se donner au diable et par nous demander merci.

Je m'arrête à mon tour. Chère enfant, tu liras d'autres noms, inconnus

ou célèbres, tous à demi effacés, sur ce portefeuille qui a dormi si

longtemps dans les tiroirs de mon reliquaire mondain. Avant qu'ils

s'effacent tout à fait, ils auront vu du moins, ces amis de l'adorée qui

fut ta grand'mère, se fixer sur eux tes yeux profonds et purs; regarde

bien alors cette poussière du crayon, et si tu la vois s'animer tout à

coup comme sous un souffle inconnu, ne t'étonne pas, Antoinette: c'est

que l'âme du souvenir aura passé pour un instant dans ces pages.

Les amours du temps passé · 第 30 / 125 题