Dire ce qu'éprouva le Mondor est impossible. Il avait d'abord, sous le
coup de sa première stupeur, roulé dans sa tête les projets de vengeance
les plus extravagants, les coups d'épée les plus furibonds. Il s'était,
en idée du moins, baigné dans une mare de sang et avait pourfendu à lui
seul une demi-douzaine de chevaliers. Cette petite débauche
d'imagination dura peu de minutes,--le temps de se souvenir des deux ou
trois derniers duels de M. de Pimprenelle. Il n'en fallut pas davantage
pour éteindre le beau feu du Mondor. Tout à l'heure c'était de la
flamme, un moment après ce n'était plus que de la braise.
Il retomba sur sa chaise.
--L'abbé... dit-il en soufflant péniblement, donnez-moi à boire.
L'abbé lui versa du tokay avec un affectueux empressement. Le financier
but son verre d'un seul trait, puis il se mit à regarder en silence le
chevalier.
--Ainsi, monsieur, reprit-il lorsque ses sens furent un peu rassis,
c'est donc vous l'heureux mortel sur qui madame d'Obligny dispense
aujourd'hui ses faveurs?
Le chevalier écarquilla les yeux.
Il était resté la bouche béante depuis le commencement de cette scène;
son premier mouvement avait été de se retourner vers La Brie,--mais le
valet de chambre avait jugé prudent de s'esquiver; c'était la première
fois qu'il voyait le Mondor, et sans doute il ne le connaissait pas de
nom. Le chevalier demeura donc seul avec lui-même, accablé de ce qui se
passait autour de lui, et promenant un regard inexprimable de Tonton à
l'abbé et de l'abbé au Mondor. Nous ne lui ferons pas cependant
l'outrage de croire qu'il avait des remords ou des scrupules; mais ce
que nous affirmerons en toute sûreté de conscience, c'est qu'il était
réellement étonné;--et il y avait si longtemps que rien ne l'étonnait
plus, qu'il lui fallut quelques instants avant de recouvrer l'habitude
de cette sensation.
La brusque interpellation du financier le rappela à lui. Il examina le
poulet qu'il tenait entre les doigts, le tourna, le retourna, et, en fin
de compte, le tendit à M. d'Obligny en lui disant:
--Ma foi! voyez vous-même... peut-être reconnaîtrez-vous l'écriture de
madame d'Obligny.
--Laissez donc, répondit celui-ci: est-ce que je me suis jamais occupé
de ces griffonnages-là!--L'abbé, donnez-moi à boire.
L'expédient honnête du chevalier tomba ainsi complétement. Il se vit
dans la nécessité de pousser jusqu'au bout l'aventure.
--Alors, monsieur, dit-il, disposez de moi quand bon vous semblera. Je
demeure à vos ordres.
--C'est bien, chevalier. Ceci ne doit point nous empêcher d'achever le
repas.--A moins, poursuivit le Mondor en souriant d'un air forcé, que
votre belle ne s'impatiente trop. Mais rassurez-vous, fit-il en portant
ses regards sur la pendule, ce n'est point l'heure encore où elle se
retire dans ses appartements.--Et d'ailleurs, j'y pense, n'avons-nous
pas, parbleu! mon carrosse? Puisque nous suivons tous deux la même
route, j'aurai le plaisir de vous déposer au lieu de votre destination.
Le chevalier de Pimprenelle l'écoutait sans comprendre.
--Je crois qu'il a presque de l'esprit ce soir, murmura l'abbé à
l'oreille de Tonton.
--Il faut que le vin que tu lui sers soit diantrement bon,
répondit-elle.
--Allons, Goguet! s'écria le Mondor, qui n'avalait plus que de travers,
chantez-nous quelque chose... mais là, du gai, du drôle; vous savez...
La derideri deridera!
--Bon! bon! je comprends, dit l'abbé en achevant la bouteille de tokay.
Attention!
Et il entonna d'une voix aiguë, mais affreusement enrouée, les couplets
amphigouriques suivants, sur l'air populaire: _Un chanoine de
l'Auxerrois_.
Le vin généreux que j'ai pris
Vient de ranimer mes esprits;
Messieurs, point de chicane;
Turlututu, chapeau pointu,
Je vais vous faire un impromptu
Rempli de coq-à-l'âne.
Cupidon s'est fait maréchal,
Et ce dieu ne s'y prend pas mal:
Lise est son domicile.
Il met sa forge dans ses yeux,
Puis en fait jaillir mille feux
Qui brû...
--Assez! exclama impérieusement le Mondor en frappant du poing sur la
table, vous faites souffrir monsieur le chevalier.--Fi! la vilaine voix!
D'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il a hâte de partir? N'est-ce pas,
chevalier?
Le chevalier de Pimprenelle se leva en silence:
--Labranche, dit-il à un des laquais, prévenez le cocher de M. d'Obligny
qu'il ait à nous quérir.
--Dis donc, d'Obligny... fit l'abbé aviné, sais-tu que tu n'es guère
honnête, d'Obligny?
Le financier le repoussa violemment.
--Allons, passe devant, ivrogne!
L'abbé s'effaça contre la muraille en grommelant, précédé par Tonton.
A la porte, il y eut un dernier échange de civilités entre le chevalier
de Pimprenelle et M. d'Obligny. Après quoi, tous les quatre remontèrent
en voiture.
--Chez ma femme! cria le Mondor au cocher.
V