M. le chevalier de Pimprenelle riait encore au milieu de la rue.--Après
être descendu chez un baigneur renommé, où il se fit ambrer des pieds à
la tête, il se dirigea vers le Palais-Royal et y fit deux ou trois tours
de promenade, en attendant l'heure de l'Opéra. Lorsqu'il eut assez
longtemps regardé les femmes sous le nez, dit des gaillardises aux
bouquetières et promené son épée dans les jambes des passants, il se
disposait à sortir du jardin,--quand il aperçut un petit abbé de sa
connaissance, qui s'empressa de venir à lui avec de grandes
démonstrations de tendresse et qui se prit à passer familièrement son
bras sous le sien.
--Eh! c'est l'abbé Goguet, s'écria le chevalier; gageons, fripon, que
vous sortez de chez Belinde ou de chez Zenéide?
--Baste! vous gagneriez doublement; je viens de chez toutes les deux.
--L'abbé, c'est le ciel qui vous envoie. Comment trouvez-vous mon habit?
--Magnifique.
--Et mes rubans?
--Incomparables.
--Vous avez le goût sûr... Avez-vous soupé?
--Fi donc! avant dix heures?
--Alors je vous emmène: nous souperons ensemble avec Tonton, dans ma
petite maison du faubourg.
Et ils prirent tous les deux la route de l'Opéra, non sans s'être
arrêtés à maintes reprises dans les cabarets qui se trouvaient sur leur
passage, et sans avoir rendu tous les coups de coude des sous-traitants
et des petits robins dont on était alors accablé.--Une fois arrivés, ils
allèrent se placer sur un des bancs disposés le long des coulisses,
l'abbé après avoir essuyé les quolibets des comédiens, et le chevalier
en s'inclinant devant les félicitations sans nombre que lui attirait son
habit neuf. On jouait ce soir-là les _Indes galantes_, pastorale en
quatre entrées, de Fuzelier et de Rameau. Une des nymphes subalternes
les plus en vogue, la petite Tonton, dont avait parlé le chevalier de
Pimprenelle, remplissait là-dedans le rôle d'une jeune vierge péruvienne
et devait mimer un pas nouveau composé tout exprès pour elle par
Despréaux, le plus habile joueur de saqueboute de son temps. Pendant que
l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle, après avoir fait quelque
fracas de leurs lorgnettes et de leurs montres, étaient occupés à
guigner les femmes des loges avancées, sans plus se soucier de la pièce
qu'on représentait,--ils se virent accostés par un Mondor à la face
rubiconde, coiffé d'une perruque volumineuse, et qui se carrait d'un air
d'importance en s'appuyant sur une haute canne de bois des îles. Ce
personnage les salua avec toute la majesté que comportait sa riche
encolure et s'assit lourdement à côté d'eux, en promenant ses gros yeux
effarés sur le groupe des danseurs qui remplissait la scène. C'était le
protecteur actuel et déclaré de Tonton.
Dès qu'il l'aperçut au bord de la rampe, un énorme sourire serpenta sur
toute la largeur de sa figure; il se balança sur son banc d'un air de
satisfaction, et fit grincer deux ou trois fois sa tabatière, en
toussant et soufflant de manière à couvrir la musique de l'orchestre.--A
ce bruit insolite, Tonton se retourna et ne put dissimuler une violente
envie de rire, qui lui fit manquer un entrechat et excita les murmures
des habitués du parterre. A partir de ce moment, sa danse demeura sans
effet sur le public, et ce fut en dépit de la mesure qu'elle acheva le
pas de caractère où ses partisans l'attendaient pour la juger.--L'acte
fini, elle passa, toute rouge de colère, au milieu des rangs
silencieusement moqueurs de ses rivales, et se hâta de remonter dans sa
loge,--suivie du Mondor, du petit collet et du chevalier de Pimprenelle,
qui traversèrent bruyamment le théâtre en emboîtant le pas derrière
elle. Tonton étouffait de rage; elle gravit quatre à quatre l'escalier
étroit, sans faire attention à leurs compliments de condoléance. Arrivée
à la porte de sa loge, elle se retourna vivement, et la première chose
qu'elle aperçut fut la grosse figure du Mondor, dont l'expression de
douleur comique l'eût peut-être désarmée en toute autre circonstance.
Mais Tonton avait trop sur le coeur sa récente humiliation, et, lui
attribuant une partie de sa défaite,--elle lui poussa brusquement la
porte sur le nez.
Le pauvre financier resta deux minutes étourdi. Avant qu'il fût remis de
son émotion, l'abbé Goguet et le chevalier de Pimprenelle avaient fait
volte-face et descendu quelques marches de l'escalier.
--Oh! oh! dit le chevalier, la petite a sa migraine ce soir, à ce qu'il
me semble.
--Mais... je crois que oui... balbutia piteusement le Mondor.
--Baste! cela ne sera rien, répliqua l'abbé. Il faut parlementer, voilà
tout.
--C'est cela, parlementez, mon cher.
En conséquence, le Mondor approcha son oeil du trou de la serrure, et
d'une voix qu'il s'efforça de rendre aussi pateline qu'il lui fut
possible:
--Tonton, ma petite Tonton... il ne faut pas m'en vouloir; ouvre-moi,
mon bouchon!
Rien ne répondit.
--Tonton, continua-t-il d'un ton dolent, il y a en bas M. le chevalier
de Pimprenelle qui nous fait l'honneur de nous inviter à souper dans sa
petite maison, avec l'abbé Goguet. Tu te rappelles Goguet, ton bon ami?
Même silence.
Le Mondor eut un moment d'hésitation au bout duquel il parut faire un
effort sur lui-même:
--Tonton, mon petit nez... tu sais cette désobligeante que tu désirais
tant, avec cette livrée bleu-de-ciel? eh bien, tu l'auras demain matin.
Hein?
Il n'y eut pas un mouvement.--Le financier suait à grosses gouttes. Au
bas de la rampe, le chevalier et l'abbé se tenaient les côtes de
rire.--L'abbé, pour se donner une contenance, chantonnait entre ses
dents un couplet qui courait les ruelles:
L'autre jour, près d'Annette,
Un gros berger joufflu,
Lurelu,
La rencontrant seulette,
En riant l'aborda,
Lurela...
--Tonton... Tonton, tu m'as demandé hier un de mes grands laquais; je te
donnerai Saint-Jean--et puis Jasmin... tu entends?
La danseuse entendit sans doute, mais elle n'en montra rien. Le Mondor
laissa tomber ses bras d'un air désespéré.
--Tonton, adieu. Je m'en vais, Tonton. Tu ne me reverras plus, Tonton.
Et il se disposait en effet à descendre lentement l'escalier, lorsque
ses regards tombèrent sur ses deux compagnons qui l'examinaient d'un air
railleur.
--Ferme! lui cria le chevalier.
--Encore! dit l'abbé.
Il réfléchit. Puis, armé de résolution, il remonta vers la loge; mais
cette fois il y frappa avec assurance et d'une main de maître.
--Allons! se dit-il. Tonton, je t'achèterai une folie à Chantilly ou à
Meudon. Tu y donneras des fêtes toutes les semaines, et tes amies
Cléophile et Guimard en sécheront de jalousie.--Partons!
La porte s'était ouverte.
--Partons! dit la danseuse.